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LAURÉAT
Sélection Jury

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Pourquoi on a aimé ?

Érostrate est une histoire plus qu’intrigante ! On est tenus en haleine tout au long du récit de ce monsieur tout le monde. Il se délecte de nous...

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Il n’a rien compris, le juge, quand il m’a condamné. Il m’a pris pour un de ces fous qui se revendiquent… Qui se revendiquent… Mais comment peut-on manquer d’humilité à ce point, pour se revendiquer de Dieu, quel que soit le nom qu’on lui donne ? Et ça ne donne pas tous les droits, enfin !

Je l’avais bien expliqué à mon avocat, mais il m’a dit que ce n’était pas une défense qui porterait. Parce que la sienne a fonctionné peut-être ? J’en ai pris pour dix ans quand même. Et l’humiliation des examens psychiatriques ! Pas vraiment doués les psychiatres, à chercher dans la petite enfance, à poser des questions plus stupides les unes que les autres. Tout ça pour déclarer que je suis sain de corps et d’esprit. Régime végétarien et deux footings par semaine, alors sain de corps, c’est une évidence ; quant à l’esprit, je n’ai pas l’impression d’être plus détraqué que n’importe qui autour de moi. C’est ce qu’ils ont déclaré au tribunal, tendance à la neurasthénie, mais pas de dépression. Normal quoi, à l’époque dans laquelle on vit, pas de quoi sauter en l’air tous les jours !

Alors il a eu du mal à trouver une ligne de défense, mon avocat. Enfance sans histoire et parents aimants. Des études sans problèmes. Pas de défauts particuliers, pas d’ennemis, pas d’addiction ravageuse. Une existence coincée entre mes footings, le souci d’une alimentation équilibrée et mon emploi dans une caisse de retraite. Je suis « liquidateur de retraite ». Ça ne veut pas dire que je tue des retraités pour équilibrer le régime des pensions, non. Je calcule et vérifie les droits en fonction des années cotisées. Surnommé « le monde du silence » par mes collègues, car leurs histoires ne m’intéressent pas, ils n’ont pas pu dire grand-chose quand ils ont été appelés à la barre. « Un gars sans histoire », « Il est très discret, on ne pouvait pas se douter. »

Il aurait mieux fait de m’écouter, cet avocat qui s’est embrouillé dans une défense où apparaissaient des propos de psychanalyse de comptoir de café. « Je vous le demande, Mesdames et Messieurs les jurés, Monsieur le Juge : pourquoi mon client a-t-il sorti ce couteau et comment a-t-il fait pour passer les contrôles ? Se retrouver au Musée d’Orsay, parmi les Matisse, Renoir, Gauguin, Staël, Courbet et autres chefs-d’œuvre connus de l’humanité tout entière. Et c’est parmi ces peintres illustres et leurs œuvres qu’il a décidé de commettre son acte odieux et barbare… » Je l’écoutais, curieux de savoir où il voulait en venir. Il s’agissait de ma peau, quand même…

Mes parents n’étaient pas venus assister à mon procès, ils avaient trop honte. Ils devaient rester enfermés dans leur pavillon de banlieue en meulière, volets fermés pour échapper aux journalistes et aux regards des voisins. Les journaux avaient fait la une de mon forfait. Mon avocat m’a dit que j’avais aussi fait la une des journaux télévisés, et même du vingt heures. Objectif atteint…

Juliette, elle, était venue. Juliette ? Elle travaille au service des cotisations deux étages plus bas, on se voyait à la cantine le midi. On se promenait dans le parc d’à côté quand c’étaient les beaux jours. Je l’ai invitée au restaurant un soir. On a passé la nuit ensemble, puis d’autres. C’était bien. Mais je n’avais pas grand-chose à lui dire, alors, comme elle l’a exposé quand l’avocat l’a appelée à la barre, on a pris quelques distances…

Les journalistes prenaient des notes : chagrin d’amour ou peine de cœur ? C’était une explication tordue, mais elle ferait vendre du papier alors pourquoi s’en priver ? Juliette m’a fait un petit signe de la main, tout intimidée dans la salle du tribunal. Peut-être pour me signifier qu’elle ne m’en voulait pas trop. Elle a déclaré que j’étais quelqu’un de doux et de calme, sans histoire quoi, quelqu’un à la vie bien tranquille. Elle n’avait rien remarqué dans mon comportement qui puisse expliquer mon geste. Juliette a rougi quand l’avocat lui a posé des questions sur… enfin, sur notre intimité. D’une petite voix à peine audible, elle a dit, c’était bien… L’avocat de la partie civile semblait déçu que notre relation n’ait révélé aucune perversion qui aurait pu expliquer mon geste et le faire passer pour celui d’un déséquilibré si habile qu’il avait trompé les experts psychiatriques. Ça l’aurait bien arrangé, mais il ressortait du déballage de ma vie qu’elle était désespérément… Normale.

