Eroticalligraphie

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J'écris des nouvelles, chansons, poésies. Mon maître mot: CARPE DIEM. Je rêve les pieds sur terre, cherche dans l'écriture la possibilité d'une île... NOUVEAU! MON BLOG avec mes poèmes, mes  [+]

Image de Eté 2016
Ce samedi, une soirée érotico-poétique est organisée par l’association « Concert en jardin ».
Le principe est de contacter des particuliers possédant un jardin et de leur demander d’accueillir un groupe de musiciens, donnant aussi l’opportunité à quelques spectateurs de venir lire un de leurs textes érotiques sur scène... Une occasion inespérée pour moi !
Après avoir fouillé dans mes nombreux textes poétiques, l’un d’entre eux s’imposa – sans que je ne sache vraiment pourquoi –, pour être l’élu.
Ce soir est convié Julien Fortier, un jeune chanteur montpelliérain qui m’avait éblouie il y a quelques mois. Il chantait alors dans la petite salle en sous-sol d‘un bar un peu glauque. Lorsque ce jeune homme frêle et au regard noir s’était mis à chanter d’une voix si puissante, rauque, déchirée, maltraitant des textes d’une poésie sombre, angoissée, mais sensuelle, sa voix m’avait maintenue, prose et poings d’exclamation liés, à la bête rugissante.
Ses mots secouaient rageusement les barreaux de ma cage thoracique, balançant de ces crachats bleus qu’on reçoit en pleine gueule en ouvrant la bouche pour mieux les recevoir, les engloutir, s’en nourrir jusqu’à plus soif.
Piège-clitocybe, morsures-chiroptera, attaque-lycanthrope.
Enfin, il réapparaissait !
J’attends la nuit, cette fois encore, je ne veux y échapper...
Après avoir revêtu une longue robe noire et noué mes cheveux d’un ruban de velours pourpre, noirci mes yeux de khôl et assombri ma bouche d’un rouge grenat, j’enfourche mon vélo.
Il est 22 heures quand j’arrive dans le jardin de cette grande bâtisse, éclairée seulement de luminions et de bougies parfumées.
Fortier vient tout juste de monter sur une scène improvisée faite de palettes de bois peintes en rouge ; derrière lui un rideau de soie mauve frémit sous les palmes d’un ventilateur. Des bougies noires avaient été alignées devant la scène comme un barrage enflammé entre l’artiste et les spectateurs.
Quelqu’un dont je discerne à peine les traits dans la pénombre me tend un cocktail très épicé ; sans le voir vraiment je hoche la tête pour le remercier, hypnotisée par le regard sombre du jeune chanteur, mon cœur bat au creux de mes dents. Je mâche du silence à m‘en faire saigner les gencives.
Tout le monde s’accordait à affirmer que sa voix avait des accents Gainsbouriens, et caverneuse, éraillée, comme celle de Tom Waits et Allain Leprest. C’est dire !
Cigarette à la main, chemise noire entrouverte, boucle d’oreille scintillant comme un ver luisant à son oreille gauche, il recrache ses mots en volutes, robes de gitanes, entre tendresse et insolence, il se frotte au cynique et s’enivre d’amoures-absinthe. Il rampe, il surgit, il bouscule et... s’envole.
« Son corps tranquille... Le silence se perd. Je te ramène à moi. »
J’appuie mon dos contre l’écorce d’un palmier, j’ai soudain besoin de cette rugosité contre ma peau, l’émotion monte en moi, emprunte d’un plaisir siamois à une volonté de douleur.
« Si je longe une artère, vais-je trouver le cœur ? »
Ma bouche happe ses phrases en longues goulées humides qui se diffusent dans ma gorge et pénètrent tout mon corps comme la fumée acre d’une gitane mêlée à la bruine d’un diffuseur aux huiles de mots essentiels...
Une fusion fantasmée m’envahit, je suis « Chloé », « Les idées sombres », celle qui ne rentrera pas ce soir...
« Et qui me laisse en exil ».
L’âme du violon gémit, les touches du clavier frappent avec hargne, les guitares hurlent, une cacophonie décalée dans la démesure envahit l’espace tel un fumigène et brouille tout repère, mon dos s’accroche à l’écorce, mes pieds s’enfoncent dans la terre, j’ai l’impression d’avoir inhalé les fumerolles d’un étrange champignon hallucinogène.
Soudain sa voix claque sans retour possible.
« L’amour m’abrutit »
Silence... Puis tonnerre d’applaudissements. Les feuilles des arbres tombent en pluie.
Mon verre en plastique dans ma main n’est plus qu’une compression translucide d’où s’écoule un filet de jus d’orange sanguine, poissant mes doigts engourdis que je porte instinctivement à ma bouche et suce longuement, un peu hébétée.
Une femme vêtue comme une gitane annonce alors l’entracte poétique.
Une adolescente aux cheveux rouges déclame un poème d’amour plutôt naïf, un homme d’âge mur quelques vers licencieux et drolatiques, puis arrive mon tour...
Encore sous l’emprise sensuelle du jeune chanteur, j’avance timidement et comme un peu ivre, sur le devant de la scène et saisis le micro d’une main tremblante, accentuant légèrement la pression de mes doigts et portant la rondeur suggestive tout contre mes lèvres. Je déplie la feuille de papier où j’ai écrit mon poème. J’ai un instant d’hésitation puis me lance :
