Epinette qui mangeait Rien

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Chapitre 1 : Rien manger.

Il était une fois une princesse nommée Épinette, qui adorait manger Rien. Rien lui apportait tellement de plaisirs : l’hiver après le ski, Rien était tout de suite chaud ; l’été en rentrant de la mer, Rien était là, froid et rafraîchissant. Rien avait le goût qu’on voulait, au moment où on voulait. Rien pouvait se dévorer en quelques secondes, pour pouvoir aller jouer plus vite. On pouvait aussi le savourer, en prenant son temps et en pensant à tout autre chose.
Lorsque la table appelait pour le repas, en tapant des pieds sur le sol immaculé de la grande salle à manger du château, et en demandant d’une grosse voix grave ce que les convives souhaitaient manger, l’étiquette posée sur le front de la princesse Épinette disait toujours, au moment de s’asseoir : « Rien ». Avec des paillettes, de préférence. Ou bien un arc-en-ciel. Ou encore des étoiles.
Sa mère la reine, dont l’étiquette disait des choses extraordinaires, comme « licorne à la sauce aux perles nappée dans sa purée d’étoiles confites », ou bien « sirène en gelée aux pommes de terre et pierres précieuses de la lune », se lamentait. « Voyons, Princesse Épinette » disait-elle avec douceur, car elle adorait la princesse, « Rien n’est pas un déjeuner (ou un dîner) ! IL faut manger quelque chose d’autre ! » Et son faucon aux yeux perçants et qui voient tout restaient de longs moments fixés sur le Rien de la Princesse.
Son père le roi arrivait ensuite, son étiquette indiquant encore « rôti de chameau sauce à la crème brûlée avec des bouchées de légumes de géants », ou bien « dinosaure en croûte et ses petits pâtés de légumes frits en sauce », et vite vite il s’asseyait, son aigle qui sait tout jetant juste un coup d’œil furtif au Rien de la Princesse, et soupirait en voyant, une fois de plus, ce Rien. Et l’aigle ouvrait ses larges ailes qui protégeaient la Princesse et son père des indiscrétions du monde, pendant que le roi murmurait : « Voyons, Princesse Épinette, Rien ne peut pas vous nourrir ! Vous allez tomber malade si vous mangez Rien ! » Car le roi adorait sa fille.
Et là, malgré les ailes protectrices de l’aigle, la grue de son grand frère dont l’étiquette indiquait toujours des choses très précises comme « une tranche de jambon de 50 grammes sans gras avec deux cuillères de purée Mousline pas vraiment pleines, mais attention, pas complètement vides non plus ! » ou tout autre menu du même style, la bergeronnette de sa petite sœur dont l’étiquette indiquait invariablement « gâteau au chocolat fourré au chocolat et recouvert de chocolat, avec sa crème chocolat » et l’oiseau-mouche de son petit frère dont l’étiquette indiquait généralement « comme les grands », tous les oiseaux se mettaient à pépier bruyamment, en regardant le Rien de la Princesse.
L’alouette de la Princesse Épinette ne disait rien. Mais son bec devenait chaque jour d’un rose un peu plus pâle, et ses plumes rousses se ternissaient, pendant que son œil noir s’obscurcissait un peu plus. La Princesse Épinette ne pouvait pas ne manger que Rien, mais le plus souvent possible, elle mangeait Rien. La plus grande quantité possible de Rien.


Chapitre 2 : les Ministres à table !

La table ne voulait plus voir Rien dans l’assiette de la princesse. Elle n’en pouvait plus. Dernièrement, elle s’était mise à gronder, d’un mugissement sourd qui débordait de la salle à manger et se répandait dans tout le château. Elle commençait même, parfois, à claquer nerveusement de ses pieds cirés sur le sol dallé, ce qui faisait un cliquetis très désagréable pour toute la famille royale et rendait tous les serviteurs exagérément nerveux.

Alors le roi fit venir le Ministre du Je-Veux-Il-Faut. Il arriva en dansant, suivi d’un orchestre d’oiseaux qui jouait des musiques douces et relaxantes. Son paon s’arrêta pile devant la princesse, en faisant une roue magnifique, et il lui lança un regard langoureux, en clignant de ses longs cils. Sur son étiquette était écrit d’une belle écriture en volutes de fumée de chocolat chaud : « ce que je veux quand je veux » ; ce qui ne pouvait pas manquer d’énerver la table, qui ne savait pas quoi préparer !
Le Ministre du Je-Veux-Il-Faut s’inclina vers la princesse, et lui dit d’une voix mélodieuse : « Chantez avec moi, Princesse :
Je veux manger un peu de Tout c’est agréable,
Il faut manger un peu de Tout, c’est doux,
Mais ce que je veux,
Et quand je le veux »,
pendant que les oiseaux de l’orchestre reprenaient la musique. Mais la princesse resta muette. Alors, le paon du Ministre coula un regard doux vers les oiseaux de l’orchestre, et les oiseaux s’arrêtèrent de jouer.
« Votre Majesté », dit le Ministre du Je-Veux-Il-Faut en se courbant d’une révérence à toucher le sol, « ce cas outrepasse mes compétences ! Je vous supplie de faire venir quelqu’un d’autre… ».

