Entre rêves et réalité

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Ce samedi d'octobre, Augustin a rendez-vous avec Clara au jardin du Luxembourg , devant la fontaine Médicis. Hier il a embrassé Clara pour la première fois et aujourd'hui c'est tout ému qu'il se rend à ce rendez_vous. C'est avec le vent d'automne qu'il traverse le jardin, tête baissée sous le regard des statues. Les feuilles mortes craquent sous ses pas et bientôt il se met à pleuvoir, une pluie froide, glaçante. Augustin attend Clara sous cette pluie froide mais Clara ne vient pas. Il espère encore, elle ne peut pas ne pas venir... La nuit commence à tomber. Clara ne viendra plus.

Augustin cherche un endroit d' où il pourrait se sécher et se reposer. Alors il arpente le boulevard Saint-Germain, les maisons ont fermé leurs volets, les magasins ont baissé leur grille. Mais là, une petite boutique faiblement éclairée semble lui faire signe, comme si quelqu'un attendait sa venue. Augustin lève les yeux, c'est à peine s'il lit sur une vieille enseigne : « Entre Rêves et Réalité ». Et sur la porte, un panneau « Librairie » est attaché. Augustin n'est pas un habitué des librairies mais doucement il pousse la porte puis pénètre à pas feutrés dans la librairie. Des livres, des tas de livres enserrent Augustin...
- C'est donc ça une librairie, se dit Augustin. Moi qui ne lis jamais, me voilà pris au piège !

Ce soir la librairie semble vide mais pourtant chaleureuse. Autour d'un poil quelques fauteuils cossus attendent les lecteurs, des coussins de velours rouge recouvrent le parquet invitant le visiteur au sommeil, de faibles lumières jaunes éclairent les rayonnages. Augustin met sa veste à sécher sur le dos d' une vieille chaise en bois et dépose ses chaussures trempées près du poil. Puis ignorant toujours les livres, il s'allonge épuisé sur un épais tapis, arrangeant sa couche de quelques coussins moelleux. Augustin a déjà oublié le Luxembourg sous la pluie, le rendez-vous manqué près de la fontaine Medicis, les baisers de Clara qu'il attendait tant...
Il se résigne à dormir dans cette étrange librairie qui n'attendait que lui. Lui qui ne lit jamais, qui n'avait jamais eu cette pensée saugrenue de rentrer dans une librairie, le voilà captif des livres.

Augustin se détend près de la douce chaleur du poil puis il s'endort oubliant les bourrasques de vent, le jardin sous la pluie, son rendez-vous manqué. Après tout, ces livres pourraient devenir ses amis. Après tout, cette librairie lui apporte une douceur tranquille, un refuge pour la nuit. Augustin tombe dans le sommeil, c'est alors qu'une voix l'appelle ::
Augustin, Augustin !
Augustin ouvre un œil, il n'y a pourtant personne dans cette librairie. Qui peut le chercher en ce lieu ? Et pourtant on l'appelle encore...Enfin, qui oserait déranger son sommeil ? Il ferme les yeux et tente de s'endormir à nouveau. Maintenant il sent quelque chose qui lui chatouille le nez. Et là, en ouvrant les paupières, il voit un rat énorme assis sur son épaule et qui le regarde droit dans les yeux. Un gros rat, tout poilu, tout marron, pourvu d'une queue laide et interminable. Et de surcroît c'est un rat qui sait parler. Sans doute un mauvais tour de Clara !



