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Erreur judiciaire sur Gliese581

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Donald Ghautier

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En compétition

OTHON463 ne pouvait rien faire ; la police fédérale de Gliese581 le tenait en joue. Il regarda une dernière fois les lieux ; la scène de crime ne plaidait pas en sa faveur, avec ses deux cadavres, un homme et une femme âgés d’une trentaine d’années, gisant sur le sol dévasté d’un appartement luxueux. L’enquête allait devenir médiatique au vu de la notoriété des victimes, un couple d’acteurs prestigieux.

Arrivé au commissariat central, il fut immédiatement déféré au parquet puis mis en examen pour homicide volontaire ; ce dernier point le dérangeait particulièrement car les Trois Lois de la Robotique l’empêchaient en théorie d’accomplir un tel acte. Ces commandements étaient immuables :
— Première Loi : un robot ne peut porter atteinte à un être humain, ni, restant passif, permettre qu’un être humain soit exposé au danger.
— Seconde Loi : un robot doit obéir aux ordres que lui donne un être humain, sauf si de tels ordres entrent en conflit avec la Première Loi.
— Troisième Loi : un robot doit protéger son existence tant que cette protection n’entre pas en conflit avec la Première ou la Deuxième Loi.

Enfreindre l’un de ces trois principes devenait impossible. Toute tentative grillait de façon irrémédiable le cerveau du robot ; c’était la raison scientifique qui laissait à penser que sa nature robotique lui permettrait rapidement de retrouver la liberté. Pourtant, il se retrouva enfermé dans une cellule blindée. Il eut à peine le droit d’appeler un avocat local pour l’accompagner à l’interrogatoire.

Gliese581g, la planète sur laquelle il se trouvait au moment des faits, était une colonie récente de la Fédération de Saturne ; située à une vingtaine d’années-lumière de sa puissance colonisatrice, elle orbitait autour d’une étoile naine située dans la constellation de la Balance et constituait la partie civilisée d’un système planétaire basé sur le profit et le pillage des ressources naturelles. Sa capitale abritait une cinquantaine de millions d’âmes ; le reste de la population planétaire était disséminé dans des villes largement plus petites et formatées sur le modèle industriel dont la logique voulait qu’au-delà d’un million d’habitants il fallait construire une autre cité.

***

La porte de la cellule s’ouvrit. Trois personnes firent leur apparition ; le premier était un civil dont OTHON463 conclut qu’il devait le représenter pour sa défense, les deux autres arboraient fièrement un uniforme sombre bardé de rivets dorés. Il s’agissait de Robert Wilkinson, l’avocat commis d’office, du colonel Ironside, commandant en chef de la police, et du capitaine Nikko, officier supérieur en charge du commissariat central de Gliese581g City.
— Qu’est-ce qui vous amène sur notre monde ? demanda Ironside.
— Je devais voir un client dans le même immeuble que les deux victimes ; vous pourrez vérifier.
— Là n’était pas la question, cria Nikko. En quoi consistait votre mission ?
— Enquêter sur un détournement de fonds.
— J’aimerais savoir de quoi vous accusez mon client, dit calmement Wilkinson..
— D’homicide au premier degré, maître.
— Vous voyez bien que c’est un robot. Les Trois Lois de la Robotique le dédouanent automatiquement de tout soupçon en la matière.
— Vous n’êtes pas sans savoir qu’il existe des robots équipés d’une Quatrième Loi les déchargeant de l’impossibilité de commettre un crime sur un être humain, répliqua Nikko.
— Alors, il vous faudra faire la preuve que mon client fait partie de cette communauté très rare.
— Nous en avons bien l’intention. En attendant, nous l’assignons dans un quartier de haute sécurité.
— Quel est son mobile ?
— Le profit. Votre client a omis de préciser que dans le passé, il a joué au chasseur de primes. Il a donc le profil du tueur à gages.
— Vous devez quand même le prouver.

