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Simone Gélin

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LAURÉAT
Sélection Jury

Pourquoi on a aimé ?

Entre drame historique et passion amoureuse, cette nouvelle nous a séduit par la délicatesse de sa narration, et la qualité de son écriture. ...

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J’avais été contrainte de monter dans ce train en gare de Mont-de-Marsan, à l’heure où l’horizon s’éteint.
Entre chien et loup. 
La destination, je la connaissais, c’était la gare Saint-Jean de Bordeaux. J’avais fait souvent ce voyage, mais de manière éminemment plus confortable. Oh ! il ne fallait pas se nourrir d’illusions, je savais bien ce qu’ils étaient, ces trains un peu spéciaux qui partaient le soir, toujours bondés. 
Nous étions serrés comme des anchois dans leur bocal. L’odeur également, pouvait faire songer aux anchois. Rances. Ou pire. Dans ces conditions, inutile d’espérer trouver un endroit pour s’isoler, ou même respirer.
Le problème n’était pas vraiment là. 
J’avais laissé mon amoureux.

Le train a commencé par avancer très lentement, aussi était-il difficile, malgré tout, pour moi, d’évaluer les lieux que nous traversions. Je connaissais pourtant par cœur le trajet, et même le nom de toutes les gares. Puis le train a ralenti encore et s’est immobilisé. Je me suis demandé pourquoi, car à l’allure à laquelle nous roulions, nous avions dû parcourir quelques kilomètres seulement. J’ai essayé en vain d’entrevoir l’extérieur, entre les têtes agglutinées contre l’ouverture la plus proche. Une jeune femme au regard triste m’a échangé sa place contre un sourire. Un sourire, c’était bien tout ce que je pouvais lui offrir. 
J’ai pu voir que le train était immobilisé en rase campagne. Enfin, l’expression est mal appropriée, car la campagne n’est pas rase du tout, chez nous. Au contraire. 
D’ailleurs, on ne parle pas de campagne non plus, parce dès que l’on quitte les villes ou les villages, c’est la forêt immense qui avale tout. Elle ne s’arrête que vaincue par l’océan. Et encore ! Il faut voir les arbres les plus téméraires tenir tête à l’ennemi rugissant, s’avancer jusque sur la dune, brûlés par les embruns, tordus par les tempêtes, grimaçants de douleur, à genoux, à moitié enfouis, mais jusqu’au bout vivants. Je les aime, ces résistants jusqu’au-boutistes.
Mais il faut être d’ici pour l’aimer, la forêt. 
Moi, c’est en été, à l’heure où le soleil n’en finit pas de mourir, que je préfère la regarder, transpercée par les flèches obliques de lumière. Quand la résine coule le long des troncs et répand son odeur âcre et sucrée. Quand les craquements se taisent, dans le silence des derniers rayons, juste avant les premiers bruissements de la nuit.

Je crains de ne plus avoir l’occasion de revenir par ici. Quelles seront les ultimes images ? Celles que ma mémoire sera capable de peindre et repeindre dans le noir ? Oublierai-je en premier les longues plages océanes où j’ai couru, m’aspergeant d’écume ? L’odeur vert tendre des jeunes fougères couchées, sur lesquelles nous avons essayé nos premiers baisers ?

Et toi, Pierre, où es-tu ? 

