Esprit-Gardien

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J'aime écrire des histoires courtes avec des chutes surprenantes. J'espère que vous apprécierez  [+]

Il a fallu que le moteur tombe en panne au beau milieu de nulle part.

Je n'ai pas de réseau sur mon portable. Plus de batterie. Pour couronner le tout, je connais mal cette région...

Ce n'est pas de chance.

La nuit n'est pas bavarde ici. Le ciel au-dessus de moi est chargé de gros nuages lourds d'aspects, noirs, menaçants, que la lune pourtant pleine ne parvient pas à transpercer de ses rayons argentés. La savane lugubre semble endormie, bercée par le chant mélancolique des criquets.

Allons, Martine ! Gardes ton sang froid !... Ce n'est pas le moment de se laisser décourager.

Il est vrai que cette journée fut assez longue et difficile. Je débarque à peine de France avec mon fiancé, qui est medecin comme moi. Il est normal de rencontrer quelques problèmes... Étant amoureux de culture africaine, Stéphane et moi avons décidé de quitter une vie confortable à Paris pour voyager à travers toute l'Afrique, dans le but d'explorer la beauté et les immenses richesses naturelles de ce mystérieux continent, mais aussi de soigner un maximum d'enfants malades parmi les populations les plus démunis que nous rencontrerons...

C'est un rêve d'enfant qui se réalise. J'ai toujours voulu partir à la découverte de ce continent mystique, avec ses cours d'eau, ses montagnes, ses lacs et ses habitants aux mœurs et coutumes aussi nombreuses que variées, qui, dit-on, sont des trésors d'hospitalité.

J'étais très enthousiaste à l'idée de ce voyage, qui nous a conduit tout d'abord dans un petit village situé près de la réserve naturelle de Kong, à dix kilomètres au nord de la capitale Éburnéenne.

Ce début d'après midi, nous y avons soigné quelques enfants. Puis, j'ai dis à Stéphane de me devancer, car je voulais rester au chevet d'une femme qui allait bientôt accoucher et dont la grossesse semblait connaître quelques complications... Heureusement, tout s'est bien déroulé, et le miracle de la vie à bel et bien eut lieu, à mon grand soulagement.

Je devais à présent rejoindre Stéphane dans le prochain village. Le seul moyen de transport disponible, était une vielle camionnette cabossée et toute rouillée, qui ne m'inspirait franchement pas confiance... Mais, cela faisait partie des charmes de l'aventure que — pour se déplacer — d'utiliser de temps en temps des moyens dont on a pas l'habitude. Ici, je me sens plus vivante que dans la petite clinique parisienne dans laquelle je travaillais, et dans laquelle j'étais emprisonnée dans une routine mortellement ennuyeuse... Par la suite, pour me remercier, bien que j'ai insisté pour qu'il n'en fasse rien — Hamed — un jeune boutiquier du village, à proposé de me conduire auprès de Stéphane avec sa voiture. Et, finalement, il a eut un empêchement de dernière minute. Il s'est excusé et m'a dit qu'il pouvait tout de même me prêter sa voiture. Je devais simplement la laisser à des amis à lui dans le village où j'allais me rendre.

Après quelques indications qu'il me fournit sur la carte de mon GPS, je pris la route au couché du soleil.

C'est ainsi qu'après avoir parcouru trois quarts du chemin, le moteur m'a lâché, sans prévenir, en pleine nuit, au beau milieu de la brousse.

Voilà comment j'en suis arrivée là.

À présent, qu'est-ce que je fais ?

Je n'ai aucune connaissance en mécanique qui puisse me permettre de réparer le moteur. Et il fait si noir que je n'ose pas sortir de la voiture pour terminer le trajet à pied... Qu'est-ce que je fais, à présent ?

Mon portable s'éteint. Je suis complètement coupée du monde. Cette idée fait battre mon coeur à toute allure. Je sens m'envahir une certaine excitation. Depuis combien de temps n'ai-je pas ressenti pareils frissons ? Je repense au vieux dicton qui dit :

« C'est lorsqu'on se perd que commence le voyage véritable »...

Ça me fait doucement sourire. Que je suis bête ! Je trouve cette situation amusante alors que je devrais réfléchir à ce que je ferai...

Bon. Si je tarde trop, sans doute, Stéphane appelera le village d'Hamed. On lui apprendra que je suis parti depuis environ une heure en voiture. Et comme je ne pourrai pas répondre à ses appels, il va sûrement s'inquiéter et venir à ma rencontre. Je n'ai donc qu'à attendre qu'il vienne me chercher...