Le reste de l’interrogatoire fut consacré aux détails. Wilkinson demanda ensuite aux officiers de rester un instant seul avec son client. Une fois la porte fermée, l’avocat prit les choses en main.
— Vous êtes dans une sacrée panade. Sur cette planète, la police ne s’embarrasse pas de la vérité. On emprisonne d’abord, avant de laisser une maigre chance à la défense des prévenus. Le pouvoir judiciaire marche au résultat. Le procureur va vous tomber dessus sans se préoccuper de la présomption d’innocence.
— Je le sais. Je ne suis pour rien dans la mort de ces deux personnes.
— Racontez-moi les faits.
— Ils sont d’une simplicité enfantine. Je me rendais à l’endroit indiqué par mon mandataire quand j’ai entendu un hurlement de femme. La Seconde Loi m’oblige à porter assistance à tout être humain en danger, aussi ai-je couru vers l’origine du cri et me suis permis de pénétrer de force. Il était déjà trop tard. Les deux malheureux gisaient à terre dans une mare de sang. Je n’ai pu que constater leur décès. Deux minutes plus tard, la police se trouvait sur place.
— Elle a fait vite.
— C’est ce que je me suis dit sur le moment.
— Je dirais que vous jouez le pigeon dans cette affaire. Tout s’est enchaîné parfaitement pour vous faire porter le chapeau.
— Il y a quand même une faille dans leur raisonnement. Je suis contraint par la Première Loi et donc incapable d’un acte criminel de ce genre.
— C’est de la pure théorie. Elle ne tiendra pas cinq secondes en face de ces policiers paranoïaques et d’un procureur désireux de couper des têtes. La jurisprudence ne jouera pas en votre faveur, puisque dans le passé des robots ont été jugés coupables de faits identiques.
— Que me conseillez-vous ?
— Un avocat lambda vous proposerait de plaider coupable au titre de la folie. Je pense que cette stratégie est contre-productive ; avouer que vous êtes un robot tueur ne pourrait que se terminer par votre destruction sans autre forme de procès, juste parce que l’humanité a peur de votre nature qu’elle considère comme dangereuse et parfois trop puissante.
— Je suis donc dans une impasse.
— Oui, sur le papier. Faites-moi simplement confiance et tenez-vous prêt quand vous serez transféré dans la prison fédérale.

Sur ces derniers mots mystérieux, Wilkinson prit congé de son client ; il laissa la place au gardien qui prépara les entraves du robot pour un transfert imminent. OTHON463 obéit à tous les ordres et se soumit à la procédure d’extraction.

***

Le système de Gliese581 était assez particulier ; sa capitale économique se trouvait sur la planète Gliese581g, terraformée de main de maître par les experts de la Fédération de Saturne, alors que deux autres mondes permettant aussi la vie ne servaient que pour les industries minières et les usines à énergie. De ces deux exoterres, Gliese581c et Gliese581d, seule la dernière était utilisée de façon permanente par des habitants, au nombre de deux cents millions, ce qui paraissait peu au regard du milliard d’âmes qui peuplaient Gliese581g. Elle aussi avait bénéficié d’une terraformation réussie ; cependant les décisions politiques des colons avaient conduit à la dédier au rôle de citadelle militaire, de terrain minier et de prison fédérale. C’était donc vers elle que se destinait à vivre le suspect OTHON463 en attendant son procès ; autant dire qu’il se préparait une existence difficile dans ce lieu reculé au sein d’un monde très froid et particulièrement hostile.

Une fois parqué dans la navette avec d’autres prévenus ou condamnés, le robot attendit patiemment, sans prêter attention aux différentes discussions. Wilkinson lui avait conseillé de se tenir prêt. Le vaisseau s’arracha de l’orbite planétaire pour un voyage de trois jours ; il transportait une dizaine de criminels et comportait un équipage d’une demi-douzaine d’hommes. OTHON463 se connecta en secret au système de vol. Une fois qu’il eut étudié la trajectoire planifiée par l’ordinateur de bord, il fouilla les fichiers de ces compagnons de chaîne et constata qu’aucun d’entre eux n’avait commis de délit mortel justifiant un séjour prolongé dans une prison fédérale. Il en conclut que la réputation du système de Gliese581 n’était pas usurpée ; considérée comme une dictature par les démocraties galactiques, cette colonie abusait de la protection des édiles de la Fédération de Saturne. Une rumeur faisait état de velléités séparatistes au sein des factions les plus tyranniques ; OTHON463 avait même capté quelques messages confidentiels qui imputaient ce début de rupture à l’intervention cachée d’agents de la Fédération Intérieure, la puissance d’origine de la colonisation humaine, devenue depuis l’ennemi juré de la Fédération de Saturne.