Augustin, réveille-toi. C'est moi Gabriel, le rat de bibliothèque, nous avions rendez-vous cette nuit, je t'attendais.
Fous-moi la paix ! Je n'aime ni les bibliothèques ni les rats. Laisse-moi dormir.
Augustin, la vie n'est pas faite pour s'endormir et j'ai bien l'intention de te tenir éveillé.. Tiens, dis-moi quel chemin as-tu pris pour trouver ma librairie ?
C'est un interrogatoire maintenant ? Augustin perd patience.
Devant ce rat si curieux, Augustin se résigne et raconte tout : son rendez-vous manqué avec Clara, la traversée sous la pluie du jardin du Luxembourg, l'attente en grelottant de froid devant la fontaine Medicis , sa fuite Boulevard St Germain. Gabriel écoute, les moustaches frémissantes, ses petites oreilles dressées, sa longue queue pendant derrière lui.
Tu n'as rencontré personne au Luxembourg ? Demande Gabriel étonné. N'as-tu pas entendu les voix des poètes à travers le vent ? (Augustin n'était pas du genre à entendre des voix). N'as-tu jamais croisé une seule fois, leurs regards fiévreux ? Regarde ces vieilles étagères de bois, ces vieux livres anciens. Tiens celui-là c'est Victor Hugo. Il t'observe, bientôt vos deux regards se rencontreront. Et dans un souffle il te dira que toi, Augustin, tu traverseras le Luxembourg dans la tiédeur du printemps inondé d'ombres et de lumière. Cet autre livre là, c'est Baudelaire qui peut t'apprendre l'amour. Cette rose que tu vois, sais-tu que chaque pétale est une illusion, chaque épine une réalité. Il te le demande aussi . Augustin, combien de temps dureront tes amours ? Combien faut_il d'automnes, combien d'étés ? Et tu verras Augustin, les poètes deviendront ennemis de ton sommeil, ils pénètrent en toi comme ces rêves étranges et pénétrants Tu les connais à peine et voilà qu'ils te disent un mot, une phrase et cela suffit pour déranger ta vie.

Prends-les ces vieux livres, seules les reliures ont vieilli. Prends-les Augustin, je sens qu'ils te manquent déjà.Tu vois, tu n'es plus seul, ton pauvre cœur meurtri est à l'abri, bien au chaud dans la librairie. Et quand tu partiras demain matin, tu traverseras le Luxembourg d'un cœur léger avec tous tes sens en éveil. Et peut-être que ces poètes, tu les rencontreras au détour d'une allée. Écoute- moi, prend une chaise et assied-toi au pied d'une statue. Attends...Un vieil homme cheveux blanc et barbe hirsute s'approchera de toi. C'est Anatole France. Comme toi il traverse le jardin du Luxembourg, comme toi il se promène dans son passé, quand il était enfant, quand les feuilles d'automne tombaient sur les blanches épaules des statues.
.
Prends ces livres Augustin, emporte-les près de ton cœur.

Gabriel avait bien réussi son coup ( un vrai rat de bibliothèque !). Augustin était maintenant tout à fait éveillé, la nuit s'annonçait longue mais passionnante.

Allez Augustin, cette nuit on reste éveillé, lança Gabriel. Tu as soif d'apprendre et moi je connais des écrivains qui vont te faire découvrir le monde, mettre à nu ces hommes que tu crois connaître, rentrer au plus profond de toi. Regarde cette étagère tout en haut , c'est : « l'étagère des aventuriers ». Ici se côtoient Hemingway, Kessel, Romain Gary, St Exupéry...Crois-moi ils vont te faire décoller, et pas besoin d'avion. Fini les jardins à Paris sous la pluie, fini ta petite vie de ramolli. C ' est moi le rat de bibliothèque, et je t’ordonne : Prends ces livres : « Le vieil homme et la mer », « La vie devant soi », « les temps sauvages », « Terre des hommes ». Lis-les avec ton cœur, lis-les avec tes tripes, mange-les s'il le faut. Tu es à la croisée de ta vie Augustin, tu es mal dans ta peau mais tu verras, les romans et la vie se confondent. Et tous les bons livres sont pareils. Ils sont encore plus vrais qu'aurait pu être la réalité. Sache- le Augustin, tu n'en sortiras pas indemne. Il te faut l’inaccessible, il te faut des murailles, il te faut ton propre Kilimandjaro. Toi aussi, soit le fils de l'impossible. Fais que ton rêve dévore ta vie et je et tu seras enfin libre...Dans quelques jours, dans un mois, tu reviendras dans la librairie pour y rencontrer d'autres rêves, d'autres êtres. Viens te frotter à cette nature hostile, à ta solitude et après avoir lu ces livres, crois-moi, tu ne seras plus jamais seul.
Augustin se taisait, ramassé sur lui- même, ce rat commençait à l’intéresser et puis ici dans la librairie, il se sentait bien, pas seulement parce qu'il était à l'abri du temps.
. Son rendez-vous manqué d'avec Clara lui paressait désormais sans grande conséquence. Désormais il se sentait à l'aise parmi tous ces livres. Peut-être l''odeur du vieux cuir et du papier l’enivrait et le tenait en éveil ? Gabriel lui proposa un café accompagné de petits gâteaux. Augustin n'aimait pas le café, mais pour ne pas blesser Gabriel, il accepta avec gourmandise. Après tout, boire un café avec un rat de bibliothèque, rien de tel pour inaugurer une nouvelle vie qui le démangeait dans ton son corps, une vie de poète, d'aventurier pensa-t-il, un livre de Kessel serré dans sa main.


