Ésaïe 35:5

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Image de Automne 2018
Aujourd’hui, c’est l’anniversaire du Guide Extrême. Depuis l’avènement de la Grande Monocratie, cette journée est toujours extraordinaire. Notre Père à tous ayant perdu la vue lors des évènements chaotiques qui l’ont amené à la fonction suprême, nous lui rendons hommage en ce jour si particulier en tentant de percevoir le monde à sa façon.
Hier, à la Fabrique, à l’issue du rappel quotidien des Préceptes de la Loi qui clôt chaque journée de travail, on nous a distribué nos bandeaux électroniques. Au moment de me coucher, j’ai ajusté le mien sur mes yeux avant d’actionner son mécanisme de verrouillage programmé pour se désactiver ce soir, à 18h précises, juste avant l’allocution télévisée du Glorieux Omnipotent.
Ce matin, comme tous les matins, j’ai ouvert les yeux alors que finissait de retentir la troisième salve des Canons du Réveil. Et je n’ai rien vu. Mes oreilles bourdonnaient encore et j’imaginais, comme la peau tendue d’un tambour, la paroi de mes tympans animée d’un mouvement oscillatoire dont la fréquence diminuait jusqu’à devenir nulle. Ce fut alors le silence ou plutôt l’idée que l’esprit peut se faire du silence. J’avais appris, en cours de biomécanique, que la perception que notre oreille avait de l’absence de son correspondait en fait à une puissance sonore d’une vingtaine de décibels. Le silence humain restait donc relativement bruyant, il bruissait en fait de soupirs inaudibles. Alors que, imposant à mon corps une immobilité absolue, je me concentrai pour tenter de percevoir les sons qui étaient d’ordinaire inaccessibles à mon oreille, je fus vigoureusement projeté au sol par le basculement automatique de ma couchette. J’avais déjà trois minutes de retard sur l’horaire officiel.
La dalle de ciment était lisse et froide, si lisse et si froide qu’elle me semblait désagréablement humide. Pourquoi mon cerveau associait-il froid et humidité ? Malgré ma position inconfortable, je pris le temps d’y réfléchir. Le froid condensait les molécules d’eau présentes dans l’air, passant de l’état gazeux à l’état liquide, celles-ci devaient être plus à même d’influencer nos capteurs sensoriels, ceux du toucher en particulier mais peut-être pas uniquement. Si, dans mon enfance, j’avais souvent entendu ma mère qui s’affairait devant la cuisinière me dire : « Ne touche pas ! C’est chaud ! », il m’était également loisible de voir littéralement cette chaleur par l’intermédiaire de la couleur rougeoyante des rondelles concentriques de fonte chauffées par le bois qui brûlait dans le foyer de la cuisinière. À la réflexion, il m’était également possible de sentir cette chaleur ; la sentir non en tant que telle mais à travers les émanations des corps exposés à une augmentation de température. J’en étais là de mes réflexions quand un brusque coup de pied dans le ventre, pourtant préalablement annoncé par le bruit des bottes qui se rapprochaient, me tira de mes considérations psycho-physiologiques. Le souffle partiellement coupé, je me levai aussi rapidement que je le pus afin de me diriger vers la salle d’eau. Je trébuchai sur le pied botté mis en travers de mon chemin et retrouvai douloureusement le contact lisse, froid et humide de la dalle de ciment.
— Inutile d’aller te laver, tu as déjà perdu assez de temps comme ça ! aboya le surveillant. Passe directement au vestiaire.
Je me levai derechef et commençai à avancer avec prudence en tendant les mains, paumes ouvertes et doigts écartés, devant moi alors que j’entendais, avec soulagement, le pas martial du surveillant qui s’éloignait dans le couloir. Mes mains rencontrèrent la surface granuleuse du mur de notre dortoir. Les grains irrégulièrement répartis sur la surface peinte s’imprimèrent instantanément dans la pulpe de mes doigts. Je frottai l’extrémité de mes pouces sur le bout de mes autres doigts où apparaissaient en creux les empreintes de ces petits débris.
Arrivé au vestiaire, je trouvai sur ma gauche, à tâtons, le premier casier à hauteur d’homme. Je savais que ceux-ci étaient répartis sur trois niveaux, le mien était de la quatrième de la rangée du milieu. J’avançai lentement en comptant les interstices entre chaque casier. Arrivé au quatrième, je levai légèrement la main pour atteindre le verrou que je fis tourner. J’avais mémorisé, la veille, l’ordre dans lequel j’avais rangé mes vêtements. J’enfilai rapidement mon pantalon, ma chemise et mes chaussures de travail. Je fis alors demi-tour pour sortir du vestiaire et me diriger vers le réfectoire. Je fus arrêté par une voix qui venait du fond de la pièce :
— Camarade !
— Qui est-ce ?
— C’est 126-B.
— Que veux-tu ?
— Je ne retrouve pas mon casier.
— Tu ne l’as pas repéré hier soir ?
— Non, j’ai oublié.
— Tu es sur quel niveau ?
— Celui du bas.
— Alors il faut que tu ouvres un par un tous les casiers de la rangée, tu vas bien finir par retrouver tes vêtements.
Pendant que nous parlions, guidé par ma voix, 126-B s’était approché de moi. Je sentais sa présence toute proche, je sentais également l’odeur de la sueur acre qu’il dégageait, il avait peur. J’entendis à nouveau des bruits de bottes se rapprocher. Instinctivement, je me couvris la tête avec les mains en un geste illusoire de protection. Le bruit des pas s’arrêta tout près de nous, j’entendis une respiration sifflante entrecoupée de ricanements. Soudain, un bruit sourd suivi de ce que j’identifiai comme la chute d’un corps.