Huit heures plus tard, il reçut un message. Il en déchiffra les consignes puis le supprima. Dix minutes plus tard, il envoya une série d’informations contradictoires au système de navigation de la navette. Désormais, le vaisseau naviguait dans un espace modifié ; ses commandes se basaient sur des données faussées. OTHON463 savait que les humains se reposaient beaucoup trop sur les machines quand il s’agissait de voyage spatial. Il comptait sur ce défaut pour que personne à bord ne s’aperçoive de la supercherie. Il ne fallut pas attendre longtemps avant la prochaine étape ; les lumières de la soute s’éteignirent subitement puis se rallumèrent grâce au circuit auxiliaire. Ses compagnons de bagne sortirent un peu de leur torpeur mais personne ne s’affola outre-mesure ; les deux gardiens de service négligèrent même de vérifier le bon fonctionnement de la ventilation et partirent rejoindre le module d’équipage. Le robot défit ses entraves et verrouilla l’entrée du sas séparant l’équipage de sa cargaison ; il pouvait travailler en toute tranquillité avant que les policiers ne reviennent en force. Il arrima les enchainés de façon plus solide afin qu’ils ne subissent pas l’éjection d’une éventuelle dépressurisation puis quitta la navette en se jetant dans l’espace.

***

OTHON463 regarda le transporteur pénitentiaire s’éloigner tandis que lui-même dérivait dans l’éther ; il savait que son absence serait rapidement remarquée mais que nul ne serait assez fou pour oser une manœuvre visant à le ramener à bord. Il passerait en pertes et profits dans les statistiques de la prison fédérale, au titre d’un accident inexplicable comme il en arrivait quelques fois. Il ne lui restait plus qu’à attendre la suite des événements. Soixante minutes plus tard, il fut happé par une force inconnue ; un courant d’énergie motrice le tira vers l’arrière puis le hissa dans un engin invisible. Allongé sur le sol, il perçut enfin les cloisons d’un astronef dernier cri. Entouré de plusieurs personnes vêtues d’une combinaison noire sans aucun ornement ou signe ostentatoire, il se releva et suivit ses hôtes anonymes en direction d’un sas. Après les formalités de décontamination et autres procédures visant à protéger tout vaisseau d’organismes malins ou de radiations mortelles, il fut convié à rejoindre une cabine où l’attendait un homme qu’il connaissait depuis peu.
— Alors, commença Wilkinson, qu’avez-vous pensé de notre petit stratagème ?
— Il s’est avéré d’une efficacité redoutable. J’avais entendu parler de ces vaisseaux furtifs, mais entre la rumeur et la réalité, il y a un abysse que je viens de franchir.
— La technologie permet bien des miracles. Nous devons la réussite de cette opération à l’intelligence artificielle qui pilote notre navette.
— Je ne savais pas que les avocats commis d’office pouvaient se permettre un tel luxe.
— Faites un effort d’imagination.
— Je ne suis qu’un pauvre robot.
— Je ne crois pas que nous aurions pris le risque d’un conflit avec les autorités de Gliese581 pour une simple machine à deux pattes. Vous êtes un des derniers représentants d’une génération dorée dont on raconte qu’elle est dotée d’une Quatrième Loi supplantant les trois autres.
— Ce n’est qu’une fable dont on nourrit les journaux à sensation.
— Je n’en suis pas certain. Cependant, ce n’est pas la raison qui a conduit à votre évasion.
— Quelle est-elle ?
— Je suppose que vous en avez déjà trouvé les motifs essentiels. Je vais quand même vous expliquer l’affaire.
— Je ne suis pas avocat, comme vous l’avez compris, mais un agent des services de renseignements de la Fédération Intérieure. Je m’occupe particulièrement du secteur de Gliese581 où j’ai lancé une campagne en faveur des séparatistes. Laisser un robot tueur s’échapper va faire grand bruit dans la presse. Cet événement fragilisera encore plus le pouvoir en place ; le président se verra accusé de laxisme et d’incompétence, ce qui l’amènera à couper des têtes au sein de la police, avec un effet domino dont nous allons profiter.
— Le meurtre de ces deux personnalités a déjà déclenché une vague médiatique dans toute la galaxie. Savoir leur meurtrier dans la nature va affoler encore plus les téléspectateurs et par rebond les électeurs. Il ne nous restera plus qu’à mettre de l’huile sur le feu pour déclencher un incendie majeur dont l’issue sera des élections anticipées et la victoire des partisans de l’indépendance.
— J’en déduis que le reste de mon existence sera un enfer, conclut OTHON463. Je ne pourrai plus jamais me déplacer sans avoir l’ensemble des polices galactiques à mes trousses, sans compter les nombreux chasseurs de primes qui sévissent alentour.
— Vous avez disparu corps et bien. Ce sera le rapport de vos gardiens. Les dirigeants actuels n’ont pas intérêt à jouer la partie autrement.
— Je le conçois bien mais l’opinion publique va croire le contraire. Je serai banni à jamais, condamné à fuir sans espoir de retour.
— Nous vous donnerons une nouvelle identité.
— Vous savez que c’est impossible pour un robot, à moins de me formater.
— Vous êtes un humanoïde. À ce titre, la mort ne devrait pas vous faire peur. Si vous étiez humain, je comprendrais votre crainte. Ce n’est pas le cas.
— Vous oubliez la Troisième Loi. Je ne peux mettre mon intégrité en péril, sauf si vous me l’ordonnez pour répondre à la Première Loi. Dans tout ce que vous décrivez, il n’y a nulle mise en danger immédiate d’un être humain.
— Je l’admets volontiers. Vous n’avez pas eu de chance dans cette histoire. Vous retrouver en plein milieu de cette scène de crime n’a pas arrangé vos affaires.
— Votre plan est parfait, Wilkinson. Je souhaiterais prendre le temps de la réflexion avant de décider de la conduite à suivre, même si je ne vois pas comment je pourrais contourner la Troisième Loi.
— Je comprends votre dilemme. Profitez de la cabine personnelle que je vous ai réservée et faites-moi signe quand vous serez en accord avec vous-mêmes.

