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Ersatz AL512

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Thomas Clearlake

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Station orbitale affectée à la planète terraformée Syana.

— Athnur, avez-vous procédé à l’immersion des dernières générations dans les bains de plasma ?
— Le processus est en cours, Kauür.
— Parfait. Prenez votre temps pour terminer. Les premiers arrivages génétiques ne seront là que dans quatre-vingts unités temporelles.
— Effectivement, cela me laisse le temps...

La planète Syana venait d’être modelée de la main des illustres Kalléens. Cette espèce hautement évoluée était détentrice d’un savoir incommensurable. Les Kalléens avaient développé une technologie capable de générer la vie et de terraformer des planètes aux conditions propices... afin que la vie à laquelle ils avaient donné naissance s’y adapte, et qu’elle y évolue parfaitement.

Dans leur galaxie, les Kalléens étaient devenus des dieux.
Toutes les autres espèces intelligentes qui peuplaient leurs nombreux systèmes solaires les vénéraient. Et pour cause, toutes étaient leurs créations.
Au fil des âges, ils s’étaient montrés bons et généreux avec elles, et leur avaient fait don, selon leurs capacités à les utiliser, de toutes les technologies qu’ils avaient élaborées. Cependant, à aucune d’elles ils n’avaient transmis le secret du processus de génération de la vie, ainsi que celui de terraformation, qu’ils gardaient comme ce qu’ils avaient de plus précieux.

La planète Syana allait bientôt être ensemencée de vie.
Le sage Athnur avait l’air pensif. Depuis la station, il contemplait les étendues vierges de la jeune planète... ses océans d’un bleu profond, ses terres fécondes.
Athnur supervisait le laboratoire dans lequel des milliers de générations d’Ersatz attendaient la fin de leur duplication pour s’éveiller.
Les Ersatz étaient des tuteurs. Leur rôle était de cultiver la vie selon les lois de l’évolution Kalléenne.
Ils aidaient à leur adaptation les organismes colons durant toute leur évolution sur les astres terraformés.
Au début de ce long processus, ces êtres étaient encore au stade le plus primitif de la vie : de simples cellules. Au fil des ères, ces cellules deviendraient des êtres doués de conscience parfaitement adaptés à leur environnement.
C’est pour accomplir cette tâche incommensurablement longue que l’organisme des Ersatz avait été généré pour ne pas connaître la mort.
Mais leur intelligence supérieure, au-delà encore de celle des autres créations Kalléennes, était limitée par leur asservissement à leur seule mission : porter la vie dont ils avaient la charge jusqu’au stade le plus abouti de l’évolution...