— 126-B ?
Je ne perçus pour toute réponse que la respiration sifflante du surveillant. Je ressentis alors une violente douleur dans les reins qui se répercuta en une explosion lumineuse derrière mes paupières closes.
— 126-B va être un peu en retard aujourd’hui, persifla le surveillant. Dépêche-toi d’aller au réfectoire si tu ne veux pas tâter de nouveau de ma crosse et partir travailler le ventre vide !
Malgré la douleur, je me hâtai vers ce que j’imaginai être la sortie du vestiaire. Ma tête heurta l’arête d’une paroi métallique. Je sentis mon front enfler et j’y portai la main. Mes doigts entrèrent en contact avec le filet de liquide chaud et visqueux qui s’en écoulait. J’appuyai alors la paume de ma main sur la plaie et continuai à avancer l’autre main tendue devant moi.
J’entendis venir vers moi le bruit d’une troupe qui marchait au pas, je m’immobilisai. Sur l’ordre d’un surveillant, le groupe s’arrêta également. Je fus saisi au poignet et ma main se posa sur une épaule. Quelques secondes plus tard, une autre main atterrit sur le haut de mon bras. Au signal, nous repartîmes en file indienne et au pas cadencé. Pendant que nous marchions, une image incongrue s’imposa à mon esprit : alors que nous ressemblions certainement à ce que nous étions, une troupe hésitante avançant cahin-caha dans l’obscurité, je revis une scène tirée de mes souvenirs d’enfance. Nous vivions encore sous le régime de la Démocratie Décadente et mes parents m’avaient emmené au cinéma. On y jouait la dernière production de Walt Disney dont la diffusion des œuvres n’avait pas encore été interdite par l’Office de la Nouvelle Culture. S’agissait-il de Dumbo l’Éléphant Volant ou du Livre de la Jungle ? Je ne sais plus. Toujours est-il que je voyais, au son d’une musique martiale, un troupeau d’éléphants défiler, chacun d’eux tenant du bout de la trompe la queue du précédent. La scène m’avait fait rire aux éclats et j’eus envie de rire à nouveau. Mais, considérant les signaux de douleur émanant de diverses parties de mon corps endolori qui me vrillaient le cerveau, je m’en abstins.
— Où va-t-on ? entendis-je demander devant moi.
— Je crois que nous avons été choisis pour la Grande Mutation Annuelle, répondit-on un peu plus loin.
Il s’agissait, disait-on, du point d’orgue de la journée anniversaire de l’Amaurotique Éclairé. Tous les ans, une escouade entière avait le privilège d’être désignée pour aller renforcer les effectifs des camarades qui exploitaient les terres fertiles de l’Extérieur. Nous allions donc quitter la Fabrique, quitter la Bulle pour aller travailler à l’air libre ! Cette journée si particulière semblait devoir me réserver d’autres surprises que celles, plutôt désagréables, que j’avais déjà ressenties.
Nous devions, à présent, marcher au milieu de l’Avenue de la Liberté en direction du sas Nord. Une foule, manifestement nombreuse, nous acclamait depuis les trottoirs. Je ressentis une grande fierté mêlée à un immense bonheur. Notre groupe avait eu le privilège d’être désigné pour cette grande mission. Nous allions non seulement nourrir nos camarades qui continueraient de travailler à la Fabrique mais nous allions également, et surtout pensais-je égoïstement, vivre à l’air libre. Nous allions pouvoir respirer un air plus pur, débarrassé du chlore et des gaz antiseptiques qui emplissaient nos poumons sous la Bulle.
Quand l’ordre nous fut donné de nous arrêter, j’entendis distinctement le ronronnement régulier du transformateur qui activait le bouclier de protection.
— Ouvriers de la section 47 !
La voix du Grand Éclaireur résonnait dans les haut-parleurs.
— Vous avez été désignés pour accomplir la tâche suprême au sein de la Monocratie ! Soyez dignes de la confiance que je vous accorde.
Nous reprîmes alors en chœur, la devise scandée trois fois par la foule :
— Un pour tous, tous pour Toi !
Le groupe se remit alors en marche sur le plan incliné menant à la porte Nord pendant que nous percevions distinctement les crissements métalliques de la lourde porte du sas qui se refermait derrière nous. Un bruit similaire se fit ensuite entendre à l’avant de la colonne. Nous continuions à avancer. Un souffle frais passa sur mon crâne rasé, nous étions à l’extérieur ! L’émotion m’étreignit alors que ma poitrine se serrait. J’avais le souffle court. Nous nous arrêtâmes et ordre nous fut donné de nous désolidariser et d’effectuer un quart de tour sur la droite. J’avais la sensation que l’air qui entrait dans mes poumons me brûlait tant il était pur. Je me mis, à l’instar des camarades autour de moi, à tousser. Je sentis ensuite le contact froid d’un objet en métal sur ma nuque. Un bruit formidable me déchira les tympans. Je tombai.
Je ne ressentis aucune douleur quand mon corps entra en contact avec le sol quelques mètres plus bas, pas plus que lorsque la tête de l’un de mes camarades vint heurter la mienne. Je ne sentis pas la couche de chaux vive qui recouvrit mon corps pas plus que les tombereaux de terre et de pierres qui finirent de m’ensevelir. Je ne sentis rien de tout cela mais mes yeux se dessillèrent.
Mes yeux se dessillèrent et j’entrevis avec une invraisemblable acuité les parois d’un long tunnel à l’extrémité duquel brillait une lumière éclatante.