Le train s’est ébranlé à grand bruit. Dans le cahot, la jeune femme au regard triste est tombée sur moi. Je la retiens. Elle s’excuse, mais je constate qu’elle s’appuie de plus en plus contre moi, sans s’en rendre compte. Je m’aperçois qu’elle pleure. Elle paraît si faible, je crains qu’elle ne défaille. 
— Vous pouvez rester appuyée. 
Mais non, elle se reprend.
— Ça va aller, me dit-elle, gênée. Merci.
Elle s’essuie les yeux.
— Il ne faut pas vous en faire autant.
Pourquoi ai-je répondu cela ? C’est stupide. 
— C’est ma petite fille, j’ai dû la laisser. Elle n’a que quatre ans.
— Ah ! bien sûr... (Je pourrais lui confier que moi aussi j’ai laissé quelqu’un, mais ce n’est pas ce que je lui dis.) Vous savez quoi ? Demain, c’est mon anniversaire, j’aurai dix-huit ans ! Drôle d’anniversaire !
J’ai prononcé ces mots frivoles pour lui changer les idées, d’un ton léger, mais c’est la vérité, demain, c’est mon anniversaire. Du coup, en voulant la distraire, j’ai réalisé ce que cela représentait. J’ai songé à Mamette qui m’attendrait et je me suis fichu le cafard. 
Je ne comprends pas ce qui s’est passé et pourquoi Pierre n’est pas venu à notre rendez-vous.
La jeune femme a repéré mes larmes, à présent c’est elle qui me soutient et me prête son mouchoir. Finalement, nous nous regardons au fond des yeux et nous éclatons de rire toutes les deux. C’est comme une décharge électrique.
Rire au lieu de pleurer. Sans en savoir davantage chacune de la vie de l’autre, cela nous a fait du bien de mystifier notre chagrin. Nos voisins nous ont dévisagées avec étonnement. Ils n’ont pas osé se mêler à notre rire. Par discrétion. Le rire, c’est un secret partagé. Alors, par respect, ils se sont contentés de sourire. Juste pour montrer qu’ils nous approuvaient, qu’ils n’étaient pas contre que nous riions, même si cela semblait incongru, même dans ces conditions. 
Nous nous sommes appuyées à la cloison. La nuit était presque tombée. Avions-nous passé la gare de Morcenx ? J’ai posé la question à mon voisin de derrière. J’avais remarqué qu’il avait de beaux yeux bleus. Il ne savait pas, il n’était pas d’ici, il ne connaissait pas les arrêts. La manière dont il a répondu, avec son accent, a fait rire tout le monde cette fois. Lui a souri, a-t-il cru que l’on se moquait de lui ? Mais leurs rires sonnaient faux. Oui, ils riaient jaune. Et puis qu’est-ce que ça pouvait faire, après tout, que l’on ait dépassé Morcenx ou pas ? 
Rien, ce n’était qu’un repère pour moi.
Peu à peu, la nuit a investi le wagon, je ne voyais plus ses yeux bleus, dommage.
Toujours appuyée à la cloison qui vibrait, je crois que je me suis endormie.

Je suis née dans la dune. Mon père était résinier, ma mère était venue lui apporter son déjeuner dans la forêt, à bicyclette, avec son gros ventre. Ah ! Ça ne l’empêchait pas de pédaler, m’a raconté mon père, « si tu l’avais vue... », qu’il disait. Elle a voulu aller regarder l’océan, heureusement, il l’a accompagnée. Il fallait monter la dune. Ils ne sont pas arrivés jusqu’en haut. Elle a accouché là, dans un creux, sur la veste de résinier de mon père. Ce doit être pour ça que j’aime tant cette odeur de résine, et les nids dans le sable. 
Pour venir nous chercher, il paraît que cela n’avait pas été simple, ils avaient dû trouver une charrette pour nous ramener tous les trois à la maison. 
On habitait près de Mimizan. Forcément, j’ai grandi dans cette nature, à cavaler sur les sentiers bordés de genêts, à travers les bois, sur les plages. Ma mère croyait que je ne pourrais jamais tenir tranquille, sur les bancs de l’école. Mais j’ai aimé apprendre aussi et ça les a surpris, mes parents.

On croise un autre train, le bruit est infernal. 
Ah ! Je voudrais me reposer les oreilles.

Dimanche, quand j’ai quitté la maison, ma mère étendait la lessive sur le fil. Quand je ferme les yeux, c’est ce que je vois. La silhouette de ma mère découpée par la lumière et les draps blancs qui claquent au vent.

Pierre, est-ce que tu m’as trahie ? 

Il faut vraiment que j’arrive à comprendre ce qui a pu se passer. C’est plus important que tout le reste, parce que si Pierre m’a trahie, alors je peux mourir.