Augustin s'habituait à la librairie, la pénombre, les petites lumières jaunes, les livres, tous ces livres avec cette bonne odeur de vieux cuir. Quelques heures auparavant il n'en connaissait aucun mais voilà , grâce à Gabriel il découvrait ce qu'étaient vraiment les hommes, et aussi leurs vies, leurs rêves, leurs doutes, sa propre vie à lui...Toute cette humanité qu'il découvrait enfin grâce à un rat. Mais Gabriel n'était pas n'importe quel rat, lui ne grignotait pas le papier , il protégeait les livres comme ses propres enfants.
-Augustin ! prends un livre sur l'étagère du fond, dis-moi quel en est le titre ? Augustin prit un livre au hasard  et lu le titre :
« La vie mode d'emploi » dit-il d'une voix peu enthousiaste.

Il te va bien ce titre, sourit malicieusement Gabriel. Tu as donc besoin d'un mode d'emploi ? Mais la vie n'est pas livrée avec un mode d'emploi...Voilà ce qu'il te dit l'ami Georges Perec, derrière sa barbe et ses cheveux hirsutes: «  Tu as tout à apprendre de la vie : la solitude, l'indifférence, la patience, la violence, le silence.. ». Que penses-tu Augustin de la solitude ? Mais Augustin restait coi. Il regrettait d'avoir pris ce livre, il ne voulait pas que ce gros rat lise dans ses pensées.
Allez, donne-moi un autre livre, choisis-le avec ton cœur car ton cœur doit être ton seul maître. Ah ! « Crimes et châtiments ». Très bien choisi Augustin, Dostoïevsky le magnifique ! Encore un écrivain qui connaît les ressors de l'âme humaine : sa noirceur, son fiel et cette solitude dans laquelle s'embourbent les hommes.
Augustin prenait goût à ce jeu. Quelque chose venait de se débloquer dans son for intérieur , quelque chose qui lui était monté jusqu'à la tête. Il était comme absent de lui-même et se sentait délicieusement bien. Devant lui, Gabriel n'était plus un gros rat à longue queue, il était un trésor de savoir à lui tout seul. Et c'était Augustin maintenant qui questionnait Gabriel.
Raconte-moi Gabriel, raconte-moi le monde des hommes,l'amour, l'enfer, la vie, la mort, les souffrances...tout le mal que t'ont fait les humains, tout ce qui fait nos pauvres existences.
Augustin, je vais te parler comme un rat de bibliothèque doit te parler, en toute franchise. J'en ai vu et connu des hommes, je te dirai que les plus dangereux
sont les hommes ordinaires. Alors, ne deviens pas ordinaire Augustin. Camus te dira peut-être que la vie ne vaut pas la peine d'être vécue. Qu'en penses-tu toi qui est encore si jeune ? Il est vrai que l 'essentiel est une bonne et non pas une longue vie , nous enseigne Sénèque.
Augustin je t'ai invité dans ma librairie, chaleureuse, accueillante, avec de vrais livres à engloutir, des petits gâteaux à grignoter, des tapis soyeux et des coussins pour sommeiller. Et depuis peu, j'ai la compagnie d'un jeune homme perdu qui devient peu à peu mon ami. Non, ma vie de rat de bibliothèque n'est pas médiocre... »
C'est avec tendresse et humilité qu'Augustin regardait Gabriel. Il voulait bien tout perdre avec le sourire mais pas cette folle amitié qui naissait entre eux, sans doute plus forte que son amour pour Clara. Il bénissait la pluie et le vent qui lui avaient ouvert la porte de la librairie. « Entre rêves et réalité » songeait-il tout bas. Et ce rat étrange qui puisait dans les livres les rêves des hommes et lui-même qui puisait dans ses rêves et d'autres rêves encore.