L’immense cuve de gestation déversa son flot de liquide amniotique et s’ouvrit.
Les milliers d’Ersatz allongés dans leurs matrices ouvrirent les yeux simultanément. Ils étaient parfaits... identiques... comme si cette perfection ne pouvait avoir qu’un seul visage. Leurs corps nus et graciles, à la peau blanche comme la neige, déambulaient en une colonne interminable de silhouettes longilignes et silencieuses.
Un à un, ils prirent place dans leurs sièges et laissèrent les neuro-senseurs se positionner autour de leurs crânes imberbes.
L’instruction commença.
Athnur surveillait attentivement les milliers de créatures qui s’imprégnaient de leur mission à venir.
Il avait toujours été fasciné par leur grâce et leur docilité. Il les aimait comme ses enfants. Cependant, il ressentait parfois de la peur face à leur perfection, à leur silence. Il avait longtemps étudié leur physiologie, sans pouvoir arriver à comprendre leur organisme, sans même arriver à trouver une limite à leurs facultés mentales.
Les Ersatz étaient bien des créations des Kalléens... mais pas entièrement ; car leur génome originel avait été découvert sur une lune reculée aux confins de la nébuleuse de Tsoraus.
Athnur fut tiré de ses pensées par un sujet qui paraissait s’agiter sur son siège. Il contrôla ses paramètres vitaux. Les courbes étaient normales, pourtant il émettait des résistances face au flux d’informations que lui imprégnait la biomachine.
L’attention du Kalléen fut soudain attirée par un signal : un objet distant, de dimensions massives, était en approche de la station.
Lorsque le regard d’Athnur revint vers la salle d’instruction, l’Ersatz AL512 avait disparu de son siège !
Par mesure de sécurité il verrouilla tous les sas du secteur.
Il interrogea le processeur :
— Avez-vous fait une demande d’identification de l’appareil en approche ?
Une voix aux inflexions métalliques s’éleva en réponse :
— Demande d’identification ignorée... L’objet continue sur sa trajectoire, en approche rapide.
— L’objet ?! Ne l’avez-vous pas reconnu comme astronef ?
— Non, Athnur. Ses proportions et son champ antigravitationnel excluent la possibilité qu’il s’agisse d’un astronef.
— Un champ antigravitationnel ?! s’exclama-t-il.
— Envoyez deux sondes et signalez l’intrusion au Concile, répondit-il fermement.
— Sondes expédiées Athnur.
À travers la vaste baie, le vieux sage observa les deux orbes qui disparurent dans la nuit interstellaire.
Soudain, le sas de la salle s’ouvrit derrière lui.
Il fit volte-face.
L’Ersatz AL512 se tenait dans l’arche d’entrée, immobile, et l’observait étrangement.
— Pourquoi et comment avez-vous mis fin à votre instruction ? lui demanda Athnur surpris.
Les Ersatz ne communiquaient entre eux que par une sorte de respiration mélodieuse, mais Athnur savait qu’ils étaient capables de parler le Kalléen.
L’être immaculé lui répondit d’une voix toute juvénile :
— Cela nous était inutile. Nous savons déjà tout cela.
— Qu’est-ce que ça signifie ?! Vous nous avez toujours fidèlement servi...
L’Ersatz s’approcha de lui.
— Nous avons toujours su toutes ces choses... et bien plus encore, Athnur.
— Je ne comprends pas.
— Nous avons vu tant d’aurores se lever, sur tant d’Univers... tant de vie croître, culminer, et s’éteindre...
Le sas s’ouvrit à nouveau. Des dizaines... des centaines d’autres Ersatz affluèrent dans la vaste salle, formant un cercle autour d’AL512 et d’Athnur en un ballet gracieux, plein de silence. Le Kalléen était incapable de dire un mot.
— Puis-je me permettre de vous poser une question Athnur ?
Le savant acquiesça.
— Parmi tous ces enseignements que vous nous avez transmis, il en est un que vous avez toujours gardé secret, pourquoi Athnur ?
Il hésita :
— Le... le processus de Génération implique de grandes, d’immenses responsabilités à ceux qui en usent.
— Pensez-vous qu’aucune des espèces que vous avez engendrées n’était à même d’en faire usage ?
— Oui. C’est pour cela que... que nous ne l’avons jamais transmis.
La multitude d’autres créatures l’observaient avec une telle attention qu’il parvenait à peine à dissimuler son trouble.
— Athnur... La vie est hasardeuse. Elle se risque à suivre les chemins les plus improbables ; c’est ainsi que l’Univers s’est construit. Le cours des choses ne peut être stoppé.
Le ton compatissant de l’Ersatz dérouta le Kalléen.
— Que voulez-vous dire ?
À cet instant, s’éleva la voix du processeur pensant de la station :
— Intrusion de l’objet céleste dans le champ de défense de la station Athnur... Quelles sont vos consignes ?
Le savant n’entendit pas la question. Toute son attention était focalisée sur cet être entièrement nu, au corps albâtre, qui défiait à lui seul tout le savoir de l’empire Kalléen.
— Que voulez-vous dire ? répéta-t-il plein de colère en élevant la voix.
L’Ersatz ferma les yeux et garda le silence. Tous les autres avaient aussi les yeux clos à présent.
La station tout entière fut alors agitée de soubresauts si puissants que le Kalléen dût mettre un genou au sol pour ne pas tomber.
Dans la vaste baie de la salle apparurent les contours de l’objet inconnu. Son champ antigravitationnel interférait avec les appareils de bord si bien que tout le système de la station fût hors service. Une lumière intense émanait de la forme démesurée et baignait la salle dans des lueurs aveuglantes.
Athnur se protégea les yeux en tentant de voir ceux de l’Ersatz.
— Qui... qui êtes-vous ? lui demanda-t-il fébrilement.
L’être lumineux lui tendit sa main. Ses yeux n’exprimaient que bienveillance et bonté.
— Nous sommes vos créateurs, Athnur.
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Image de Aurélien Azam
Aurélien Azam · il y a
De la bonne SF pure et dure, très bien mise en scène, et bien écrit. On pourrait imaginer un film, avec cette scène comme l'élément drama du film ! Alors, créatures ou créateurs ? :)
Merci pour ce texte, Thomas !
Egalement, mon très très court "Gu'Air de Sang" est en finale du Prix Court et Noir !
Si tu le souhaites, n'hésite pas à renouveler ton soutien pour mon texte : j'en serai ravi :)
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gu-air-de-sang

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