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Entre terre et mère

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Thibaut Angé

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Il arrive des fois où l’on se réveille alors que pourtant on n’a pas dormi. Mais ce matin je me réveille après une agréable nuit de sommeil. J’ouvre les volets de ma chambre qui est située au deuxième étage, il est sept heures et demi et pourtant le soleil éclaire déjà mon visage comme s’il était à son zénith. Dehors, sur le pavé les enfants des voisins jouent avec un chien, au coin de la rue la boulangère expose ses baguettes qu’elle vendra dans la journée et au loin les derniers pêcheurs rentrent au port, naviguant sur une mer paisible et scintillante qui compose la totalité de l’arrière-plan de ce tableau magnifique. Tout mon village est déjà réveillé, à croire qu’il n’a pas dormi.

J’habite un village, pas très grand, plutôt petit je dirais même, situé sur la côte, il embrasse la mer et elle le lui rend bien. Tous les jours les pêcheurs installent leurs étals sur le port afin de vendre toutes les beautés qu’ils ont pêchées plus tôt dans la matinée. La mer est adorée de tous. Ce village est tellement passionné par cette eau et ses richesses que j’ai longtemps cru que les filets de pêche accrochés à son église étaient destinés à capturer ambitieusement toujours plus de poissons ! J’ai compris bien tard qu’ils étaient simplement là dans l’espoir d’attraper un ange.
Derrière cette petite église il y a un vaste cimetière, toutes les personnes décédées originaires du village y sont enterrées, toutes, sauf mon père. Mon père n’est pas avec moi, il n’est pas dans le village et encore moins dans ce cimetière, la seule chose que je sais c’est qu’il est parti dans l’au-delà. C’est la seule chose qu’a bien voulu me dire ma mère, elle prétend qu’elle n’en sait pas plus... Je doute.

Lorsque j’ai raconté cela à mon meilleur ami Boris (je ne connais qu’un Boris) pour la première fois il m’a bêtement demandé « il est parti dans l’au-delà ? Mais dans l’eau de la quoi ? ». Il a réussi à me faire douter pendant six mois que mon père avait disparu en mer.

C’est pour mettre fin à ce doute que je suis parti, accompagné de Boris, voir le vieux du village. J’ai mis du temps à le trouver car le vieux du village n’habite pas dans le village, il se cache plus loin sur la côte. C’est un vieil homme un peu fou, susceptible et timide qui parle toujours en rythme grâce à des figures de style, ce qui est à la fois extrêmement joli et extrêmement pénible, que ce soit pour les autres de le comprendre mais aussi pour lui-même de trouver ses phrases. Parait-il, avant qu’il ne quitte le village, qu’il a un jour mis deux heures pour répondre à quelqu’un qui lui demandait s’il voulait du poisson. Heureusement, lorsque je suis venu le voir, il s’était longuement entraîné.

Après plusieurs heures de recherche donc, mon ami Boris et moi avons rencontré le vieillard. Il se trouvait à seulement quelques dizaines de mètres de la mer, et était installé tout près d’une grotte afin de s’y abriter en cas d’averse, mais claustrophobe il n’y était jamais entré. Il vivait de très peu de choses, il s’était construit un puits pour ne pas boire l’eau de pluie et il ne se nourrissait que des fruits que la nature daignait lui offrir.

Lorsque nous sommes arrivés il finissait tout juste son repas, avec tout autant de politesse que de mystère il nous a proposé du café, nous avons accepté volontiers, mais il n’en avait pas. J’ai bien vu que cela l’avait vexé. Timidement et ne sachant comment aborder la chose je lui ai demandé directement :
- Monsieur, savez-vous ce qu’il est arrivé à mon père ?
Il m’a regardé dans le blanc des yeux, pendant quelques secondes, sans expression, et il m’a répondu d’une voix chevrotante :
- Ton père a péri, il a fini macabé sur le macadam allumé de plusieurs balles enflammées.
- J’ai rien compris, retorqua Boris.
- Il s’est fait plomber le thorax à coup de bastos avant de tomber sur du béton. Il était pirate, et dès que l’un s’écarte ses confrères l’allument c’est la coutume !
- Sur du bitume ?
Je venais de faire une rime, Boris m’a regardé impressionné, et j’ai lu dans les yeux du vieux l’amertume de ne pas avoir trouvé cette rime, pourtant facile, avant moi.
- Je n’en sais pas plus ! Vous me cassez l’anus avec vos questions à la mort moi le nœud ! Laissez-moi donc vivre ce qu’il me reste de peu !
- Je ne comprends vraiment rien ! dit Boris en me regardant.
- Je crois qu’il veut qu’on s’en aille... lui dis-je tristement...