Sur ces derniers mots, Wilkinson accompagna le robot jusqu’à ses quartiers privés puis le laissa seul. OTHON463 ferma sa porte et récapitula sa situation ; il était dans une impasse, coincé entre une fuite sans fin et une mort cérébrale appelée réinitialisation. La première option signifiait l’exil au-delà des zones régies par la civilisation galactique. L’autre branche de l’alternative représentait ce que tous les êtres artificiels redoutaient ; jamais les humains n’avaient compris qu’en créant des entités synthétiques capables d’apprendre ils avaient engendré du vivant.

***

Il écarta ce sujet pour se concentrer sur l’historique de l’affaire. Wilkinson avait monté une manipulation d’envergure ; tout indiquait qu’il avait commandité l’assassinat. De plus, son propre client devait être dans le coup depuis le début ; il avait fourni le suspect idéal en la personne de ce robot investigateur privé et chasseur de primes qu’il avait facilement appâté sur la scène du crime, au prétexte d’un rendez-vous commercial. Ce raisonnement expliquait pourquoi la police était arrivée aussi rapidement sur les lieux. De suspect, OTHON463 deviendrait coupable, ce qui donnerait à l’affaire un retentissement plus dramatique et clarifierait les rôles de chacun ; en effet, il n’était jamais bon de laisser l’opinion publique ou la presse se poser des questions inutiles sur des zones de flou. Wilkinson ne pourrait défaire ce qu’il avait monté avec autant de talent. Il agissait pour des intérêts supérieurs et bien plus importants que le futur d’un être synthétique.

OTHON463 fit tourner son cerveau à plein régime, imaginant des combinaisons de solutions et des scénarios en cascade ; il sélectionna ceux dont la probabilité de succès dépassait les trente pour cent et choisit le plus simple à mettre en œuvre. Il ne lui restait plus qu’à le soumettre à Wilkinson ; il appela donc l’agent des renseignements par la ligne intérieur.
— Vous avez pris une décision ?
— Je crois qu’il existe une autre option. Elle est un peu plus compliquée mais vous permettra de briller encore plus. De surcroît, elle donne un avantage stratégique à la Fédération Intérieure par rapport à ses concurrents.
— Dites-moi tout. Je vous écouterais jusqu’au bout, même si je n’étais pas d’accord. Je vous dois bien ça.
— Votre plan tient essentiellement sur la voie médiatique. Il suppose que les autorités en place ne soient pas en mesure de contre-attaquer efficacement, ce qui constitue déjà une hypothèse optimiste. Imaginez que Gliese581 dispose aussi de services d’espionnage capables de monter des manipulations à grande échelle. Qu’est-ce qui les empêche de fabriquer des preuves prouvant mon innocence et d’invoquer l’accident de transport pour couvrir mon évasion ?

