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Ratiba Nasri

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Marie mit un pied à terre et descendit de vélo. La journée était particulièrement chaude, et une petite pause pour étancher sa soif était la bienvenue. Elle sortit de son sac à dos la petite gourde en plastique vert pomme, pour aller la remplir à la source. L’eau limpide et fraîche scintillait dans la belle lumière du jour ; elle ne put s’empêcher de boire dans ses mains, tout en riant de se montrer si gamine.
Le silence alentour, uniquement rompu par le chant du ruisseau et celui des oiseaux, lui convenait parfaitement. Elle avait savouré la brise printanière qui jouait dans ses cheveux blonds, les précieux instants passés à lire un livre sous un tilleul, le déjeuner sur un manteau de verdure fleuri, l’excursion sur les sentiers balisés.
Elle était en vacances dans cette magnifique région sur les conseils d’une amie, qui travaillait avec elle dans la finance, au quartier de la Défense à Paris. Le directeur s’était offusqué qu’elle prenne trois longues semaines, alors qu’il y avait tant d’affaires urgentes à régler, mais Marie avait tenu bon. Cela faisait deux ans qu’elle ne s’était pas octroyé plus de huit jours d’affilée, et elle avait besoin de souffler un peu, avant de reprendre la vie trépidante de la capitale. Le rythme de travail infernal, routinier, avait eu raison de ses dernières forces, et elle avait accepté avec joie la proposition de Maude, qui lui avait offert de s’installer dans le chalet familial.
À son arrivée, elle avait été accueillie par la poussière, mais, après la corvée de nettoyage puis les courses, elle avait pris ses marques et ne regrettait absolument pas sa petite évasion Savoyarde.
Annecy était sublime avec son paysage de carte postale. La montagne majestueuse, enveloppée d’une brume aérienne, dominait le lac azur qui étincelait sous le soleil matinal. Ce matin, elle avait flâné dans la vieille ville, était allée au marché pour faire le plein de fruits, légumes, poissons et commérages en tous genres. L’après-midi, elle s’était rendue au Pâquier, une esplanade verdoyante de sept hectares, pour profiter des joies du farniente, avant d’emprunter le pont des amours pour accéder au jardin de l’Europe.

Elle remontait vers la maison, perdue dans ses pensées, lorsqu’elle trébucha sur une pierre cachée sous un tapis de mousse. Elle perdit l’équilibre et n’eut que le temps de se rattraper sur ses deux mains. Étourdie, elle resta quelques secondes couchée sur le sol dur...
— Ça va mademoiselle ? Attendez, laissez-moi vous aider !
Une main secourable l’aida à se relever. Marie mit quelques minutes à reprendre ses esprits et leva la tête vers la vieille femme qui lui faisait face.
— Oui, merci. Voilà ce que c’est que de marcher en rêvant !
Marie épousseta ses vêtements, et aperçut une longue éraflure sur son bras gauche qui saignait un peu, mais à part ça, rien de cassé, heureusement !
­ — Venez, j’habite le chalet d’en face. Je vais vous soigner et mettre un pansement sur la plaie avant que ça ne s’infecte.
Marie, gênée, déclina poliment l’invitation, mais la femme insista : elle se prénommait Ruth et la connaissait un peu car elle séjournait dans la maison de Maude. D’ailleurs, elle la voyait descendre tous les matins et la trouvait sympathique pour une Parisienne. Marie réagit devant cette remarque déplacée, et Ruth s’excusa en riant de la voir bondir aussi brusquement qu’une chèvre, image qui fit sourire la jeune femme.
La maison était aussi chaleureuse que son hôte. Elle était meublée simplement et portait son empreinte. Un joyeux désordre régnait : un chat dormait sur le vieux canapé, tandis que des magazines, des livres aux pages cornées et des objets insolites étaient posés négligemment sur la table basse en chêne. Une magnifique collection de poteries peintes à la main ornait le dessus de la cheminée.
Après l’avoir soignée, Ruth lui offrit un café. Marie lui confia ses impressions sur sa vie actuelle. Ses parents, expatriés à Miami, éblouis par sa beauté et son climat, le stress au travail qui l’avait incitée à lever le pied...
Ruth lui conta sa vie au grand air qu’elle n’aurait échangée pour rien au monde. Elle fabriquait des fromages avec le lait de ses chèvres et de ses brebis, qu’elle vendait à plusieurs fromageries de la région et à des clients de passage. Son passe-temps préféré : tricoter des accessoires d’hivers pour les touristes, avides de rapporter un souvenir du séjour montagnard.
La vieille dame se leva et prit, dans un coffre en bois, un bonnet et une écharpe en laine couleur crème qu’elle tendit à Marie. Celle-ci put apprécier les délicats motifs réalisés avec dextérité.
Ruth sortit un plateau de fromages du réfrigérateur et coupa quelques tranches qu’elles dégustèrent sur du pain de campagne. Les fromages étaient forts, mais excellents. Marie comprenait son attachement à sa belle région, et Ruth lui proposa de venir assister à la fabrication du fromage. Rendez-vous fut pris pour le lendemain matin à huit heures. Juste avant de partir, Ruth lui offrit les deux articles en laine, mais refusa l’argent de la jeune femme. Marie lui fit alors une bise pour la remercier et reçut un sourire chaleureux en retour.