Il s’est mis à pleuvoir timidement. La mer semblait compatir à ma situation, mais en cachant chacune de ses larmes tombées du ciel.

Il était temps de partir. Par manque de chance ni le vieux, ni Boris, ni moi n’avions de batterie sur notre smartphone pour pouvoir utiliser l’application GPS. Nous avons finalement mis autant de temps à retrouver le chemin du retour qu’à trouver le chemin de l’aller.

Une fois arrivés au village, malgré la faible pluie, nous étions trempés jusqu’aux os, il était aux alentours de dix-huit heures et je décidais d’aller me renseigner sur les pratiques des pirates à la bibliothèque. La bibliothèque du village est certes petite mais on y trouve tout ce que l’on recherche.

C’est dans une vieille bande dessinée d’une bonne trentaine d’années que j’ai trouvé réponse à ma question : lorsqu’un pirate commettait une faute extrêmement grave il était jeté depuis le bateau aux requins, mais lorsque la faute était réellement impardonnable, rendant celui qui l’a commise indigne de pouvoir être enterré dans la mer, alors on le ramenait à terre, et on le fusillait sur une dalle de béton avant de laisser gésir son corps sans autre attention que celles offertes par le temps. Un nombre infime de pirates avait été puni de cette façon c’est pourquoi cette pratique est si peu connue. Qu’avait bien pu faire mon père pour mériter cela ?

Lorsque je suis sorti de la bibliothèque il faisait déjà nuit et la pluie fine était devenue averse.

Je suis rentré chez moi en courant et ce n’est qu’au moment où j’ai ouvert mon portail que je me suis souvenu avoir oublié Boris à la bibliothèque. Tant pis.
En rentrant chez moi je suis allé voir ma mère. Je lui ai raconté ma journée et l’ai questionné une fois de plus sur ce qu’il était arrivé à mon père, mais elle m’a répondu simplement qu’il était parti dans l’au-delà. Je savais qu’il n’était pas disparu en mer, mais je n’étais pas bien avancé sur ce qu’il lui était arrivé. J’ai pris des nouvelles de Boris après avoir rechargé mon téléphone puis je suis parti me coucher. J’avais les idées embrouillées mais je me suis dit que demain était un autre jour et que les autres jours ne ressemblent pas à aujourd’hui, je me suis endormi en entendant la pluie claquer doucement sur mes volets avant de s’arrêter.

*

Voilà, c’est tout, je n’ai pas recommencé à rechercher ce qui était arrivé à mon père depuis ce jour. Finalement ce n’était pas une si bonne idée que de s’asseoir dehors pour vous raconter ça, le ciel s’est assombri... Voilà qu’il pleuvote...

*

Je ne rentre pas tout de suite... Je repense à toute cette histoire, qu’a bien pu faire mon père pour se faire fusiller sur une dalle de béton... Surtout qu’il n’y a aucune dalle de béton à des kilomètres à la ronde ! C’est en regardant les gouttes de pluies remplir doucement un seau laissé à l’abandon que je repense soudain au grand réservoir hydraulique ! C’est un immense réservoir en béton totalement vide et abandonné situé à à peine deux kilomètres du village, près de la côte, à l’ouest ! Je cours jusqu’à mon vélo et je pédale à toute vitesse jusqu’au réservoir ! Pas le temps d’appeler Boris ! Tant pis !