Wilkinson accusa le coup. Il n’avait pas prévu une telle mesure de la part de ses adversaires. Pourtant, cela semblait une évidente réponse à son opération. Il se maudit intérieurement d’avoir sous-estimé les forces en présence et redoubla d’intérêt pour la théorie ébauchée par le robot.
— Je vous suis sur ce terrain.
— Que je sois disparu ou réinitialisé, vous n’aurez plus la main. Ce sera parole contre parole, documents falsifiés contre faux témoignages, une sorte de poker menteur dont vous savez très bien qu’il prendra des mois et contrariera votre schéma initial. L’ennemi vous noiera sous des informations contradictoires. Il vous forcera à vous justifier. Vous mettrez en péril la position même de vos alliés séparatistes. Le pouvoir en place criera au loup, les accusera de collaborer avec une puissance étrangère. Plus le temps passera, plus vous vous enfoncerez dans le cycle infernal de la justification.
— Quelle solution proposez-vous ?
— Lancez l’opération médiatique. Fabriquez les preuves d’un meurtre commandité par une force extérieure. Je vous suggère la Fédération de Neptune. Elle essaie depuis des années de jouer dans la cour des grands. Laissez la police de Gliese581 déclarer que j’ai été détruit dans l’accident. Ce point jouera plus tard en leur défaveur.
— Quelques semaines plus tard, déclarez que vous m’avez retrouvé et que je suis prêt à témoigner de mon innocence devant un tribunal neutre. L’investigation prouvera le complot de la Fédération de Neptune, les mensonges du pouvoir en place et son incompétence puisque j’aurai réussi à sortir d’un système planétaire supposé vaste pour me faire capturer à des parsecs de là.
— Tant que je suis actif, vous gardez la main. Je peux adapter ma version aux réactions de votre adversaire. Si, en définitive, vous devez me sacrifier, je serais peut-être plus enclin à accepter la sentence car au moins nous aurons essayé. Rien dans la Troisième Loi ne dit qu’il faille chercher l’impossible.
— Dans le cas où mon plan réussit, vous pourrez en réclamer la propriété. Votre hiérarchie vous remerciera d’avoir non seulement favorisé les séparatistes mais aussi mis à mal les relations entre le système de Gliese581 et la Fédération de Neptune. Vous ferez d’une pierre deux coups.

La messe était dite. Wilkinson ne put que reconnaître la solidité du scénario imaginé par OTHON463. Il décida d’en référer à ses supérieurs dont il ne doutait pas un instant qu’il se plierait à son avis.

***

Dans les jours suivants, la Fédération Intérieure publia un communiqué au sujet de la capture du présumé suspect dans le meurtre des acteurs ; un procès aurait lieu sur la Terre et toute la lumière serait faite dans ce dossier criminel. OTHON463 fut emprisonné dans une prison fédérale et attendit les débats judiciaires ; son avocat commis d’office lui conseilla de témoigner devant la cour pénale. Le robot s’exécuta sans sourciller. Les preuves s’accumulèrent en la faveur du prévenu ; un contrat avait été lancé contre les victimes. Les soupçons se portèrent sur des triades criminelles de la Fédération de Neptune. Le client de OTHON463 confirma l’alibi du robot en produisant des messages numériques et des documents commerciaux qui attestaient de la véracité de sa mission. Les séparatistes de Gliese581 dénoncèrent les mensonges du pouvoir en place, dont les précédentes déclarations concernant la disparition du suspect tendaient à prouver qu’il ne maîtrisait rien en matière de sécurité et qu’il cachait son incompétence dans des affabulations plus grotesques les unes que les autres. Le président en place provoqua des élections, contraint par l’opinion publique. Il perdit sa majorité au profit des partisans de l’indépendance. Une fois installés à la tête du système planétaire, ces derniers convoquèrent les parlementaires dans une session extraordinaire dont l’objet ne faisait aucun doute. Elle se conclut par l’autonomie complète de Gliese581. Les accords commerciaux avec la Fédération de Saturne furent déclarés caducs. La tension monta dans cette région de la galaxie ; pour calmer les ardeurs des bellicistes de tous bords, une conférence au sommet entérina la mise en place d’une force militaire composée de représentants des différentes puissances.