Haine-moi
J’ai allumé les bougies
De nos nuits ordalies
Enchaîné le cerbère
Au pied de mon lit
Au moment même où les premières phrases sortent de ma bouche, mon regard se pose sur celui d’un homme qui me regarde fixement. Il doit avoir une quarantaine d’année, ses yeux légèrement bridés sont d’un bleu très pâle et pourtant d’une brillance extrême. Il ressemble un peu à David Carradine. Certainement un métis Chinois-Caucasien. Troublée, je baisse les miens, très sombres, sur ma feuille.
Et quand la peur m’a tenue
Entre ses bras en croix
Le mot a tendu vers ma nuit
Son long cou d’ouvre-boîte
J’ai crié haine-moi !
Les lettres d’encre frémissent, semblent s’enfoncer sur la blancheur du papier comme sur les touches d’un piano. Je relève les yeux.
Le regard de l’inconnu effleure ma bouche puis glisse d’un geste ferme et appliqué entre mes seins. Je sens l’extrémité souple d’une touffe poilue et pointue tracer sur ma peau un mot, ou peut-être un dessin.
Un étrange ballet calligraphique me frôle, me caresse, mais dont bien entendu j’ignore le sens. Des traits horizontaux, verticaux, obliques, des points inclinés, suspendus, crochets droits ou coudés.
Me revient alors en mémoire ces deux cours de calligraphie chinoise auxquels je n’avais pas donné suite. Le pinceau que je devais tenir bien droit entre le pouce et l’index, se déplaçant de gauche à droite. Le tracé de biais courbant le poil, ou le trait sec du tracé à rebours, ou la pointe qui s’écrase sur le papier de riz, s’ouvrant comme un éventail pour marquer de larges petits traits brossés.
Une technique si difficile à maîtriser, qu’à défaut d’en avoir eu la patience, j’en eu au moins la curiosité.
Pour avoir aussi pratiqué quelques temps, et bien modestement, les haïkus, ces poésies de trois vers décrivant une sensation, un instantané de vie, un clin d’œil à la nature, je me demandai aussitôt si cet inconnu écrivait un de ces denses et brefs poèmes sur mon corps ?
Ma voix résonne mais son écho vacille, je voudrais l’ignorer, détourner son regard. Impossible !
Son iris est la pointe encrée qui trace sur mon sein droit un mystérieux idéogramme qui durcit mon mamelon, enflamme son aréole. Pointe, gorge, ventre, hanches du pinceau absorbent l’encre de l’œil, l’invisible manche d’ivoire ou de calame oblige alors la courbure du poil, trait large et épais, tracé rapide de gauche à droite, puis inversement du tracé, trait sec, de droite à gauche, pointe au centre, pointe en cœur.
Je me frotte au cynique
Me grignote au tragique
Mais aussi au magnifique
Mon corps-grimoire se déplie, accueille, réclame ses pleins, ses déliés, ses obliques, ses verticales dressées, ses horizontales coudées, ses crochets inclinés, ses points suspendus...
L’homme me fixe, pupille bleutée, si pâle, qui se gonfle et se contracte, diaphragme palpitant, modifiant la quantité de lumière admise, diffusant ses rayons d’encre. Absorption, réfraction, effraction !
Les glyphes descendent le long de mon corps jusqu’à mon ventre, le tracé s’applique tout en courbes et en rondeurs, je frissonne, mais ma voix ne faiblit pas, elle semble même se nourrir de cette vibration, un effeuillage doux du corps, une caresse, presque une étreinte.
Je ne sais pas quels sont ses mots, son message ? Mais ma peau se fait papier de riz et les accueille, les engloutis, réceptacle charnel d’une poésie secrète qui n’a pas à être prononcée.
Une aquarelle érotique, une allégorie sensuelle et épicurienne. Comme une promesse de volupté et de plénitude.
La noirceur de mes mots qui claquent dans le silence ne sont plus soudain rage et cynisme, mon corps les lisse, les atténue, les absorbe. Le tragique devient lucidité. Acceptation.
Ma voix trouve son rythme.
Tu me trouves d’humeur noire
Je te raconte des histoires
Oui je me nourris
Des phrases mâchées de ma vie
Mais le mot est un os à sucer
Il n’y a rien à jeter !
Le pinceau de poils humides lisse ma toison et l’assombrit plus encore, puis s’y enfouit et resurgit, là, sur l’alarme de mon désir. Mes mots tressaillent. Une décharge électrique me parcourt le corps et je crie :
— Haine-moi !
Non, je me trompe, je crie :
— Aime-moi !
Seconde mutique. Hésitation de l’assistance. Puis applaudissements timides.
Les visages marquent une certaine stupéfaction, voire un léger malaise.
L’inconnu n’applaudit pas.
Je descends de l’estrade les jambes flageolantes, traverse la foule : mains sur l’épaule, sourires d’empathie ou narquois. Félicitations plus ou moins sincères. On me tend un verre au liquide sirupeux, je bois sans même m’en apercevoir. Mes pas me dirigent inéluctablement vers l’homme.
DE DOS
Volteface
NOIR
Il arbore des lunettes noires
Petit bruit : Tic tic tic
BLANC
Il tient dans la main une canne blanche
Tic tic tic tic
Il sourit d’un air désolé, me tourne le dos, s’éloigne.
Je reste tétanisée, mots pétrifiés dans ma gorge. Corps statufié.
Pauvre fille, j’ai dû encore fantasmer. Je m’éloigne à mon tour, un peu honteuse.