Avant la délibération du jury, le juge me demanda si je souhaitais dire quelque chose pour ma défense. Sur un geste de sa part, je me suis levé d’un bond. J’ai éclairci ma voix, jeté un œil à mon avocat qui m’enjoignait de ne rien révéler de mes intentions.

Je contemplais l’assistance un moment qui me parut une éternité, surtout le banc des journalistes. Je n’avais pas de papier pour savoir ce que j’avais à dire, tout cela était prêt dans ma tête depuis si longtemps… Je profitais longuement de tous ces regards braqués sur moi avant de commencer.

— Si vous ne connaissez pas Érostrate, vous ne pouvez pas comprendre mon geste. Cet homme a vécu il y a fort longtemps en Grèce. Le 21 juillet 356 avant Jésus-Christ, il incendia le temple d’Artémis à Éphèse. Le temple d’Artémis était considéré comme l’une des sept Merveilles du monde antique. Alors pourquoi ce geste ? me demanderez-vous. 
Je fus interrompu par le juge qui ne semblait pas goûter mes propos sur un événement aussi ancien et qui lui paraissaient sans rapport avec la présente affaire.
— Aux faits, venez-en aux faits… 

Je profitais de son interruption pour boire quelques gorgées d’eau et contempler à nouveau l’assemblée.
— Eh bien, c’est sous la torture qu’Érostrate avoua ses réelles motivations. Il cherchait à tout prix la célébrité et n’avait pas trouvé d’autre moyen d’y parvenir ! À mort il fut condamné, et les Éphésiens interdirent que son nom soit prononcé… Mais Érostrate a traversé les âges, et presque deux mille ans plus tard, après son geste, Jean-Paul Sartre lui a consacré une nouvelle où il dit à peu près ceci : on se souvient encore d’Érostrate alors que le nom de l’architecte du temple d’Artémis, l’une des sept Merveilles du monde, est tombé dans l’oubli…

Je marquais à nouveau une pause, le juge ne dit rien, je crois bien qu’il commençait à comprendre.
— Alors voilà, Mesdames et Messieurs, Monsieur le Juge, plus de deux mille ans après Jésus-Christ la torture n’existe plus dans ce beau pays, et c’est tant mieux, alors je vais tout vous dire de mon plein gré. C’est avec un peu d’emphase que je m’exprime, car pour moi le moment est solennel. Je vais rejoindre Érostrate.

Si je me suis attaqué au célèbre tableau de Courbet, ce n’est pas pour lutter contre un Œdipe mal assumé, si je l’ai lacéré, découpé et entrepris de le brûler avant que les gardiens ne puissent m’en empêcher, c’est tout simplement pour détruire… L’Origine du monde, que l’on se souvienne longtemps de mon geste comme de celui d’Érostrate, pour tout simplement, dans l’Histoire avec un grand H… exister.

PRIX

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Christian Pluche  Commentaire de l'auteur · il y a
Merci à toutes et tous qui avaient laissé de si sympathiques commentaires ainsi qu'au Jury ! Félicitations à l'ensemble des lauréats de l'été !
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Albert Benloulou · il y a
Nous en parlerons lors d'une prochaine rencontre et je vous en dirais davantage, enfin pas trop quand même !
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Christian Pluche · il y a
Merci pour votre passage Albert ! Je dois dire que vous attisez grandement ma curiosité !
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Michèle Mancheron · il y a
Quel suspense ! Et dire qu'une femme a peint "L'origine de la guerre" : L'Origine du monde représentant un homme à la place de la femme peinte par Courbet ...
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Philip Kie · il y a
RDV dans 2000 ans.
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Jacques Duhesme · il y a
Excellent belle écriture
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Ava Mouzon · il y a
Très original, une fin surprenante et amusante, j'ai beaucoup aimé !
Et bravo pour ce prix! 😊

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Domi Roca · il y a
Bien mené ! J'aime
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Marie-Françoise · il y a
bravo Christian, mais peut-être laisserez-vous vous aussi, une trace ds l'histoire de l'écriture avec ce prix bien mérité ???
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Christian Pluche · il y a
Merci Marie-Françoise!
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Victoria · il y a
Laisser une trace de son passage sur terre. L'aspiration de tout un chacun, mais pas forcément dans l'éclat...
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Ahahah · il y a
Erostrate de Sartre mais aussi "Le pavillon d'or" de Mishima (sauf qu'il agit aussi en haine de la beauté) Le monologue du personnage rappelle un peu celui de l'Etranger de Camus. Marie et Juliette se ressemblent. Ce que nous rappelle avec élégance et acuité ce texte, c'est que les Erostrate se sont multipliés de nos jours : "le quart d'heure de célébrité" est devenu la minute voire la seconde de gloire. Là où le personnage se trompe, c'est que les juges, en général, décèlent très vite "l'Erostratisme", Sa peine, ce ne sera donc pas dix ans de prison mais une irresponsabilité pénale et un séjour en hôpital psychiatrique où il croisera d'ailleurs d'autres hypertrophiés du moi.
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Christian Pluche · il y a
Merci beaucoup pour ce commentaire, oui les "moi je" sont partout !
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