Esprit d'antan

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" Ecrire, c'est une respiration " (Julien Green) "Ecrire, c'est se taire. C'est hurler sans bruit." ( Marguerite Duras) " J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé." (  [+]

Image de Automne 2020
Elle trône place du théâtre, fière des ornements et arabesques qui décorent sa façade, de ses boiseries et de ses vitraux Art Nouveau. C’est une maison appréciée des gourmets, une biscuiterie confiserie qui ravit, depuis des lustres, les papilles des habitants. Je la fréquente de temps en temps. Il y a peu, après une semaine éprouvante, j’ai cédé à l’appel des macarons exposés en vitrine dans des boîtes aux illustrations d’autrefois.
Des macarons aux amandes, pas de ces macarons dont la mode s’est emparée, les nuançant de multiples couleurs. Ceux-là sont couleur biscuit, comme sortant du four familial.

Il faut pousser une lourde porte protégée d’une marquise en arceau, dentelle d’acier et de verre dépoli, et vous pénétrez dans un autre univers. Il n’y avait aucun client à ce moment-là, je vis déboucher d’un rayon surchargé de pains d’épices et de nonnettes glacées, une femme âgée et menue. À peine étais-je entrée qu’elle me demandait, souriante, ce que je désirais. Je lui répondis que je voulais d’abord admirer le choix des délices exposés. Elle élargit encore son sourire, mais me suivit, frêle souris grise, dans un slalom incertain entre les présentoirs garnis de bonbonnières de pralines, de ballotins de chocolats, de sachets de madeleines et de petits fours. Les larges miroirs muraux multipliaient à l’infini la profusion des gourmandises. Une galerie des Glaces alléchante, mise en valeur par le plafond voûté, ensoleillée par les lustres aux multiples tulipes des frères Muller et des dizaines de becs lumineux et applique en cuivre ciselé.

L’apparition de la vendeuse, sage chignon et long tablier de dentelles blanc, me propulsait chez Proust ou Maupassant. Je ne remarquai sa patronne qu’ensuite, présente pour ainsi dire en devanture, à demi cachée derrière le vitrage cintré et orné de lianes végétales. Des coffrets dorés de bergamotes savamment empilés la dissimulaient de la clientèle. Elle avait en main une revue de mots croisés. Je me dis qu’elle tenait à donner l’illusion d’une occupation alors qu’elle observait le va-et-vient des passants. Ses vêtements à l’image de la mise de la domestique (car c’est le rôle que je devinais attribué à la souris grise) reflétaient une élégance surannée ; elle portait un chemisier blanc au col plissé, collerette digne de la reine Margot, alourdie d’un collier de trois rangs de perles qui amplifiait sa poitrine opulente.
Elle jeta vers moi un regard condescendant et je décryptai son jugement : cliente sans grand intérêt, car n’appartenant pas au cercle des gens connus de la ville bourgeoise. Elle s’attarda sur ma tenue, jean et blouson, que visiblement elle réprouvait et jugea inutile de répondre à mon bonjour. J’eus l’impression d’avoir dérangé une mère abbesse en profonde méditation.

L’abondance affichée dans la boutique était un piège pour tout arrivant, adulte ou enfant. Impossible de ne pas céder à la tentation, les couleurs autant que les saveurs suggérées vous appâtaient inévitablement. Les biscuits roses de Reims côtoyaient les cerisettes et mirabelles givrées de sucre glace, des Saint-Nicolas en génoise fondante s’affichaient comme des matriochkas. Les dragées de Verdun débordaient de cornes d’abondance et les pains d’anis s’embusquaient derrière des colonnades de stuc alambiquées. Mais ce qui avait fait la renommée de la maison depuis plus d’un siècle, c’étaient ses fameux macarons présentés collés sur des feuilles de papier sulfurisé. J’en commandai une douzaine, cédai aux marrons glacés et à deux ou trois autres spécialités et demandai si, pendant que ma cicérone empaquetait ces achats, je pouvais m’installer dans l’arrière-boutique qui tenait lieu de salon de thé.
— Quelle variété de thé préférez-vous ?
— Hum… un café, plutôt !
Je me sentais un peu fébrile et me dis que ce breuvage allait réveiller mon énergie.
Il y eut comme une grimace sur le visage de la vieille femme et je surpris dans un miroir l’air réprobateur de la dame au triple collier. Le choix de l’espresso était sanctionné comme l’avait été celui de ma tenue vestimentaire.