Tom déambule à travers la foule comme un fou, sort presque en courant du jardin où s’entrechoquent les rires, les discussions joyeuses et les verres de punch.
Sa main trouve enfin un appui contre la tôle glaciale du volet roulant de son camion à pizzas.
D’un geste brusque, il soulève sa manivelle et tape violemment sur l’aluminium qui vibre, répercute ses tremblements et soubresauts jusque dans son poignet, son bras, son épaule, puis tout son corps. Violente tétanie qui le laisse essoufflé, désemparé.
— Bien joué mon gars... marmonne t-il entre ses dents.
Qu’elle me plaisait cette fille, bon sang ! Elle m’a pris pour un aveugle, c’est bien ce que je voulais non ? Avec ma manivelle à la con... Mon regard « cataracté »... Putain d’opération...
Opacification partielle et bientôt totale du cristallin, qu’ils ont dit les médecins !
Désolé, faudra vous y faire monsieur, rien à faire, circulez !
Alors en attendant je m’exerce avec ma manivelle, je joue à l’aveugle que je serai bientôt...
Alors cette fille ? Je ne vais pas me mettre à séduire une femme que je ne pourrai bientôt plus voir. Et puis je vais avoir besoin d’un chien, pas d’une femme !
Pourtant pendant qu’elle clamait son poème avec une telle exaltation, je n’ai pu m’empêcher d’en imaginer un, de poème.
Une poésie fugace, un haïku libre, que j’ai voulu calligraphier sur son corps...
Autrefois les caractères chinois étaient gravés sur des os, moi je l’ai gravé sur sa peau. Enfin... j’ai imaginé les graver...
Elle me regardait avec une telle intensité, quel trouble ! Quelle expérience sensuelle, érotique même ! Et ces derniers mots : AIME-MOI ! Elle les a criés, oui criés comme on jouit !
Et moi pauvre con, je bandais comme un fou. Mais quand je l’ai vue descendre du podium et s’approcher de moi j’ai eu la frousse, j’ai vite chaussé mes lunettes de soleil et déroulé ma manivelle...