Le temps passait, trop vite. Gabriel baillait montrant ses superbes incisives.
-Un café ? Demanda-t-il 
-Mais tu ne m'as pas encore ouvert tous tes livres répondit Augustin, un soupçon de tristesse dans la voix.
Reviens me voir aux prochaines bourrasques, mais aussi en été et je te ferai découvrir Modiano, Yourcenar, Renan, Le Clézio ...Ah ! Le Clézio c'est peut-être le plus grand. Le seul qui te murmure à l'oreille des mots qui pénètrent en toi, qui bouleversent ton âme: Que reste-t-il de tes émotions, de tes rêves, de tes désirs quand tu disparaîtra?  Pars Augustin, avec ces quelques mots, savoure-les, mange-les, avale-les, digère-les et puis reviens me voir. Et pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, prends ce livre de Modiano. Peut-être le croiseras-tu au hasard d'une rue. Il marche, il cherche le passé, il se perd, il se retrouve dans une voix, une silhouette, une ombre sur le trottoir...Regarde cette photo, cet homme timide, à peine un sourire aux lèvres, qui tourne son visage vers le photographe. Ce regard inquiet comme s'il allait nous dire quelque chose de grave. Tu vois, sur cette photo il est assis sur une chaise au jardin du Luxembourg, il porte un col roulé noir et un imperméable beige. C'est peut-être en automne.

Le jour s' était levé, le ciel était clair. Augustin quitta la librairie rempli de rêves et d'émotions. Il arpenta le Boulevard Saint Michel et quand il franchit la grande grille du Luxembourg, les flèches dorées brillaient au soleil. Lentement il s'avança près du grand bassin, un homme en col roulé noir et imperméable était assis sur une chaise face au soleil matinal. Qui est le vrai Modiano, l'écrivain ou cet homme assis sur une chaise ?

Gabriel était parti dormir bien au chaud entre ses vieux livres .Parfois Gabriel se sentait petit, misérable et surtout feignant. Mais il avait son orgueil et la fainéantise lui allait bien. Dans quelques nuits Augustin reviendrait à la librairie et avec lui le bonheur de partager les mots.


Augustin quitta le Luxembourg  et cette traversée du jardin était comme un voyage et il se jurait d'aller jusqu'au bout de ce voyage. Quelque chose, quelqu'un l'attendait, il en était certain. Il déambulait avec paresse sur le boulevard Saint Germain, tout doré du soleil d'automne, poursuivant son chemin jusqu'au café de Flore. Assise à la terrasse, les cheveux dans la lumière, Clara l'attendait les yeux brillants, comme par enchantement. Il avait envie de lui parler de Gabriel, de cette nuit passée à la librairie, de tous ces livres, de Modiano qu'il avait vu assis, près du grand bassin.

Clara à son tour avait hâte de connaître cette curieuse librairie. Tous deux, ainsi que Gabriel allaient guetter les nuages, attendre patiemment les prochaines pluies. Ils avaient hâte de retrouver ce gros rat dévoreur de livres !

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