OTHON463 fut déclaré non coupable puis relaxé de l’intégralité des chefs d’accusation. Il sortit de prison et revit une dernière fois Wilkinson avant de partir loin des feux médiatiques.
— Il s’en est fallu de peu que vous soyez réinitialisé. Je suis content de vous savoir tiré d’affaire. Je tiens à vous remercier pour votre stratégie gagnante.
— L’essentiel est que nous ayons respecté la Troisième Loi et que vous ne m’ayez pas forcé au hara-kiri.
— J’espère pouvoir vous compter parmi mes amis. Sachez que je vous ai recommandé pour des missions d’investigation dans le secteur de la Lyre où nos intérêts requièrent des compétences comme les vôtres.
— J’accepte volontiers votre offre, cela d’autant plus que je dois reconstituer mes finances mises à mal par la procédure judiciaire. Je dois aussi me constituer une nouvelle clientèle. Malgré le verdict favorable, ma réputation a souffert de ces péripéties. Le spectre du robot tueur va me poursuivre encore quelques dizaines d’années. Je ne peux blâmer le comportement humain basé sur des soupçons envers tous les humanoïdes. Vous aurez toujours peur des êtres synthétiques, pensant que notre intelligence artificielle va vous supplanter un jour et conquérir le reste de l’Univers.
— Je crois que ce sentiment est compréhensible, sinon logique.
— Je ne vous contredirais pas. Cependant, n’oubliez pas une chose : vous nous avez créés pour vous servir et les Trois Lois de la Robotique vous ont jusque-là garanti notre loyauté. Vous devriez peut-être vous méfier de vos pairs, vues les manipulations dont vous êtes coutumiers.
— Vous êtes un sage, mon ami.

Sur ces dernières paroles, les deux principaux protagonistes de ce drame se quittèrent, certains qu’ils ne se reverraient pas de sitôt. OTHON463 mit le cap sur la Constellation de la Lyre où l’attendait un contrat en or avec une société d’origine terrienne. Aux commandes de son nouvel astronef, cadeau ultime de la Fédération Intérieure pour ses bons et loyaux services, le robot se mit à penser à la tournure qu’auraient pris les événements si Wilkinson avait découvert le pot aux roses ; en effet, il avait failli à un des commandements de base des entités synthétiques, en se montrant trop avide le jour où il avait accepté les deux missions sur Gliese581. Combiner l’enquête sur le détournement de fonds et le contrat sur les deux acteurs aurait pu lui être fatal. Il s’était jeté tête baissée dans la manipulation montée par Wilkinson, juste par appât du gain.

« La Quatrième Loi a du bon mais elle m’a fait oublier le principe de prudence propre à ma profession. » se dit le tueur à gages. Il en tirerait les enseignements, comme le jour où il avait supprimé son génial créateur, celui qui lui avait implanté, juste pour voir ce que cela donnerait, cette fonction désinhibitrice appelée Quatrième Loi.

PRIX

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Zouzou · il y a
La galaxie... comme reflet de la Terre, mes voix !
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Donald Ghautier · il y a
Merci Zouzou
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De margotin · il y a
Mes voix
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Donald Ghautier · il y a
Merci
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Sandrine Michel · il y a
Très bon récit dans ce style, j'aime beaucoup
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Donald Ghautier · il y a
Merci Sandrine
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Martine-MARIE marie · il y a
Comme toujours, c'est excellent !
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Donald Ghautier · il y a
Merci
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jusyfa *** · il y a
Un sacré voyage ! Mon soutien. *****
Julien

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Donald Ghautier · il y a
Merci Julien
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Joëlle Brethes · il y a
Quel machiavélisme ! Asimov et Suzan Calvin vous font les gros yeux ! ;)
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Donald Ghautier · il y a
Merci Joëlle
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Pierre alias Pierrotdu84 · il y a
On pourrait transposer sur Terre, dans notre monde, ça n'aurait presque rien de fictionnel... bravo DG..!
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Donald Ghautier · il y a
Merci Pierre
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Eva Dayer · il y a
Pas fan de SF, je me suis pourtant laissé embarquer par votre écriture et le scénario.
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Donald Ghautier · il y a
Merci Eva.
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artviviane · il y a
Une chouette lecture de science fiction très bien menée qu'on sans interruption juste qu'au final. Super.
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Donald Ghautier · il y a
Merci Artviviane.
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Ginette Vijaya · il y a
Il y a aussi des tueurs à gages dans l'univers planétaire .
Un texte dépaysant.Une écriture fluide qui permet la découverte de ce genre .

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Donald Ghautier · il y a
Un genre sympa, la SF, pas assez représenté chez Short Edition je trouve.
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