Entretien individuel

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Une lecture rapide de mon CV aurait pu conduire à considérer que j’étais très instable au plan professionnel. En réalité, le fait d’avoir exercé mon métier dans quatre entreprises différentes au cours des onze dernières années n’était que la conséquence des rachats successifs des sociétés dans lesquelles j’avais exercé mon métier d’acheteur de matières premières.

Depuis deux ans, j’étais Directeur des achats de métaux non ferreux au sein de The Smithgartner Company, un des leaders mondiaux de la production et du négoce de matières premières non agricoles, un groupe détenu majoritairement depuis un an par un fonds d’investissement américain et que les hommes du sérail appelaient familièrement la Smith.

Au vingt-cinquième étage de la tour Cœur Défense, qui abrite la majeure partie du pôle achats de The Smithgartner Company, il n’y a plus grand monde ce vendredi soir. Certains répondent à la va vite à quelques mails qui encombrent encore leur boîte de réception, d’autres sélectionnent les dossiers sur lesquels ils planifient de passer une partie de leur weekend.

J’ai prévenu Marion que je rentrerai tard ce soir ; Antoine n’a rien trouvé de mieux que de me coller mon entretien annuel à 19h00, un vendredi !

Je croise Brigitte, qui s’échappe du bureau d’Antoine.
— Salut ma belle ! Tu t’arraches ?
— Ce n’est pas trop tôt. J’en ai plein les bottes ! Attaquer une réunion avec Antoine maintenant, je te plains. J’aurai une pensée émue pour toi ...
— Attends, je n’ai pas l’intention de faire de vieux os. J’ai un dîner chez des potes en plus ce soir.
— Amuse-toi bien alors. A lundi.
— Salut Brigitte, have fun !

Antoine, qui est encore en ligne, me fait signe d’entrer. Je me dirige vers la fenêtre. Je ne me lasse pas de cette vue sur Paris. L’avenue Charles-de-Gaulle et l’Etoile scintillent dans cette lumière d’été et je repense à ce vers de Baudelaire :

Les soleils couchants
Revêtent les champs
Les canaux la ville entière
D’hyacinthe et d’or
Le monde s’endort
Dans une chaude lumière.

Je m’assieds en face d’Antoine, l’écoutant et recomposant assez facilement la partie manquante de son échange téléphonique, tout en admirant les lignes épurées du mobilier italien qui va de pair avec le statut de membre du comité exécutif de la Smith. Sur le mur, une immense photo d’un monocoque, dans la bourrasque et la houle volumineuse, sur le pont duquel un équipage se bat contre les éléments pour atteindre l’objectif ambitieux qu’il s’est fixé.

— Salut Bruno. Excuse-moi, C’est Londres. On était short sur une grosse position à 3 mois. Et c’est toujours la même chose. Les gars ne sont pas capables de se prendre en mains. Putain, je te jure, mes gosses sont plus affûtés ! Enfin, tu sais ce que c’est ... Tu veux boire quelque chose ?
— Un diet coke, merci.

Antoine ouvre le mini bar en acajou et me tend une canette. Il bascule au fond de son fauteuil puis reprend, grimaçant :

— Je suis brisé ! J’ai passé deux jours à Milan pour régler le dossier Polagino et j’en ai profité pour faire une escapade dans la campagne toscane. Pasta et grappa pendant deux jours ! Tu connais la Toscane ?
— Non, je suis allé à Venise et à Rome, mais jamais en Toscane.
— Écoute, emmène Marion et les enfants quinze jours là-bas. Tu prends une « loc » du côté de Sienne et tu rayonnes à partir de là. Tu verras, il n’y a rien de plus beau sur terre. Les villes sont ocres. Chaque monument est historique ; chaque pierre est belle. Ce qui frappe, c’est l’unité et l’harmonie qui s’en dégagent. Et je ne te parle pas des collines dorées couvertes d’oliviers, vignobles et autres cyprès plantés en enfilades ! Magnifique ! J’y serais bien resté deux jours de plus mais nous avions notre entretien ...
— Sur la date et l’heure, c’était quand même toi le maître du jeu ! répondis-je en souriant.