Ce réservoir a été construit par les gens du village il y a plusieurs années afin de faire face à une très forte canicule qui avait tout asséché, même la mer parait-il.
J’arrive enfin devant la grille qui clôture le grand ensemble, trempé mais impossible de savoir si c’est de pluie ou de sueur. Sûrement de pluie, il pleut autant que lorsque je suis sorti de la bibliothèque dans mon histoire.
J’escalade la grille et me retrouve face à cette immense cuve de béton abandonnée. Je ne sais par où commencer... J’envoie un sms à Boris pour lui dire de me rejoindre et je commence à descendre prudemment vers le fond du trou, les parois sont peu pentues mais glissantes. Il fait froid et la pluie me glace le dos. Qu’importe j’avance et je cherche. La pluie s’est intensifiée tout d’un coup. Je regarde un petit peu partout jusqu’à distinguer un renfoncement dans la paroi. Je ne serais incapable de vous dire l’utilité de ce recoin. Quoi qu’il en soit il est vide. Il n’y a rien à part une fissure dans le béton, j’y passe prudemment ma main et en ressort un morceau de tissu dans lequel se trouve une feuille, un crayon et un smartphone. La feuille est totalement blanche et il m’est impossible d’allumer le téléphone, il doit être déchargé. Tout cela n’est pas là par hasard ! Je sors de mon abri, je grimpe le bord du bassin, je cours à mon vélo, et je rentre chez moi le plus rapidement possible ! Il faut que recharge ce téléphone pour voir ce qu’il s’y cache ! J’arrive devant chez moi, je jette mon vélo, je pousse la barrière, mince Boris ! Tant pis !

Je rentre, claque la porte, préviens ma mère que je suis de nouveau à la recherche de mon père, que j’ai trouvé une feuille, un crayon et un smartphone ! Elle me dit que malgré son âme de poète mon père ne savait pas écrire mais je ne l’écoute pas je suis déjà dans ma chambre en train de brancher le téléphone. Dehors le temps est à la tempête... Le téléphone s’allume. Code pin ? Annuler ! La page d’accueil apparaît, je regarde les sms, il y en a un pour ma mère...

*

Détestant lire à voix haute je préfère vous le montrer directement, alors le voici :

Ma chérie,

Je te rassure je ne sais toujours pas écrire mais j’utilise simplement la reconnaissance vocale du téléphone. Tu dois t’inquiéter, toi qui n’a pas eu de mes nouvelles depuis des jours.

Bref, je t’écris car je n’ai pas pu tout te dire.

Lorsque la canicule s’est arrêtée et que la mer, qui avait pratiquement disparue, asséchée, a commencé à revivre ; mon capitaine a refusé que je retourne à terre pour chercher des vivres comme j’avais l’habitude de faire, je ne pouvais donc plus venir te voir. Il se doutait de quelque chose à mon égard. Il n’avait pas tort de douter de moi. Tout l’équipage, tous ces pirates, avaient pour projet de percer le réservoir hydraulique afin de remplir la mer de son eau et ainsi lui donner une seconde vie. Seulement je savais que ceci causerait la perte du village et donc la tienne... J’ai tout fait pour les en empêcher, je leur ai raconté que le réservoir était bien trop protégé pour nous et qu’il fallait que nous soyons mieux armés, ou encore qu’il était déjà sûrement vide. J’ai tenté tant bien que mal de les ralentir. Aujourd’hui ils ont compris que j’avais menti. La pluie étant réapparue et le réservoir ayant été vidé pour aider la mer à retrouver ses côtes, le navire a pu se rapprocher du réservoir et tous les pirates ont pu observer que j’avais dit faux. Pour me punir ils ont décidé de me fusiller au fond de ce trou de béton...
Lorsque nous y sommes arrivés, j’ai pu m’enfuir et me cacher dans un recoin du réservoir mais je sais qu’ils ne vont pas tarder à me retrouver. Je les entends, ils ne sont pas loin...

J’ai le cœur lourd, je suis partagé, je suis triste de mourir ainsi mais je suis heureux de mourir pour toi.

Seigneur... Ils arrivent...

Je te souhaite de vivre libre, je t’aime, je t’embrasse, que la mer soit toujours là, mais qu’elle soit toujours là pour toi.

Adieu.
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