Le roi eut alors l’idée de faire venir son Ministre des Solutions Bricolées. Il arriva, avec sur son étiquette inscrit « un peu de Tout, et un fil de pêche bien mûre ». Son perroquet regarda la princesse fixement, par le côté comme le font tous les perroquets, pendant que le Ministre lui disait fermement : « Asseyez-vous, Princesse Épinette, que je vous attache avec ce fil de pêche bien mûre, et que vous goûtiez à un peu de Tout. Rien qu’une bouchée. Une seule, mais il le faut. Vous ne pouvez pas manger Rien si vous n’avez pas goûté un peu de Tout ».
Dans un silence de mort, l’alouette se transforma en autruche, qui rentra sa tête dans la table. La table en tremblait. L’autruche, elle, ne disait rien. Impossible de lui faire goûter un peu de Tout, son bec était entièrement enfoncé dans le plateau qui tressautait de contrariété. Et dans la table, la princesse mangeait Rien.
Le Ministre se redressa alors, et il était grand, vraiment très très grand ! D’une voix de tonnerre, il dit au roi : « Sire, mes talents sont insuffisants pour convaincre votre fille de manger autre chose que Rien. Je suggère le Ministre des Punitions et Gronderies Diverses. Il me semble que c’est votre dernier espoir ».
Les oiseaux des princes et princesses en frémirent. Le faucon de la reine regardait fixement le Ministre des Solutions Bricolées, l’aigle soupira. L’autruche se contenta de détacher la princesse et de la pousser sous la table, en évitant de toucher le fil de pêche bien mûre.


Chapitre 3 : le Ministre des Punitions et Gronderies Diverses.

Après avoir tapé un coup de pied énergique, la table s’immobilisa en attendant le Ministre. Comme tous les convives.
Un cormoran arriva en volant, et se posa sous la table. Poussée par ses petits coups de bec insistants, la princesse en sortit, et s’installa de nouveau sur sa chaise, devant son Rien. Son autruche se retourna pour voir arriver le Ministre des Punitions et Gronderies Diverses. C’était un petit homme qui n’avait pas l’air bien impressionnant, mais son étiquette indiquait quand même : « Ce qu’on me donne, et tout de suite. », en violet sur fond de nuages d’orages bien noirs zébrés d’éclairs.
Le Ministre se campa fermement sur ses deux petites jambes devant la princesse, et déclara d’une voix claire : « Maintenant, princesse, vous allez manger ce qu’on va vous donner, et tout de suite. Sinon… ». La princesse continua à regarder son Rien, sans même faire semblant de l’avaler. Pendant ce temps, ses frères et sœurs s’étaient mis à manger sans dire un mot, leurs oiseaux regardant le contenu de leurs assiettes avec inquiétude.
Sans rien dire de plus, le Ministre se rapprocha de la princesse. Un des éclairs de son étiquette alla s’installer dans l’étiquette d’Épinette, ainsi qu’un des gros nuages noirs qui commença à pousser le Rien de la princesse hors de son étiquette. Toute la famille royale voyait le Rien s’arc-bouter pour résister. Le prince dit précipitamment : « Moi, je finis toute mon assiette, je mange bien. Voyez, je mange pas Rien ; jamais, jamais !!! ». La petite princesse ajouta tout aussi vite : « Moi, je peux goûter, Monsieur le Ministre des Punitions et Gronderies Diverses. Je ne mange que du chocolat, mais je peux goûter autre chose, si vous voulez ! ». Et le tout petit prince ne disait rien, mais il mangeait le plus vite qu’il pouvait. On voyait bien leur inquiétude à tous, et peut-être même leur effroi. Pendant ce temps-là, le Rien résistait comme il pouvait dans l’étiquette d’Épinette, mais petit à petit, tout doucement, il reculait dans le coin. Il allait certainement en être expulsé très bientôt.
L’autruche de la princesse se transforma soudain en mainate, qui se mit à pousser des cris stridents. Des cris si forts et si aigus que le roi se boucha les oreilles et ferma les yeux, que le faucon de la reine se mit à pleurer à grosses larmes silencieuses, et les oiseaux des princes et princesse à pousser des pépiements déchirants. Pendant que les serviteurs s’enfuyaient en courant, incapables de supporter ces cris abominables, le Ministre envoya un deuxième éclair et un deuxième nuage renforcer les premiers dans l’étiquette de la Princesse, puis un troisième.
À ce moment-là, les cris stridents du mainate étaient devenus si épouvantables que la table frappa un énorme coup sur le sol immaculé. Puis un deuxième. Puis un troisième, et on voyait bien qu’elle était décidée à frapper encore plus fort jusqu’à ce que les cris s’arrêtent. Des coups si forts, qu’ils firent fuir les éclairs et les nuages, qu’ils firent stopper net les oiseaux des princes et princesse, et que même le mainate s’arrêta instantanément.
Pendant que la reine et le roi soupiraient de soulagement, le Ministre des Punitions et Gronderies Diverses s’inclina légèrement vers le roi, et lui dit calmement : « Majesté, si je ne puis appliquer le processus complet de Punitions et Gronderies Diverses, alors je ne vois qu’une seule solution : la plus haute chambre de la plus haute tour de votre donjon, afin que la princesse puisse réfléchir posément aux conséquences de manger Rien. Et dites lui bien qu’aucun Prince Charmant ne viendra délivrer une princesse qui mange Rien. ».
Désolés, le roi et la reine se tournèrent vers la princesse, et le roi lui demanda gentiment : « Que pensez-vous de cette solution, princesse ma fille ? Vous agrée-t-elle ?? ». La princesse soupira de soulagement.
La table aussi. À partir de maintenant, ce serait à la table de la plus haute chambre de la plus haute tour du donjon de gérer le problème. Mais elle avait l’habitude des cas les plus désespérés. Elle saurait peut-être quoi faire.