« Alors s’ouvriront
les yeux des aveugles »
(Ésaïe 35:5)

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Pherton Casimir · il y a
Essaïe 35 : 5 j'aime ce verset biblique... Félicitation ! Je vous invite à lire et à supporter mon texte en final du prix Viva Da Vinci https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-beaute-dun-reve
Merci !

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Jenny Guillaume · il y a
Très bonne nouvelle, on se doute que c'est une triste fin qui les attend et pourtant comme eux, on marche jusqu'au bout, l'écriture est précise et implacable, bravo !
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Lllia · il y a
Très beau texte. Mes votes + 5

Je participe aussi à un concours de dessin si tu veux jeter un coup d’oeil: https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/victoire-weasley

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Gaston Tannenbaum · il y a
Bonjour Lllia,
J'aime votre dessin, j'ai mis deux ponts de plus que de "l" à votre pseudo...

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Lllia · il y a
Merci beaucoup!!!
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Potter · il y a
Bravo ! Toutes mes voix pour cette très belle oeuvre, fellicitation !!
N'hésitez pas à jeter un coup d oeil à mon dessin finaliste pour me soutenir : https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/poudlard-3?all-comments=1&update_notif=1533195954#fos_comment_2874290

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Gaston Tannenbaum · il y a
Bonjour Harry,
J'aime votre dessin, je vous soutiens.

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Tommy Rome · il y a
Très intrigant... Mes voix !
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Gaston Tannenbaum · il y a
Bonjour Tommy, merci !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Quelle que soit l'époque , les humains et les non-humains répètent les mêmes tortures . Votre écriture suggère des moments effroyables.
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Gaston Tannenbaum · il y a
Bonjour Ginette,
Votre analyse est tout à fait juste, merci pour votre commentaire.

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Zou zou · il y a
...l'horreur- Mon Dieu - par une excellente écriture !
en lice ' Adieu léthargie ' et ' Des rêves d'Iran ' si vous aimez

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Gaston Tannenbaum · il y a
Bonjour Zouzou,
Merci pour votre commentaire. J'ai apprécié votre bouquet de printemps et votre invitation au voyage en terre d'Orient.

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Zou zou · il y a
MERCI , Gaston , d'avoir apprécié !
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien écrite et prenante, Gaston ! Mes votes ! Merci de venir découvrir “Sanglante Justice” qui est en Finale pour le Court et le Noir 2018. Merci d’avance et bonne journée!
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Gaston Tannenbaum · il y a
Bravo pour votre texte Keith !
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Keith Simmonds · il y a
Merci beaucoup, Gaston !
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Alain Lonzela · il y a
Dictature très bien décrite : ca fait froid dans le dos .... Bravo
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Gaston Tannenbaum · il y a
Merci Alain. Votre feuilleton lunaire est palpitant.
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Alain Lonzela · il y a
Merci beaucoup
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Hervé Mazoyer · il y a
C est vraiment tres bien ecrit...sincerement quelle aisance...le sort de ces travailleurs forçats fait fremir...mes voix toutes mes voix. Si vous le souhaitez j ai deux textes en competition sur ma page. Tres amicalement.
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Gaston Tannenbaum · il y a
Darwin avait raison. Bravo pour votre nouvelle Hervé !

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