Ou bien, je devrais essayé de finir le trajet à pied. La carte m'indique que je ne suis plus très loin de ma destination. À peine vingt minutes de marche... C'est pratiquement à côté. Et puis, je n'ai rien avalé depuis ce matin... Si, pour une raison ou pour une autre, Stéphane ne peut pas venir, je ne veux pas attendre seule toute la nuit dans cette voiture, le ventre vide, au beau milieu de nulle part, avec ce silence qui devient inquiétant à mesure que le temps passe...

En outre, nous aurons peut-être à affronter d'autres situations similaires à l'avenir, dans lesquelles nous serons momentanément séparé. Je ne veux pas me reposer sur Stéphane à chaque fois que j'ai un problème. C'est moi qui l'ai entraîné dans cette aventure. Même si je sais qu'il donnerait sa vie pour moi, je dois me débrouiller toute seule de temps en temps...

Vingt heures quarante cinq à ma montre. Je prépare mon sac et sort du véhicule. Après l'obscurité et le silence, c'est le froid qui me frappe dans cette savane endormie. Il contraste énormément avec la chaleur caniculaire que nous avons subi toute la journée. J'enfile mon sac à dos et me met en route, laissant la voiture au beau milieu du chemin.

Ma robe blanche doit faire tâches dans ce paysage sombre et sinistre. J'aperçois à ma gauche un petit chemin qui semble mener tout droit à ma destination. Un coup d'œil à la carte et mes soupçons se confirment. C'est un raccourci qui mène au village où je veux me rendre.

Tant mieux.

Mon estomac commence à réclamer ses droits. Je pense à Stéphane. J'ai hâte de me retrouver devant un de ses petits plats dont il a le secret.

Je m'engage sur ce sentier en terre rouge, qui serpente à travers la brousse. Les herbes sur le bord du chemin chatouillent mes chevilles. Les branches des arbres se balancent lugubrement au rythme de la brise... m'offrant un véritable décor de film d'horreur.

Je souris à l'idée que je suis comme une petite aventurière perdue en pleine nuit dans l'immensité des plaines africaines, comme dans mes rêves d'enfants...

D'un coup, comme si la nature veut m'en faire voir d'avantage de ses charmes secrets, des lueurs argentés commencent à se répandre sur l'ensemble du paysage. La lune reprend peu à peu ses droits dans le ciel, et diffuse sa lumière progressivement sur toute la savane.

Le spectacle est tout simplement féerique !! J'en suis toute émerveillée ! On y voit aussi clair qu'en plein jour. C'est encore plus magnifique que dans mes rêves...! Et ces étoiles... J'ai envie de m'allonger dans l'herbe et les admirer, les compter, tellement elles semblent proches, presqu'à portée de main. Un bruit sec s'élève derrière moi...

Je me retourne. Il n'y a rien.

J'ai pourtant bien entendu. C'était comme si quelqu'un avait marché sur une branche.

Quelqu'un, ou quelque chose...

J'ai comme la désagréable sensation d'être observée... Mais, j'ai beau chercher du regard, je ne vois rien ni personne, mis à part l'herbe haute qui ondule dans le vent.

Je continue d'avancer, mais cette sensation qu'on m'observe ne me quitte pas... C'est peut-être un animal... Je sais qu'avant il y'avait beaucoup d'animaux sauvages dans les parages. Mais, le braconnage et la chasse excessive les ont peu à peu repoussé jusqu'au centre de la réserve, là où il n'y a aucun village humain... C'est peut-être simplement un villageois curieux, un rôdeur qui se demande ce que je fais là. Après tout, je ne suis plus très loin du village. Mais, dans ce cas, pourquoi je sens au fond de moi ce malaise indéfinissable...?

Progressivement, les battements de mon cœur s'accélèrent. Mon souffle aussi. J'ai peur sans savoir pourquoi, et inconsciemment, mes pas s'accélèrent. Je jette un œil rapide derrière moi, et il me semble — l'espace d'un instant — apercevoir deux yeux brillants, cachés sous les herbes, qui m'observent avec attention... Je regarde de nouveau. Il n'y a rien. Je presse d'avantage le pas. C'était les yeux d'un animal sauvage, ça ne fait aucun doute...

Je dirais même celui d'un prédateur... à l'affût d'une proie...