Mon père était chinois, il a rencontré ma mère lors d’un voyage à Paris, n’est plus jamais reparti. Bien belle histoire d’amour qui m’a donné la vue, la vie. Ils sont morts il y a deux ans dans un putain d‘accident de voiture. Un chauffard ivre... Une semaine plus tard je commençais à avoir des troubles de la vue. Un mois après on me décelait une salope de tumeur. Opération. Échec.
Mes parents sont morts, tant mieux, ils ne verront pas leur fils de trente ans devenir un handicapé. De toute façon, ça l’aurait tuée, ma mère.
Cette fille... Je lui ai fait l’amour avec mes yeux. L’amour, une dernière fois... Mon regard... pour elle... une dernière fois.
J’ai écrit :

« Désir encré
au pinceau de mon iris voilé
ton corps calligraphié ».

Et qui me laisse en exil...

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Image de Oka N'guessan
Oka N'guessan · il y a
Entrenant , bravo vous avez mes voix , je vous invite aussi a aller me découvrir et de voter pour moi au passage https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-lumiere-10 merci
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Titus · il y a
Wa-hou!!!
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Napoléon Turc · il y a
Très prenant, j'aime !
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Michaël Artvic · il y a
Un bien joli voyage !
Je vous invite sur ma page ;)

Et pour votre histoire, puis je venir lire mon texte dans votre jardin ?
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/jeu-amoureux

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Alys Tarielle · il y a
Triste fin mais comme toujours la réalité rattrappe la fiction.
J'ai pas eu de déception suite à ce voyage.

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Utilisateur désactivé · il y a
Calligraphie d'un pinceau très habile, douce caresse en poil de martre, encre noir jais pour une fin glaçante. Bravo.
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Perle Vallens · il y a
Juste sublime, bravo !
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Valoute Claro · il y a
Grand merci. j'espère que tu écouteras Julien Fortier dont la voix et les textes sublimes méritent d'être connus! http://www.julienfortier.net/
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Perle Vallens · il y a
Je découvre, frissonnante... Quelle voix ! Il m'évoque un peu un Thiéfaine (pour les textes) ou Arthur H côté voix.. Merci pour la découverte !
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Utilisateur désactivé · il y a
ça accroche bien, bravo
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Gaeoreine Ivalena · il y a
Très bien écrit, très prenant, sensible, sensuel, vibrant. Merci
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Virgo34 · il y a
Sensuel et presque érotique. Une fin d'histoire à laquelle on ne s'attendait pas mais qui montre combien la vie peut nous réserver de surprises.

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