***
Marie frappa à nouveau mais aucune réponse. Est-ce que Ruth était sortie ? Était-elle malade ? La jeune femme se détourna pour partir, quand, tout à coup, la porte s’ouvrit à la volée sur un jeune homme visiblement énervé d’être réveillé de bon matin. Ses yeux verts ensommeillés lançaient des éclairs, tandis qu’il détaillait Marie.
— Je peux savoir pourquoi vous frappez avec insistance à ma porte à cette heure ?
— Désolée de vous déranger. Je m’appelle Marie et j’avais rendez-vous avec Ruth pour la fabrication du fromage.
— Si c’est une plaisanterie, elle est de mauvais goût ! fit l’homme, indigné.
— Non, je suis sérieuse. C’est Ruth qui m’a proposé hier...
— Impossible ! Ruth est morte depuis six ans. Je suis Liam, son petit-fils, et je suis arrivé tard dans la nuit.
— Oh mon Dieu ! Ce n’est pas vrai. Ruth, la pauvre... Je l’ai vue hier après-midi et elle... Marie était si bouleversée que des larmes brillaient dans ses yeux.

Le jeune homme, la voyant toute chamboulée, l’invita à entrer prendre un café. Il écouta les explications de la jeune femme et pâlit en l’entendant décrire avec soin l’intérieur de la maison, tel qu’il était avant, le chat Friz, la passion de Ruth pour le tricot, les cadeaux offerts, la fabrication de fromages... Tout correspondait à sa chère Nanou !
Étrange, cette histoire ! Liam regardait la jeune femme, mais celle-ci paraissait sincère et équilibrée.
Après la disparition de sa grand-mère, Liam était parti à Paris pour faire des études d’architectes. Son diplôme en poche, il avait travaillé pour un cabinet. Mais la vie parisienne, trop agitée pour lui, l’avait encouragé à revenir ici dans les montagnes qui l’avaient vu naître. Il construirait des chalets et des maisons dans la région...
Liam avait profité de ses dernières vacances pour restaurer le chalet. Il avait conservé les poutres apparentes, la belle cheminée avec les objets fabriqués par Nanou, la table basse en chêne, et avait conçu une superbe pièce à vivre, salle à manger-salon, ouverte sur une cuisine moderne. L’étage comprenait trois chambres spacieuses et confortables. Sur la terrasse, des fauteuils et une table ovale en teck permettaient de profiter du paysage.
Alors que Marie prenait congé, Liam lui proposa de faire une promenade en kayak sur le lac. Au retour, il l’emmena visiter le Palais de l’Isle, qui avait abrité les vieilles prisons...

***
Un an plus tard, Marie et Liam se sont unis sous les regards ravis de Maude et de leurs proches. Ils ont ouvert ensemble un cabinet d’architectes à Annecy, et Marie s’est prise de passion pour la décoration d’intérieur. Liam a initié sa femme à la fabrication du fromage : sa grand-mère lui avait transmis le relais en lui demandant de conserver ce précieux héritage. Il compte bien l’enseigner aussi à leurs enfants, un jour !
Ils évoquent souvent le mystère de leur rencontre mais n’ont pas trouvé d’explication plausible. Seuls les cadeaux offerts attestent que Marie n’a pas rêvé.

Le portrait de Ruth, accroché au-dessus de la cheminée, leur sourit avec malice. Nanou est comblée. Son plan a parfaitement fonctionné. Ah, ce qu’il ne faut pas faire pour réunir deux âmes en peine !
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