Chapitre 4 : la reine passe à l’action !

Le soir, dans la chambre à coucher royale, au moment où la reine enlevait ses boucles d’oreilles en perles de lune et brossait ses cheveux d’or, elle se tourna vers le roi et lui demanda s’il croyait qu’elle pourrait faire venir une dernière personne pour essayer de faire manger autre chose que Rien à la princesse.
« Bien sûr », lui répondit le roi, « mais qui voudrait bien soigner notre fille, maintenant qu’elle est enfermée dans la plus haute chambre de la plus haute tour de notre donjon ? Vous savez à quel point la pièce fait peur, y compris aux preux chevaliers… ».
« Oh » s’exclama la reine très sérieusement, « mais ce n’est pas à eux que je pensais ! Je pensais à un magicien dont Marraine la Bonne Fée m’a parlé l’autre jour, quand je me plaignais à elle d’Épinette qui mange Rien. Elle m’a dit que ce magicien fait des miracles dont même les Bonnes Fées sont incapables. Si elle le dit, alors il doit vraiment être extraordinaire ; d’habitude, elle est plutôt difficile à convaincre… Croyez-vous que je doive le faire venir ? »
« Dès demain, s’il vous plaît » répondit le roi « je suis si désolé de voir notre fille recluse dans la plus haute chambre de la plus haute tour de notre donjon ! »
La reine s’assit au bureau royal, et avec un léger sourire, rédigea la lettre suivante :
« Pourriez vous s’il vous plaît je le souhaite,
Soigner ma fille la Princesse Épinette,
Qui est devenue toute maigrelette,
À force de ne manger que des miettes »
Puis elle la roula serrée et l’envoya au magicien par pigeon-voyageur-express. Avant même qu’elle s’endorme, le magicien lui avait renvoyé une colombe avec le message qu’il serait là, le lendemain au moment du repas, et qu’il faudrait faire redescendre la princesse de la plus haute chambre de la plus haute tour du donjon royal, afin qu’elle s’installe à table comme d’habitude.
« Curieux message, vraiment », se dit la reine en bâillant, alors que son faucon fermait les yeux.

Chapitre 5 : Le magicien.