À onze ans, j’ai dû quitter la maison. Mes parents m’ont envoyée vivre à Mont-de-Marsan, chez Mamette, ma grand-mère maternelle. C’était plus facile pour aller au lycée, d’autant plus qu’elle habitait juste à côté du lycée Victor Duruy. 
Mes parents étaient très fiers, car l’instituteur avait beaucoup insisté pour que je rentre en sixième. « Elle peut aller loin », avait-il affirmé à ma mère qui l’avait rapporté à mon père, les yeux brillants et un peu mouillés. 
Loin ? Je n’avais pas osé leur avouer que je ne voulais pas m’en aller si loin d’eux, justement, et de l’océan non plus, que je préférais rester ignorante, enfin presque, ou que j’en savais assez, que je pourrais épouser un résinier, moi aussi, et élever mes enfants à la maison, comme ma mère. N’était-elle pas heureuse, ma mère ? Je n’ai rien dit, et en attendant la rentrée, je me suis contentée de courir dans les dunes pour tenter d’estourbir mon chagrin.
Je suis donc partie en septembre, pour ne pas les décevoir, le cœur gros quand même. 
Mamette, elle a tout fait pour m’aider, elle m’a tellement dorlotée, gâtée, autant que ses petits moyens le lui permettaient, que je me suis très vite adaptée à ma nouvelle vie à Mont-de-Marsan. J’ai repris goût aux études et je n’ai plus regretté. Je revenais à Mimizan quelquefois le samedi, deux ou trois fois dans le trimestre, et aux vacances. C’est pour ça que je connais bien la ligne de chemin de fer.

Ces belles années semées de retrouvailles, de bulletins trimestriels élogieux, de récompenses, d’amitiés, de vacances lumineuses, ont coulé comme la Douze en période de crue.

Je me souviens de ce jour où mon père avait voulu tuer un poulet. J’ai ri parce qu’il avait eu du mal à l’attraper et qu’il s’était étalé dans la basse-cour en lui courant après. Un poulet cou-nu, ce sont les meilleurs, il avait un joli plumage roux. Je vois les ciseaux s’enfoncer dans son cou, le sang couler dans l’assiette, la pauvre bête avait des soubresauts. Il était délicieux, ce poulet. C’était il y a longtemps.

C’était bien avant, dans une autre vie. Quand les étés étaient radieux. Plus tard, le ciel s’est gâté au-dessus de nos têtes.

Tout a commencé il y a quatre ans. La tempête s’était abattue sur le pays. Le bonheur s’est arrêté d’un coup. Je me souviens de cette montée de révolte que j’ai sentie grandir peu à peu en moi, avec l’écume de l’adolescence. Elle a éclaté, un beau jour, cette vague énorme, pareille à celles qui se fracassent par ici, sur nos plages toutes droites, le long de cette côte qui ouvre les bras à cent quatre-vingts degrés, parée, comme moi, à recevoir l’océan de plein fouet. 

Au début, je n’ai rien dit à personne. J’écoutais la radio, le soir, en cachette. Mamette faisait semblant de ne pas savoir, je crois qu’elle avait deviné pourtant. 
Au collège, en troisième, M. Grégoire, mon professeur de français-latin, a tout de suite soupçonné ce qui me trottait dans la tête. À cause de mes réflexions, et de ma spontanéité, disait-il, qui me joueraient des tours. Il me faisait taire et me grondait. Quelques temps plus tard, un professeur zélé a voulu, pour célébrer la fête des Mères, nous faire chanter ce refrain et ces couplets que l’on nous imposait depuis un certain temps, dans les écoles. J’ai refusé de chanter. Priée de justifier mes lèvres serrées, j’ai répondu que je n’aimais pas les paroles. Le professeur me punit. Monsieur Grégoire m’invita chez lui pour me sermonner sérieusement cette fois. Il prétendait que j’étais imprudente et que mon comportement frondeur était inutile. Il m’expliqua que j’étais trop jeune pour me mêler de ces choses-là.
— Tu ne dois pas te faire remarquer comme ça ! Laisse faire les grandes personnes Andréa, et occupe-toi de tes études. Tu ne voudrais pas être renvoyée du lycée pour indiscipline, quand même ? Tu serais bien avancée ! 
Bien entendu, je ne voulais pas être renvoyée, mais j’étais têtue. Je lui ai alors fait part de ce que je savais et de ce que j’avais l’intention de faire. Il a compris à quel point tout cela me tenait à cœur. Ma désobéissance était incurable, avait-il convenu.