Sans savoir pourquoi je me met à courir aussi vite que je peux. Au même moment un grognement s'élève derrière moi. Je me retourne. J'aperçois avec horreur un énorme lion à la place que j'occupais un instant auparavant. Il bondit dans ma direction et se lance à ma poursuite. Tout se passe comme au ralenti. J'ai juste le temps d'apercevoir un rayon de lune se refléter sur l'un de ses crocs, et l'abîme de sa gueule ouverte d'où coule déjà une salive gluante qui en dit long sur son appétit. Je m'enfuis à toutes vitesse. J'entends un rugissement terrible derrière moi qui me glace le sang. Je cris. Je cours comme je n'ai jamais couru de ma vie. L'animal est à mes trousse. Je sais qu'il va me rattraper. Je cris. Il me rattrape...

Un violent coup de patte sur mon sac à dos m'envoie valser dans l'herbe. La choc de la chute me désoriente quelques instants. La sensation de ralenti s'accentue. J'aperçois mon sac déchiré en lambeaux qui voltige dans l'air, mes affaires qui s'éparpillent... et la crinière du lion qui se balance de haut en bas, tandis qu'il se précipite sur moi. Ces énormes crocs s'enfonce dans la chaire de ma cuisse. Ses griffes me déchirent le ventre. La douleur est telle que j'en ai le souffle coupé. L'animal me traîne dans l'herbe sur quelques mètres et j'hurle quand ses crocs se retire de ma cuisse pour se planter dans mes épaules. La douleur est innommable. Je cris. J'appelle à l'aide. Le sang gicle sur ma robe et sur l'herbe. Des larmes inondent mon visage. Et plus j'hurle de douleur, plus l'animal se déchaîne. Au même moment j'entends un rugissement qui retentit dans toutes la savane... Un rugissement qui venait d'un autre lion...

Je cligne des yeux... Je suis assise par terre, la robe salit par la terre rouge. Je transpire et respire difficilement. J'ai de la poussière sur le corps et les cheveux en bataille, comme si je m'étais débattu toute seule sur le sol. Il n'y a plus aucune trace de sang. Aucune douleur. Comme si j'avais rêvé. En même temps, en levant les yeux, je vois un lion qui se tient devant moi. J'ai un mouvement de recule. Ma main touche mon sac, qui est intacte. Je ne comprends pas la situation mais je songe à m'éloigner au plus vite. Le lion ne fait aucun geste. Il m'observe calmement. Il semble différent de celui qui m'a attaqué... Ou bien, est-ce le même ? Je ne saurais le dire avec certitude. Celui-ci me regarde, les yeux luisants comme deux pleines lunes, d'un air royale, d'un air majestueux. Il me regarde avec une certaine hauteur... Les rayons lunaires entourent sa crinière et son pelage d'une sorte de halo argenté, qui lui donne un air spectral, immatériel... Il est magnifique. Suis-je en train de rêver ? Des bruits de pas s'élèvent derrière moi. Des gens viennent par ici...

J'entends la voix de Stéphane. Le lion s'approche doucement de moi, incline la tête, avec une lenteur majestueuse, comme pour saluer... puis s'éloigne, d'un pas tranquille. Je me relève pour le suivre du regard. Il s'enfonce dans les hautes herbes... Je le perd de vue. Je reste debout à regarder fixement l'endroit où il a disparu, tandis que Stéphane, ainsi qu'une dizaine de villageois armés de fusils de chasse arrivent sur les lieux. Stéphane bouleversé se précipite pour me prendre dans ses bras, tandis que moi, je fixais toujours du regard l'endroit où le lion était parti :

— Mon Dieu, j'étais si inquiet, me dit-il. Quand nous sommes parti à ta recherche, nous avons rencontré un important groupe d'hyènes sauvages. Nous les avons chassé en tirant des coups de feu en l'air, mais, ne te voyant pas venir, j'ai crains le pire...

Un groupe d'hyènes ? Je comprends à présent. Si j'avais continuer dans la direction que j'avais prise, je serais tombé sur les hyènes, les animaux les plus cruelles et les plus impitoyables de la savane, connu pour dévorer le ventre de leurs proies tandis qu'elle sont encore vivantes. C'est le sort qui m'attendait... Ce mystérieux lion est intervenu pour m'éviter le pire... Comme un gardien. Un Authentique Esprit-Gardien de la savane... que j'ai eu le privilège de rencontrer.
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