Le lendemain au moment du déjeuner, toute la famille royale était là, passablement intriguée, à part la princesse Épinette. La table, elle, était contrariée de revoir la princesse, et se tenait frémissante au milieu de la pièce. Quand le magicien arriva, accompagné de son superbe flamant rose, il surprit tout le monde : sa longue robe changeait régulièrement de couleur, et son étiquette disait : « ce qui me convient convient ».
Il fit d’abord une révérence profonde devant le roi, pendant que son flamant se redressait imperceptiblement, et lui déclara qu’il était très honoré de sa confiance, dont il allait essayer de se montrer digne, dans un cas si difficile qu’il était possible qu’il ne réussisse pas. Le roi fronça le sourcil en se demandant pourquoi diable la reine avait jugé utile de faire venir un magicien qui semblait convaincu qu’il ne pourrait rien faire. Mais comme il était très poli et que la robe du magicien était devenue bleu nuit avec de petites étoiles d’or, il ne dit rien.
Puis le magicien s’inclina devant la reine, lui fit un baise-main respectueux pendant que sa robe prenait des couleurs irisées, et loua l’amour maternel qui l’avait amenée à faire appel à lui, un amour maternel si grand qu’on ne pouvait que le regarder avec le respect le plus profond. Sous le regard attentif du flamant, les yeux du faucon de la reine s’embuèrent légèrement pendant qu’elle le remerciait d’être venu si vite.
Le magicien se tourna alors vers la princesse Épinette, sa robe soudain d’un blanc étincelant, brillant de mille feux. « Princesse Épinette ! » s’exclama-t-il avec un sourire plein de ravissement « et vêtue d’une robe de glace, comme votre cousine la Reine des Neiges ? Vous êtes absolument ravissante. Et que voulez-vous manger ? Rien ? Mais quelle merveilleuse idée ! Servez-vous une bonne portion de Rien, et allez la manger plus loin, je vais m’occuper pendant ce temps là de soigner votre Chère Famille. Allez où vous voulez, où vous serez le mieux. Près du feu, pour être plus au chaud si vous voulez ? Devant la fenêtre, pour voir dehors ? Dans le grand canapé pour penser à ce que vous ferez après avoir mangé Rien ? Ne vous inquiétez pas, nous allons faire de notre mieux pour ne pas vous déranger ».
Et d’une main douce mais ferme, il guida gentiment Épinette vers l’autre extrémité de la pièce. L’alouette de la princesse poussa un petit cri plaintif, mais le flamant se serra contre elle pendant que magicien lui tapotait la main en l’accompagnant doucement, sans cesser de lui dire des choses rassurantes, sur le fait que personne n’allait la forcer, qu’elle savait ce qui était le meilleur pour elle, et que surtout, surtout, il fallait qu’elle mange Rien tant qu’elle en avait envie. Qu’il fallait qu’elle se concentre sur Rien, pendant que lui se concentrerait sur la table, sur ses parents, sur ses frères et sa sœur qui avaient besoin de lui. Qu’elle ne s’inquiète plus de tout ça.
Une fois que la princesse fut assise dans le canapé le plus profond du salon, son rien à la main, le magicien lui fit une légère caresse à l’épaule, puis revint à la table où la famille royale l’attendait, médusée.

Avant que la reine ait eu un instant pour lui demander de sa voix douce des précisions, parce que Marraine la Bonne Fée ne lui avait jamais parlé de ça, avant même que le roi ait pu gonfler sa poitrine pour demander de sa voix la plus officielle quelle était cette façon de traiter les gens, et pourquoi « manger Rien » allait guérir de manger Rien, le soupir de soulagement de la table prit tout le monde de court, même le magicien, peut-être.
Il s’approcha de la famille, et leur dit, sa robe prenant la teinte d’un ciel d’été : « Installez-vous à table, à vos places habituelles, et mangez, en faisant exactement comme d’habitude. Je vais vous demander quelque chose de particulièrement difficile. ». Quand il quitta la famille royale, un moment après, le roi et la reine étaient passablement déconcertés. « À dans quinze jours », s’exclama le magicien, pendant que son flamant déployait ses ailes majestueuses. Et il disparut dans sa robe de courant d’air.

Chapitre 6 : des repas extraordinaires.

Le lendemain, lorsque la princesse Épinette arriva à table, avec son étiquette qui indiquait « Rien » dans un nuage de petits points brillants, elle ne trouva pas son assiette. « Mais ! », s’exclama-t-elle avec stupéfaction, « pourquoi n’ai-je pas d’assiette aujourd’hui ? ». « Ah, Princesse Épinette » lui répondit la reine avec un regard plein d’amour, « grâce à ce magicien nous avons finalement compris que cela vous fait du mal de manger autre chose que Rien ! Quand je pense à tout ce temps où nous vous avons rendue malade en croyant bien faire ! Je suis tellement, mais tellement désolée d’avoir autant insisté pour que vous mangiez autre chose que Rien ! ». Pendant ce temps, le faucon de la reine regardait Épinette en frémissant jusqu’au bout de ses ailes. Alors la princesse choisit d’aller s’asseoir près de la fenêtre, pour manger son Rien en regardant dehors, mais son alouette avait l’air bien désolée, toute seule, loin des autres oiseaux.