Je me dirigeai vers le salon de thé. Les vitraux ornés d’iris, de jonquilles ou d’orchidées, festonnés de branches de clématites captivèrent mon regard, comme à chaque fois que je pénétrais dans ce lieu. Je mis quelques minutes à remarquer, attablés, cinq ou six personnages. Personnages, oui, plutôt que personnes, car s’il flottait un air d’autrefois dans la boutique, c’était un siècle complet que j’avais enjambé en écartant le rideau de velours rouge séparant les deux endroits.
Ce qui me surprit dans l’apparence des hommes, c’était davantage leur chevelure gominée que leur costume trois-pièces. Les dames avaient conservé leurs bibis, chapeau cloche pour l’une, sorte de turban pour l’autre. Les chapeaux des hommes trônaient sur une table voisine. Une des femmes se leva à ce moment, vérifia sa tenue dans un miroir. Je remarquai la fluidité de sa robe droite qui effaçait hanches et poitrine.

C’était la mode des années 20. S’agissait-il de comédiens ? Le théâtre était proche, mais il me semblait qu’après une représentation, les saltimbanques ont hâte de se défaire du costume endossé et de retrouver leur personnalité.
Ces gens s’étaient tus un instant pendant que je prenais place sur une banquette de moleskine fatiguée. Certains regards s’attardèrent sur mes vêtements et je lus à nouveau des rictus désapprobateurs. Puis, sans plus s’occuper de moi, ils reprirent leur conversation.

La serveuse m’apporta l’espresso demandé dans une tasse de porcelaine, le macaron sur une assiette de la même collection. La vieille femme ne jeta pas même un coup d’œil à l’autre table, à se demander si elle avait vu ces clients qui ne consommaient pas. Certes, ils pouvaient être des acteurs s’octroyant une pause entre deux spectacles, des habitués dont on connaît les préférences et qui n’aspirent qu’à l’anonymat.
Je grignotai le macaron, bus le café, mais fus déçue par la fadeur de ma collation, n’y retrouvant pas les saveurs attendues.

La pièce était petite, j’entendais les conversations, un bavardage agaçant, la migraine redoutée s’installait et je n’aspirais qu’au silence. Pourtant, je dressai l’oreille à cet échange :
— Mon cher Daum, votre entreprise est en pleine expansion, je crois…
— C’est vrai, mais vous savez, Monsieur le Maire, que Jacques a été un de nos collaborateurs de premier plan. N’est-ce pas, Gruber ? fit le dénommé Daum en s’adressant à son voisin. Et Henri nous a rejoints à son tour.
Le personnage désigné acquiesça d’un sourire.

Je doutai avoir bien compris. Daum, Gruber… Voyons, ils étaient décédés depuis longtemps ! Il ne pouvait être question que des descendants des célèbres maîtres verriers…
La jeune femme intervint alors :
— J’ai vu les dernières créations de Majorelle, des œuvres prestigieuses ! Mais on m’a parlé aussi de Jean Prouvé avec enthousiasme. Le connaissez-vous ? C’est un ferronnier d’art. Il a monté un atelier non loin d’ici, il va faire des émules ! Il s’intéresse également au mobilier et à l’architecture…
— Il a su imposer son style ! confirma celui qu’on avait appelé Monsieur le Maire. Son père, Victor, était déjà membre de l’école de Nancy. Mais n’oublions pas que c’est à Gallé que nous devons le rayonnement artistique de notre ville…


Mais… ce n’était pas possible ! Les noms des artistes cités me perturbaient. Ou je perdais l’esprit ou je rêvais ou… Je n’avais pas d’explication.
Je connaissais ma tendance à voir chez des inconnus des similitudes avec des personnalités influentes, mais ces noms avaient bien été prononcés !
Je tâtonnai dans mon sac, à la recherche du smartphone… Je cherchais la biographie de ces gens qui avaient contribué à la renommée de l’École de Nancy.
Gruber… Un portrait était joint à sa présentation, on le voyait, penché sur une œuvre. La ressemblance était évidente. Ma migraine s’amplifia à cette constatation. Je lus discrètement l’article, 1870-1936… Je scrutai encore la photo, puis l’homme. Il s’agissait bien de lui, face à moi !