Des mois sont passés. J’ai grandi. Je fournissais des petits renseignements à M. Grégoire. Je crois qu’il faisait ça surtout pour me faire plaisir et pour veiller sur moi. Je faisais des promenades à bicyclette. Circuler dans la ville était assez compliqué, parce qu’elle ressemblait alors à un haricot avec ses deux cotylédons. Je lui racontais ce que j’avais vu, de l’autre côté. Il prétendait que tout était bon à savoir et moi je voulais me rendre utile.
Et puis, l’année s’est achevée. Fini le collège.

Je suis rentrée en seconde. J’ai fait la connaissance de Pierre. Il était en classe de première, nous avions eu l’occasion de nous croiser, une fois, devant la porte de M. Grégoire. Il ne m’avait pas oubliée, moi non plus. Dans la cour du lycée, il m’a repérée tout de suite, et nous avons sympathisé. 
Pierre m’a fait rencontrer ses amis, tous appartenaient aux jeunesses communistes. J’aimais les écouter. J’apprenais beaucoup avec eux, mais ils voulaient que j’adhère au parti, et moi je n’étais pas d’accord. Même si nos objectifs étaient identiques et si je partageais la plupart de leurs idées, je ne souhaitais pas m’embrigader. Je les trouvais trop rigides. Je désirais rester libre. Ils me traitaient d’anarchiste.
« Je ne sais pas vraiment ce que c’est l’anarchie », je leur répondais.
Plus tard, dans leur bande, j’ai rencontré Antonio et il m’a expliqué ce que c’était, pour lui, l’anarchie. Alors, j’ai compris pourquoi des hommes peuvent mourir pour un tel idéal. Je l’ai lu dans le regard luisant de ce jeune Espagnol. 

J’ai faim, mais j’ai surtout très soif. Il fait atrocement chaud dans ce train. La jeune femme s’est assise par terre. Je crois que je vais en faire autant.
Une autre jeune femme, en face de moi, également assise sur le plancher, berce un nourrisson qui pleure dans ses bras. Elle ouvre lentement son chemisier de sa main libre, et elle continue à câliner l’enfant de l’autre bras. Ses gestes doux et précis me fascinent. Elle dégage son sein, et le bébé se jette goulument dessus. Tout en allaitant son petit, la mère le mange des yeux et lui aussi la fixe en tétant, comme s’il voulait la dévorer. Je découvre avec étonnement ce spectacle qui me bouleverse. Je ne m’étais jamais attardée jusqu’ici, à contempler une scène comme celle qui s’offre à mon regard dans ce train. Le bébé s’est endormi, accroché au sein. J’ai l’impression que c’est de l’hydromel qui coule dans ma gorge serrée. 
L’hydromel, c’est un souvenir d’enfance. Mamette préparait cette boisson, faite d’eau et de miel – du miel de bruyère bien sûr. Mon père avait des ruches dans la forêt. La liqueur des déesses de l’Olympe, elle disait. Dans son verre, elle ajoutait une tombée de rhum, elle appelait ça une romaine. L’hydromel pour moi, la romaine pour elle. Je ne sais si elle tirait le mot de « rhum », ou de « Rome », moi j’écrivais romaine, qui plaisait à mon imaginaire. Je voyais toute l’Antiquité dans nos verres : l’Olympe pour moi, Rome pour elle.

L’année de seconde s’est écoulée rapidement, entre les allées et venues chez M. Grégoire, les soirées avec Pierre et ses amis. 
Pendant les vacances d’été, à Mimizan, j’ai continué à vouloir m’occuper de ce qui ne me regardait pas, comme aurait bougonné M. Grégoire. Il n’était plus là pour me protéger, d’ailleurs. Il avait dû partir, et l’on ignorait où. Personne n’avait de ses nouvelles.

Le hasard a bien fait les choses – enfin, le hasard, c’est vite dit, parce que la vérité, c’était que je savais ouvrir l’œil. J’avais repéré les manèges de l’épicier. J’ai deviné que c’était un brave homme, qu’il rendait service lui aussi. Je me suis débrouillée pour lui faire comprendre que j’étais du même bord que lui. À partir de là, j’ai fait des commissions pour lui, à vélo. Une nuit, je suis allée l’aider à allumer des feux de camp, dans une clairière, au milieu des bois. Parfois, il m’envoyait jusqu’à une ferme, à la lisière de la forêt. J’accompagnais des gens en difficulté qui avaient momentanément besoin de trouver à s’abriter. 