Le jour suivant, la princesse arriva à table. Sur son étiquette le « Rien » se trouvait sur un fond blanc un peu triste. « Comment ? », dit la princesse d’un air contrarié, « mais pourquoi n’ai-je pas d’assiette, aujourd’hui non plus ? ». « Princesse Épinette ma fille » lui répondit le roi qui arrivait en courant, tout essoufflé, « mais vous savez bien que manger autre chose que Rien vous fait du mal !! Ne vous inquiétez plus, nous voulons que vous soyez bien, et nous ne vous proposerons plus autre chose, vous savez. La reine et moi, nous vous aimons bien trop pour vouloir vous faire du mal ! ». Et l’aigle du roi la regardait de son regard de feu, en étendant ses ailes comme pour la protéger. Alors, la princesse Épinette partit à petits pas lents manger son « Rien » près du feu.

Le jour suivant, lorsque la Princesse arriva à table, son « Rien » se couvrit de gros nuages noirs lorsqu’elle vit que son assiette n’était pas mise. L’œil de son alouette lançait des éclairs, et elle s’assit sans rien dire sur le canapé le plus éloigné de la table pour manger son « Rien » en tournant le dos au roi et à la reine. Mais à la fin du repas, elle s’approcha de l’assiette de la petite princesse, et en passant, y chipa un peu de crème au chocolat. Pendant que la bergeronnette en fureur piaillait le plus fort qu’elle pouvait, en gonflant les plumes de son jabot pour faire reculer l’alouette, la reine se précipita sur la main d’Épinette pour essuyer la crème au chocolat, en s’écriant, complètement paniquée : « Mais, princesse Épinette ma fille, mais arrêtez, voyons ! Vous allez vous faire du mal !! », pendant que le roi ajoutait : « vous savez, princesse Épinette, nous ne voulons pas que vous soyez mal. Et vous savez bien que, dès que vous mangez autre chose que Rien, vous êtes mal… ». Alors la princesse partit à grands pas excédés, et on ne la revit plus de la journée.

Mais la nuit suivante, le château fut réveillé en sursaut par un bruit de tonnerre dans la salle à manger. Lorsque le roi arriva en courant, il trouva les serviteurs en pyjamas et en bonnets de nuit, rassemblés autour de la table qui trépignait furieusement. Il commençait à les écarter lorsqu’il aperçut la princesse Épinette, les deux mains sur la table, son étiquette disant en lettres microscopiques : « une bouchée de gâteau au chocolat ».
Alors le roi son père lui demanda gentiment : « princesse Épinette ma fille, êtes-vous sûre que vous voulez goûter ? Parce que nous ne voudrions pas, la reine et moi, que vous soyez malade ! Vous avez été tellement mal lorsqu’on vous forçait à manger autre chose que Rien, que surtout, nous ne voulons pas vous revoir dans cet état !! ». La princesse répondit alors : « Oui, roi mon père, est-ce que je peux goûter  ? ».
La table s’arrêta brutalement de protester, pendant que la princesse tendait la main vers une bouchée de gâteau au chocolat, fourré au chocolat, et recouvert de chocolat, qui semblait toute petite dans son assiette.

Le jour suivant, lorsque la Princesse Épinette arriva dans la grande salle à manger du château, son étiquette indiquait « un tout petit peu de salade de riz avec vraiment très peu de maïs et un champignon coupé en très fines lamelles ». Et tout d’un coup, son assiette sortit de la table, à côté de l’alouette.

Épilogue.

Quand le magicien revint, au bout des deux semaines, la princesse Épinette ne mangeait pas « Tout », loin s’en faut, mais enfin elle ne mangeait plus seulement Rien. Et on n’entendait plus jamais le roi et la reine la supplier de manger autre chose que Rien.
Après s’être respectueusement incliné devant le roi et la reine, le magicien s’approcha d’Épinette, et avec un grand sourire lui murmura : « Voyez, Princesse Épinette, comme j’ai bien soigné votre Chère Famille ! J’espère que les repas se passent bien, maintenant ? ». La princesse se retourna lentement dans sa robe rose parsemée de petits brillants assortie au flamant, et ils commencèrent à discuter comme deux vieux amis.
« Vous savez, princesse Épinette », lui dit-il à cette occasion, « un seul aliment vous est absolument interdit, mais ne le dites à personne, ce sera notre secret : les Petits Poids. Et les autres aussi, d'ailleurs ! ».
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