Troublée, je renonçai dès lors à vérifier l’identité des autres membres de l’étrange assemblée. C’étaient « eux » sans aucun doute !
J’aurais voulu photographier ce groupe d’individus, apportant ainsi la preuve de mon expérience ahurissante, seulement j’étais incapable de me lever… Une grande faiblesse me clouait sur place, les questions embrumaient ma réflexion. Que se passait-il ? Je cherchais en vain à justifier cette scène totalement incohérente, anachronique…
Un paparazzi aurait déclenché son appareil et multiplié les clichés, moi, j’étais tétanisée. D’ailleurs, est-il possible de réaliser une photo d’individus que j’étais seule à voir ? Les esprits laissent-ils leur empreinte sur un support quelconque ?

Je fus saisie d’une bouffée de chaleur, les battements de mon cœur s’accélérèrent et je sentais mes mains moites. J’avais l’impression d’être satellisée dans un ailleurs dont je savais qu’il avait existé, mais tant d’événements s’étaient déroulés depuis ! Nous étions le 3 mars 2020, j’en étais certaine, j’avais souhaité le matin même son anniversaire à ma sœur. Or, tous ces gens évoquaient des vies d’un autre temps. J’eus une sorte d’éblouissement, la pièce et ses occupants tournèrent un instant sous mes yeux… Je craignis de m’évanouir…

— Oh ! Elle n’a pas l’air dans son assiette, la petite dame !
C’était la femme la plus âgée qui s’était levée, l’épouse du Maire, me sembla-t-il, interpellée par ma pâleur. Le ton familier de sa remarque m’apaisa quelque peu, mais je tremblais de froid, la fièvre s’emparait de moi. Je tremblais aussi parce que j’étais confrontée à une situation incompréhensible. Je me sentais en déséquilibre entre deux univers, deux époques. Heureusement, la serveuse, entrant à ce moment-là, écarta les rideaux, ce qui produisit un courant d’air bienvenu et fit se détourner les regards qui s’attardaient sur moi. Le malaise s’estompa. La personne attentive à ma santé avait repris sa place.

— Vous réglez par carte ? s’enquit mon interlocutrice. Je vais chercher l’appareil.
Pas plus que lors de son précédent passage, elle ne tourna la tête vers l’autre table, ne remarqua rien d’anormal.


L’homme qui m’était inconnu choisit, pour intervenir, les quelques minutes où la vieille femme s’était éclipsée, il s’approcha de moi :
— Je ne voudrais pas vous importuner, je suis Henri Bergé. Il semble que vous soyez démunie d’argent… Permettez-moi…
Avec discrétion, il déposa cinq pièces sur la table…
— Et si je puis vous donner un conseil, c’est de consulter au plus vite, vous avez vraiment mauvaise mine. Il y a un médecin à quelques pas.

J’étais trop ébahie pour poser une question et ne pus ni m’offusquer de passer pour une pauvresse ni remercier ce monsieur. Déjà, il avait emboîté le pas aux autres qui empruntaient une porte dissimulée dans les tentures aux coloris très passés et disparurent en silence.

Je présentai ma carte bleue sans même vérifier l’addition, je réglai café et achats à la souris grise revenue. J’agissais par automatisme. Je n’avais qu’une hâte, m’échapper de cet endroit qui me semblait soudain un attrape-nigaud, un piège pour clientes naïves. La boutique était équipée des moyens de paiement d’aujourd’hui, et depuis trois quarts d’heure, on m’avait plongée dans le passé ! On se moquait de moi ! Je m’attendais à voir apparaître quelques individus, caméra en main, qui me diraient en éclatant de rire :
— Merci d’avoir participé à l’émission Roulée dans la farine !
J’avais retrouvé une once de logique, la colère succédait à l’affolement.
Pourtant, personne à la sortie ne me fit la surprise d’une caméra cachée.

Dans un état de semi-conscience, je me précipitai dans le tram qui m’apparut comme un sauveur. Rentrer à la maison, prendre un médicament et dormir, dormir… Je voulais effacer le traumatisme subi. Mais arrivée à destination, il me fallait encore gravir deux étages, ce fut une épreuve, j’étais essoufflée à tel point qu’une voisine me saisit par le bras pour me venir en aide. Voyant mon état de faiblesse, elle prit l’initiative d’appeler le Samu.