Encore un arrêt, nous n’en finirons pas d’arriver à Bordeaux, dans ces conditions. En attendant, j’apprécie le silence, car le bruit des roues sur les rails m’agresse les tympans. J’en profite pour somnoler. 

Nous avons été secoués par un événement. Deux élèves de terminale ont été renvoyés du lycée. Pendant la nuit ils avaient brisé les vitrines de certains commerçants à cause de cette clientèle étrangère qui les fréquentait et que nous n’aimions pas. Je craignais que leurs ennuis ne se limitent pas à cette exclusion. Ils allaient être arrêtés par la police et peut-être même iraient-ils en prison. Nous étions inquiets pour eux.
C’est à ce moment-là que nous avons commencé à mesurer davantage les conséquences de nos actes. 
Pierre ne me quittait plus. Les incidents se multipliaient autour de nous. 
Tout devint alors subitement plus sérieux, nos sentiments et la situation aussi. Nous sortions précipitamment de l’enfance.
À la maison, l’atmosphère avait changé. Mamette me regardait souvent en douce, avec suspicion. Que savait-elle ?

Pierre m’a fait rencontrer une personne importante, peu de temps après la rentrée du deuxième trimestre, au lycée. Nous avons eu une discussion intéressante. Nous sommes repartis sur nos bicyclettes, dans le froid, remplis de fierté et un peu exaltés, il faut bien l’avouer.
Nous venions de prendre des décisions graves qui engageaient notre vie, qui faisaient de nous des adultes responsables, même si nous n’étions que deux adolescents. Nous avons trouvé logique, ce soir-là, de faire l’amour. Parce que d’un coup nous avions grandi. 
Quand je suis rentrée à la maison, Mamette m’a dévisagée longuement, j’ai senti qu’elle avait deviné. Je ne savais trop lequel de mes secrets elle avait percé, mais j’ai rougi. Elle m’a prise dans ses bras et m’a bercée en murmurant : « Ma petite fille, ma petite fille ». J’ai réalisé que j’avais beaucoup de chance de l’avoir. 

Je sursaute, je suis dans un train et je devrais être au lycée. L’année scolaire va s’achever. Et moi, je ne passerai pas le baccalauréat. Ils me font faire ce voyage à quelques jours des épreuves. C’est ce qui me met le plus en colère. Quel gâchis ! S’il était là, je sais ce que dirait M. Grégoire, il dirait :
« Je t’avais prévenue, Andréa, te voilà bien avancée maintenant ! ».
J’enrage ! Je n’aurai jamais mon bachot !

Le convoi recule à présent, il doit effectuer des manœuvres sur une autre voie, car nous sommes brinquebalés. 

Pierre aurait dû être à l’endroit dit. S’il n’est pas venu, c’est qu’il m’a donnée. Je ne peux m’ôter ça de l’esprit.
J’ai envie de vomir. 
C’est seulement à cause des manœuvres. 

Le train est arrêté depuis un grand moment. Mon voisin aux beaux yeux bleus a chuchoté quelque chose que je n’ai pas entendu. En se penchant vers moi, il répète doucement :
— Je voudrais vous embrasser.
— Pardon ?
— J’ai envie de vous embrasser.
Je me sens rougir, ce n’est pas grave, personne n’aura pu le voir. Il fait noir, à présent. Ma voisine sourit, elle me fait oui de la tête.
— Vous pouvez l’embrasser, puisqu’il vous le demande, me murmure-t-elle à l’oreille.
— Pourquoi moi ? Pourquoi pas vous ?
— Parce que c’est vous qu’il veut embrasser.
Elle a parlé avec beaucoup de douceur et une intonation pleine de sagesse. Il me semble entendre la voix de la raison.
— Vous voyez, insiste le jeune homme. 
Il s’exprime avec un accent. Constatant que je m’interroge, il écarte ses bras à l’horizontale comme des ailes et mime un planing et un atterrissage brutal, pour confirmer mes doutes. 
— D’où êtes-vous ?
— Moi ? De Mimizan. 
Je ne lui demande pas d’où il vient. J’ai compris, il est anglais. Et aviateur, par-dessus le marché, bien sûr.
Je ne vais pas mettre trois jours à me décider. Un baiser, si cela peut lui faire du bien, mon Dieu ! Je ne vois pas comment je pourrais le lui refuser. Et puis, c’est mon anniversaire, après tout.
— D’accord.
Il s’approche de moi et allume son briquet, j’aperçois ses yeux bleus qui brillent d’envie. Il se penche, ses lèvres sont douces, délicates. Il n’abuse pas de la situation, le baiser reste léger et frais.
— Merci, il articule tout bas.
Je ne vais quand même pas répondre : « Il n’y a pas de quoi ». 
Je ne sais quoi dire. Rien.
Il retourne à sa place, ferme les paupières et ne bouge plus. Il a l’air content.