Antoine se cala de nouveau au fond de son siège puis reprit :

— Bon, comment vas-tu ?
— Un peu charrette en ce moment. Entre le cuivre qui agite les compteurs et le meeting de New York à finaliser, les journées sont plutôt bien remplies.
— Et sinon, quel regard portes-tu sur cette année ?
— Elle est passée à toute allure. J’ai le sentiment qu’on a fait du bon boulot.
— Moi aussi. Les résultats sont globalement au rendez-vous. Certaines opérations ont été particulièrement juteuses. Tu as par ailleurs bien intégré Bertrand. Quand je t’ai demandé, il y a six mois, de le prendre comme adjoint, tu n’étais pas très chaud, mais tu as joué le jeu et ça a payé. Par ailleurs, tu as su tisser des liens avec l’Allemagne et l’Australie, et ce n’était pas gagné ! Construire la relation de confiance avec de nouveaux partenaires, c’est vraiment ton point fort !
— Merci. Je crois aussi. Je t’ai apporté un document qui résume mon action sur l’année et qui propose des axes pour l’année prochaine. Tu veux qu’on le parcourt ?
— Euh, pas tout de suite. J’y jetterai un œil.

Antoine feuilleta rapidement le rapport que je venais de lui remettre, puis poursuivit :

- Voilà, je voulais aussi te parler d’un truc. Nos marchés deviennent de plus en plus tendus et l’actionnaire de plus en plus exigeant sur les résultats. La Smith est confrontée à de nouveaux challenges. Et pour les relever, il va nous falloir de nouveaux hommes.
- Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
- Je veux dire que tu as de grandes qualités. Il faudra continuer à les exploiter mais ... sans doute ailleurs. Ici, ta performance n’est plus suffisante, tu es usé. Les gars de ton équipe ont besoin d’une nouvelle impulsion. Fondamentalement, on n’a rien à te reprocher mais il nous faut du sang neuf !
— Je suis viré ? Je comprends bien ?
— Le mot est un peu fort. Disons qu’il faut que nous nous séparions. Désolé Bruno. En même temps, à 42 ans, avec ton parcours, ta personnalité, ton réseau, tu ne resteras pas longtemps sur le carreau. Et puis tu connais les valeurs de la maison, tu sais qu’on fera les choses bien. Lundi, tu iras voir Jacques Angot, le nouveau DRH. C’est un type bien, vous trouverez un bon terrain d’entente j’en suis sûr.
— ...
— Il est au courant. Il attend ton appel. Il faut voir cette séparation comme une opportunité. Tu vas prendre un paquet de fric et tu vas démarrer quelque chose de totalement nouveau.
— ...
— Tu sais, parfois, je me dis que moi-même j’aimerais pouvoir être dans cette situation. Il ne faut pas le vivre comme un échec.

Après quelques minutes de silence, Antoine me tendit une lettre sur laquelle était mentionné en objet « Convocation à entretien préalable ».
— Tiens, si tu veux bien écrire « Lettre remise en mains propres le 28 juin 2011 » et signer ...
— Et je dois partir quand ?
— Tu es dispensé de toute activité dès ce soir. Tu verras avec Jacques pour que l’on reste dans les clous vis-à-vis de la loi. Mais en pratique, tu ne reviens pas lundi, sauf pour voir Jacques, bien entendu.
— Bien entendu, répétai-je hébété. Et pour le meeting de New York la semaine prochaine, où je devais présenter au board notre stratégie ?
— Ne t’inquiète pas, tout est arrangé.
— Tout est arrangé ?
— Oui, c’est Bertrand qui planchera. Il est au courant.
— Je vois effectivement que tout a été arrangé, dans mon dos.

Je me suis alors levé. Je ne sais plus si je l’ai salué.

J’ai pris mon cartable et suis parti. Dehors, je suis entré dans un café et j’ai pris une bière, puis j’ai appelé ma femme et lui ai dit : « Ils m’ont viré. Je rentre à la maison ».

— C’est bien, dit le docteur Scheimann. Comment vous sentez-vous ?
— ...
— Comme je vous l’ai dit lundi dernier, évoquer de nouveau le traumatisme fait partie du parcours thérapeutique. Vous en avez parlé aujourd’hui sans émotions excessives. Vous êtes sur la bonne voie.

Puis le docteur se tourna vers l’infirmière et lui dit :
— Ramenez Monsieur Simonet dans sa chambre. Il a besoin de repos.

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