Escapade sur les toits [version complète]

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Bonjour tout le monde ! J'aime écrire depuis de nombreuses années. Vous trouverez ici quelques uns de mes écrits  [+]

J'avance rapidement. Plus je suis loin de mon habitat et mieux je me sens.
Il fait encore froid. Il est tôt. Au-dessus de ma tête, le ciel est bleu fantôme.
Mon escapade s'étend en deux dimensions, en longueur et en hauteur.
Si je m'éloigne de mon lieu de vie habituel, c'est qu'il est imprégné de routine sombre. Des événements tristes s'y sont déroulés.
Si je suis sur les toits de Paris, c'est que je souhaite échapper à la masse des humains.
Quand j'ai commencé à monter sur le zinc, j'avais six ans. Ma mère venait de faire une tentative de suicide en sautant d'un toit, dévastée par le départ de mon père. Dans le but de comprendre le geste de ma mère, j'ai voulu affronter le haut des immeubles. Je les ai au fil du temps apprivoisés.
Grâce à un escabeau, je me hissais hors du vasistas. Mon toit était alors le seul que je fréquentais.
Puis, l'envie d'aller plus loin, de découvrir les toits de ma ville m'a prise.
Alors, je me suis exercé. J'ai appris à marcher sur l'arrête du toit, à sauter, à escalader les murets. Je suis tombé trois fois la première année, atterris deux fois à l'hôpital. Ma mère devenait folle. J'ai bravé ses interdictions et j'ai continué.
J'ai pris mes marques. J'ai rencontré deux chats, dont un qui semble avoir toujours vécu là. Je pense qu'il a été abandonné petit. Il partage souvent avec moi un bout de chemin. C'est mon compagnon de route, je lui ai même décerné un nom, Roberto.
J'ai choisi les toits idéals pour méditer et contempler le monde d'en bas, où s'agitaient les hommes. Leurs vies, leurs destins de mortels qui se nouaient, tout cela était lointain, et c'était bien mon but.
Je n'ai pas changé aujourd'hui. La tristesse de ma mère a provoqué une fissure si profonde en moi que j'évite les hommes pour me protéger.

L'horizon s'allume. Soudain, la lumière s'étend à tout le ciel en un flash lumineux rose.

Je m'appuie plus sur mon pieds en aval. Je décale mon centre de gravité vers l'amont. J'adopte une nouvelle façon de me déplacer dès que je passe sur le zinc ou l'ardoise.
Mon second monde.
L'appréhension m'a quitté depuis longtemps. Étant sur les toits depuis une dizaine d'années, c'est comme une seconde langue maternelle. J'y passe sans y penser.
Je me nomme Calisse. J'ai un physique ordinaire. Je suis mince, la peau claire, les cheveux bruns.
Je suis misanthrope, solitaire. Les autres m'angoissent.

Je marche, ma sacoche sur la hanche. Le soleil commence à chauffer ma nuque quand je décide de m'arrêter. Je m'assois sur au bord d'un toit assez plat, et ouvre ma sacoche.
Je mange, puis m'accorde un moment de repos. Je contemple le ciel, au loin. Je pense avoir fait environ trois kilomètres.
Soudain, j'entends un bruit. Des sanglots. Je regarde autour de moi.Devant moi, le vide. Sur ma droite, cheminées, sur ma gauche, plaques de zinc. Derrière, un vasistas.
Je n'ai jamais fouiné dans la vie des gens. Je suis bien élevée, et puis, me préoccuper des autres n'est pas pas dans mes habitudes.
J'hésite.
Les pleurs s'accroissent. Une longue plainte surgit. Un concentré de douleur pure.
Mon cœur s'effondre. Je dois aller voir.
Je me relève et m'approche à pas de loup de la fenêtre. Elle est entrouverte. A travers, je vois une jeune femme assise sur une chaise, au milieu de ce qui semble être une chambre.
Ses épaules tressautent. Bon sang, mais qu'est-ce qui l'a fait pleurer comme ça, à la fin ?
Mon énervement me surprend. Je comprend que je n'aime pas voir les autres pleurer. Je déteste ça.
La plainte reprend. Elle est si poignante que je réalise soudain que je suis une humaine, comme elle.
Il faut que je l'aide ! De n'importe quel moyen.
Déjà, elle doit avoir chaud, car la vitre doit produire un effet de serre.
Silencieusement, j'ouvre complètement le vasistas.
Puis je regarde autour de moi. Il n'y a rien. J'ai brusquement l'impression de me trouver en plein désert à côté de quelqu'un qui meurt de soif.
Je regarde du l'autre côté du toit, sans grand espoir. Un jeune cerisier dépassant du mur apparaît alors, sûrement planté d'un balcon.
Je traverse la distance qui nous sépare, fauche quelques fleurs et reviens vers l'éplorée. Je lâche alors une poignée de pétales roses dans la petite pièce sombre.
En un éclair, je referme aux trois quarts la vitre et abandonne dessus les dernières fleurs.
Je bondis loin de la fenêtre. Je patiente quelques minutes et reviens prudemment vers mon lieu de crime. J'y jette un œil. La jeune femme regarde et effleure du bout des doigts les pétales tombés du ciel. Ses épaules sont immobiles, et elle semble intriguée.
J'inspecte en un regard les toits alentour. Un chat s'approche de moi. Noir, tout maigre, tout élimé, c'est Roberto. Je pense soudain à quelque chose. Un sentiment inconnu se noue en moi.
Non, pas inconnu. Oublié, plutôt. Ça s'appelle la générosité.
J'attire le chat à moi en lui tendant la main. Il s'approche en miaulant joyeusement.
En bas, la jeune femme est toujours sur son tapis. Ouverture de fenêtre sans bruit. Attrapage de chat.
Je retire mon écharpe et l'attache autour du corps félin. Je rassure Roberto, lui fait un dernier adieu.
Je lui fait une caresse, sa préférée, entre les deux oreilles. Puis je le met devant l'ouverture de la chambre, et en trois secondes fais tomber le chat en chute maîtrisée par l'écharpe.
Je laisse couler la lanière de tissu.
Je referme la fenêtre, et m'éloigne.
Quelque chose me dit que ce soir, une certaine personne, sous ces toits de Paris, sera moins seul.
Un petit chat noir aussi.
Le soleil commence à décliner quand je prend le chemin retour. Je repasse devant le vasistas. Dans la pièce, il n'y a personne. J'espère que ça va bien se passer pour les deux habitants de cet appartement.
En marchant vers ma propre maison, je m'interroge. Contrairement à mes autres escapades, je crois que celle-ci a apporté un changement.
Je crois qu'aujourd'hui, j'ai un peu renoué avec les humains.

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