Nous redémarrons. Nous roulons peu longtemps.

Le train s’immobilise encore, et cette fois les portes s’ouvrent. On entend des aboiements, des bruits de bottes, d’uniformes, des cris. 
La porte de notre wagon coulisse brutalement, des hommes et des femmes sont poussés vers l’intérieur. Comment allons-nous faire ? Nous sommes déjà tellement entassés ! Nous nous empilons, nous nous serrons les uns contre les autres. Les portes se referment. Le convoi s’ébranle. J’ai été projetée contre mon aviateur, le mendiant de baiser. Il ouvre ses bras et je m’y réfugie sans réfléchir. 
— D’où viennent tous ces gens ? me dit-il.
— De camps de prisonniers, il y en a plusieurs sur le trajet.
— Vous savez où ils nous emmènent ?
— Au camp de Mérignac ou au Fort du Hâ.
— Au Fort du Hâ ?
— C’est une prison. Les Juifs et les travailleurs étrangers seront envoyés au camp de Mérignac. Et après...
— Vous êtes juive ?
— Non, j’ai fait de la résistance.
— Je m’appelle Tom, et vous ?
— Andréa.
— C’est joli.
— Vous avez l’heure ? 
— Minuit et demi.
— Aujourd’hui, j’ai dix-huit ans.
— C’est votre anniversaire ?
— Oui.
— Étrange coïncidence ! C’est un signe.
— Un signe de quoi ?
— De bonheur bien sûr.
Comment peut-il parler de bonheur ? Je hausse les épaules.
Je regarde la jeune femme assise en face de moi, avec son bébé dans les bras. Sur sa veste, un soleil jaune palpite, juste à la place du cœur. Je sais qu’elle sera déportée. Que deviendra ce nourrisson ? Et l’autre, celle qui pleurait contre moi, tout à l’heure, reverra-t-elle un jour sa petite fille ?
Moi, j’ai l’impression d’être là pour ce que j’ai fait. J’ai transporté des armes, de la dynamite, dans un sac, sous mes effets, j’ai accompagné des fugitifs dans les bois, et je les ai aidés à se cacher. J’ai participé, récemment, à des sabotages, de lignes électriques, de matériel, de voies ferrées. J’ai peut-être même sur la conscience la mort de quelques boches, sans les avoir tués directement, mais pour y avoir contribué.
Si je dois aujourd’hui répondre de mes choix et de mes actes, je puis au moins trouver le courage nécessaire dans la satisfaction de les avoir accomplis. Je me dis que je pourrais toujours essayer, pour tenter au dernier moment de surmonter ma peur, de me souvenir de l’exemple de Pierre Brossolette qui s’est tué, au mois de mars dernier, en se jetant par la fenêtre de la Gestapo. 
Mais elles ? Quels sont leurs crimes ? 
Les déportés, nul ne sait ce qu’ils deviennent. On parle de camps de travail, mais on y envoie des vieillards, des malades, des enfants. Au mois de mars, à Mont-de-Marsan, seize enfants juifs ont été raflés. Une bouffée de haine me soulève l’estomac. J’écrase une larme de rage, d’un revers de manche. 