***

Je ne retrouvai pleinement ma lucidité que dix jours plus tard. On s’empressa autour de moi, on me questionna. Je racontai l’étrange intermède du salon de thé, l’apparition de ces gens venus d’autrefois.
L’équipe médicale me regardait, l’air goguenard. Je m’étais préparée à cette réaction : c’était celle de toute personne sensée.
— Vous enrichissez nos connaissances sur le coronavirus, me fit le chef de service, moqueur. On savait qu’il provoquait de la fièvre, une toux persistante, l’agueusie, l’anosmie… et bien d’autres désagréments. Mais jusqu’alors, on ignorait qu’il faisait ressurgir le passé et permettait l’apparition de nos brillants aînés.
Il se fichait de moi, mais moi-même je m’interrogeais sur la réalité de ce que j’avais vécu.
C’était tellement aberrant !

— Des hallucinations ! C’est un effet de la fièvre. On vous garde sous surveillance. Reposez-vous !
Ses propos étaient rassurants. Je me laissai dorloter quelques jours supplémentaires et quittai l’hôpital rassurée et pressée de retrouver mon quotidien.

Rentrée dans mon appartement, je fis quelques rangements, sortis mon smartphone du sac où il séjournait depuis plusieurs semaines, vérifiai la monnaie disponible dans ma bourse.
C’est alors que je les vis !
… Les cinq pièces d’argent offertes généreusement. Elles étincelaient, comme neuves. Des francs ! Tous estampillés de l’année 1920.
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Guy Bellinger · il y a
La biscuiterie-confiserie nancéienne est si bien décrite que moi aussi j'ai fait un plongeon dans le passé (mais sans passer par la case hôpital !).
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Eva Dayer · il y a
Merci Guy, d'aimer les spécialités nancéienne !
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Nelson Monge · il y a
Quelle intrigue, soutenue par une écriture légère et si élégante. Bravo !
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Eva Dayer · il y a
Merci beaucoup pour votre lecture et ce commentaire bienveillant .
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JHC · il y a
Jolie escapade, conduite par la gourmandise... aussi de l'écriture !
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Eva Dayer · il y a
Merci de votre soutien ...
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Silvie DAULY · il y a
Une histoire à la fois proustienne et fantastique, une magnifique écriture, vous avez tout mon soutien enthousiaste!
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Eva Dayer · il y a
C'est très gentil, Sylvie , je n'avais pas pensé à Proust ... mais c'est vrai que la réapparition du passé conjugué à toutes ces pâtisseries, c'est un peu La recherche du Temps perdu... Mille mercis !
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Fred Panassac · il y a
Une surprise de taille ! Se retrouver parmi tous ces artistes en chair et en os doit être exaltant, mais s’il faut en passer par là je préfère zapper la phase hôpital. 😷
Enfin une histoire pas sinistre sur la C...
Merci et bravo Eva !

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Eva Dayer · il y a
Merci, Fred :)
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LaNif · il y a
Très bien écrit. Je me suis régalée bien que je sois plutôt cornichons fromage saucisson ...
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Eva Dayer · il y a
Moi aussi, je préfère le salé . Plein de mercis, LaNif !
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Julien1965 · il y a
Une voyage dans les Années folles en passant dans une boutique à Macarons, fréquentée également par des illustres écrivains et même une reine de France. Le souci du détail dans un texte riche et désorientant...
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Eva Dayer · il y a
Merci de m'avoir lue, Julien !
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Joëlle Brethes · il y a
Coucou, Eva, aurais-tu par hasard l'adresse exacte de cette intéressante boutique ? Le personnel est nul mais l'expérience me tente ! 😉😁😊
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Eva Dayer · il y a
Juste à l'angle des rues Joseph Balsamo et du comte de Saint-Germain, cela va de soi !
Merci d'avoir dégusté mes macarons :)))

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Jean Toilapierre · il y a
Mystérieux bond dans le passé. Un peu de rêve ça fait du bien.
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Eva Dayer · il y a
C'est vrai... actuellement, la réalité est si grise ... Merci, Jean !

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