Depuis une heure, le train roule sans ralentir. Nous allons bientôt arriver. J’ai de plus en plus peur. 
Tom me serre contre lui. Je suis bien dans ses bras.
C’est étonnant, je ne pense plus à Pierre, ou alors avec indifférence. Je ne sais pas s’il m’a trahie ou non, s’il a été arrêté, lui aussi. Je n’ai toujours pas résolu la question, mais ce n’est plus crucial. Tout à l’heure, j’étais prête à en mourir, maintenant, je m’en fiche. Comme il est loin à présent, Pierre. 
Ce n’est plus lui qui importe.
C’est ma peau qui compte.
Il n’y a plus que le présent. Pierre, de toute façon, je ne le reverrai plus jamais, et dans l’immédiat, la chaleur de cet homme qui me réconforte est primordiale. 
Cet inconnu m’est devenu plus familier que n’importe lequel de mes amis les plus chers. Il est tout pour moi, à cet instant. 
Je frissonne. 
Il me chuchote un secret à l’oreille ; la nouvelle me fait battre le cœur.
— Vous êtes certain ?
Il fait oui de la tête et il sourit.
— Il faut tenir, vous comprenez ? Vous tiendrez le coup ?
J’essaierai. Il m’a redonné la vie. 
En même temps, je me dis que nous n’avons pas eu de chance. Si près de la fin.
Et si je ne voyais jamais la victoire ? 
Et si cet espoir n’était pas pour nous ?
C’est dur, je n’ai que dix-huit ans. J’ai peur.

Le bruit strident des freins, le raclement sur les rails indiquent que nous allons arriver. Tom se penche vers moi et me demande si je veux bien lui accorder un dernier baiser. Celui-là, je le lui offre avec passion. Nous le faisons durer. Ses mains sur mon visage sont brûlantes. 
Le vacarme des portes qui coulissent, puis les ordres, les cris.
Expulsés du wagon comme une marée humaine, hagards, nous faisons irruption sur le quai, aveuglés par le petit jour. 
Autour de nous, ils sont là, debout, figés, comme une haie d’honneur pour nous accueillir.
Les chiens aboient, les loups hurlent et claquent des talons. 
Dans le flot, nous nous perdons, nos mains se déchirent. On nous pousse. On nous écarte.
Je me répète ses derniers mots, comme une litanie.
« N’oubliez pas, Andréa, ils ont débarqué en Normandie, ce matin. Restez vivante, Andréa, je vous retrouverai. »

6 juin 1944

PRIX

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Romane González · il y a
Je ne découvre votre texte que maintenant...je l'ai lu avec beaucoup de plaisir. J'aime le fait que l'on ne comprenne les choses que petit à petit (le contexte d'abord, de la 2nde guerre mondiale, puis le train et son trajet), vraiment très habile. Toutes mes félicitations pour cette belle nouvelle très bien construite!
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Jarrié · il y a
Trés heureux de votre réussite méritée.
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Rose · il y a
c Est vraiment une tranche de vie ;on s intéresse aux personnages. Comment la grande histoire vient bouleverser le quotidien d une personne qui voulait vivre tranquillement dans ses pins avec le bruit de la mer
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Isabelle Lambin · il y a
Une histoire dans l'Histoire très émouvante. Félicitations pour votre place de lauréate
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Fred Panassac · il y a
Félicitations Simone ! Votre texte est l’un des derniers que j’ai lus et aimés, je suis ravie que le jury l’ait couronné de lauriers.
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Joëlle Brethes · il y a
Félicitations Simone !
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Keith Simmonds · il y a
Félicitations pour ce prix du jury bien mérité, Simone !
Une invitation à venir découvrir “Sanglante Justice” qui
est en Finale pour le Court et le Noir 2018. Merci d’avance
et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sanglante-justice

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Patricia Burny-Deleau · il y a
Félicitations !
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Fred Panassac · il y a
Belle progression d’un récit passionnant sur fond de forêt landaise, où l’on suit le parcours d’une petite fille délurée puis de cette jeune fille courageuse tout en découvrant peu à peu le tragique contexte historique d’occupation du pays par un ennemi qui volontairement n’est jamais nommé. Une belle construction de récit de guerre.
Tous mes votes.

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Odile Duchamp Labbé · il y a
trés belle histoire. Bravo!
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Odile Duchamp Labbé · il y a
je vous propose pour ma part, dans le cadre du prix faites sourire
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/pirate-2

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