ENTRE CARLITO ET ARI

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CARLITO LE GUERILLO



Carlito regardait par-dessus mon épaule, essayant de savoir ce que je griffonnais depuis une heure dans cette salle d’attente. C’était la curiosité incarnée. J’adorais le voir tourner autour de moi, sautillant sur place. Je tenais fermement la feuille, ne voulant pas qu’il puisse me la voler à l’arraché. Il s’assit à côté de moi, clignant des yeux d’une façon qu’il pensait sexy. Il s’étira, pencha la tête vers moi mais j’esquivai sa tentative en pliant la feuille. Cela eut le don de l’agacer. Il se mit debout en un éclair et devint tout rouge. Comme un hochet, il se secouait de gauche à droite.
« Montres ! Montres ! Montres ! »
Je lui tendis les quelques pages gribouillées, fébrile. Il se jeta dessus comme si c’était un parchemin lui indiquant l’emplacement d’un trésor. Ses yeux balayaient les lignes à toute vitesse.
« T’appelles ça une déclaration de guerre ? conclut-il.
_ Oui.
_ Et les soldats ? Les plans d’attaque ? L’artillerie ? C’est seulement des ‘peut-être’ et des ‘s’il vous plaît’ ! Il faut menacer, non ? C’est toi la pro mais il me semble que ça doit être ainsi. Non ?
_ Il faut avoir l’air posé et maître de soi. Pas exalté et sans argument. »
Carlito était furieux ; il redevint tout rouge. Ses pieds armèrent leurs ressorts et il sauta sur place, produisant des petites étincelles sur le parquet. Je dus me jeter autour de ses chevilles pour stopper le mécanisme et l’empêcher de blesser quelqu’un.
« Je suis le délégué, dit-il énervé. Et j’ai une certaine image à conserver. Ta déclaration de guerre est nulle ! Je veux du sang, des bras arrachés, des yeux crevés ! Pourquoi tu me fais ça ? Toi et moi, c’est...
_ Professionnel ? Sexuel ?
_ Particulier, fusionnel et éternel !
_ Seulement si je fais ce que tu veux. Or je ne peux pas risquer de me faire virer.
_ C’est toi qui as décrété la révolution !
_ Je n’ai pas employé le mot « révolution ». C’est toi et les autres qui l’avez fait. Je ne le revendique pas. »

Quelques semaines plus tard, Carlito m’invita chez lui. C’était la première fois que cela se produisait. Je supposais donc qu’il avait quelque chose d’important à me dire. C’était en effet le cas. Il me présenta ses excuses pour son comportement excessif et me demanda de lui pardonner.
« Recommences, dit-il. Essaies de nouveau de déclarer la guerre au directeur ! S’il te plaît ! Personne ne veut continuer comme ça alors qu’ils ont rêvé à un monde meilleur à cause de toi.
_ Plus de bras arraché ?
_ Non.
_ Ni œil crevé ?
_ Oui.
_ Ni sang dans la société ?
_ Je te promets.
_ Très bien.
_ Une chose tout de même : il faut que ce soit menaçant, que les avocats ne puissent rien contre pour les obliger à négocier. »

Le plan de révolution fut établi : prise d’otages du directeur et de ses sbires en costumes de fer puis revendications sociales. Ma déclaration de guerre n’ayant effrayé personne, Carlito et moi avions dû passer au stade supérieur : celui de l’action. Je l’adorais mon petit guérillo. Il gardait son air bien sous tout rapport, voire un peu trop. Dès que l’un de nous se montrait trop agressif, il prenait le parti de défendre nos affreux hauts placés et intimait l’ordre à la personne concernée de se calmer immédiatement. La situation devenait de ce fait invivable. Beaucoup avait de nouveau cru en moi avec mes menaces et mes gros mots : j’étais vraiment là pour faire la révolution et changer le monde. Alors ils vinrent se plaindre auprès de moi du comportement de Carlito. J’attendis plusieurs jours avant de lui en parler. Il le prit évidemment mal et se mit à sauter sur place, le visage cramoisi.
« Il faut que tu sois plus agressif avec eux, pas avec nous, lui dis-je.
_ Ecris un nouveau plan de révolution !
_ Tu écoutes ce que je dis ?
_ Ecris un nouveau plan de révolution ! Celui-là était de toute façon foireux !
_ Je te dis que ton comportement avec nous n’est pas correct.
_ Nous sommes en guerre alors pas de place pour ce genre de considérations.
_ Fais un effort quand même !
_ Ecris cette putain de déclaration de guerre ! »

La situation ne s’arrangea pas et bientôt, nous dûmes attacher Carlito avec les affreux hauts placés. Je lui avais dit que c’était une mesure préventive, qu’aucun de nous ne le prenait pour l’ennemi. J’essayais de le rassurer mais il ne voulait plus m’écouter.
« C’est moi qui t’aie donné la possibilité de sortir de l’ombre. Et tu me mets à l’écart parce que tes petits soldats doutent de moi. Je croyais que notre histoire était plus forte que ça.
_ Il n’y a pas d’histoire entre nous.
_ Tu en deviens même pédante. Le pouvoir te monte à la tête. Tu oublies simplement que tu es la partie intellectuelle de notre révolution et je suis la partie technique de l’armée.
_ Ce n’est pas une armée. Juste des gens qui ont un ras-le-bol de la domination de la société.
_ Dénigres notre action maintenant !
_ Carlito mon s... Ecoutes, je veux juste que tu te calmes et que tu jures de ne plus t’occuper des relations entre Eux et Nous. Quelqu’un d’autre s’en chargera. Si tu acceptes les conditions, nous te laisserons revenir.
_ Jamais ! Je suis le chef de tout ceci ! »
Il n’avait pas tort. La révolution se passait merveilleusement bien grâce à son sens de la logistique. Nous aurions gain de cause : la société paierait pour libérer ses chefs et nous accorderait les avancées sociales que nous exigions. Le monde allait changer comme nous le voulions. Mais Carlito ne me pardonnerait jamais de l’avoir mis à l’écart au moment de la réussite et de la gloire. Les télévisions couvriraient l’évènement : nous sortirions nos ressorts et ferions un mur d’étincelles en sautant de joie. Carlito serait absent de tout ceci. Il était évident que même si la révolution était une réussite parfaite, lui et moi ne serions plus jamais amis. Ça me brisait le cœur rien que d’y penser.
Je pris donc la décision de le libérer dans quelques jours, l’air de rien, pour qu’il soit au moins présent pour la remise du plan d’avancées sociales que la société devait nous remettre. Afin d’être ce que nous étions au début de cette révolution : les quatre yeux de ce fabuleux tournant historique.



ARI LE RIKIKI


Ari était un journaliste passionné par son art. il avait organisé cette interview en tête-à-tête pour parler sérieusement de notre victoire sur la société. Mes yeux restaient fixés sur son badge bleu électrique accroché à sa poche de chemise et sur sa liste de courses inscrite au feutre sur le haut de son jean.
« Vous êtes riche maintenant, non ? dit-il, me sortant de ma rêverie.
_ Non. Ce n’était pas pour gagner de l’argent mais pour obtenir des avancées sociales.
_ Vous vous lancez dans la politique ?
_ Non.
_ Vous ne voulez pas étendre le mouvement à l’international ?
_ Non. Enfin si les gens veulent s’en servir pour améliorer leurs conditions de travail, je serai fière de les avoir aidés.
_ Vous vendez votre déclaration de révolution à combien ?
_ Euh... Comment ça ?
_ Les droits d’adaptation cinématographique, les droits de publication ? Vous allez bien faire un livre de tout ça, non ?
_ Je... Je n’ai reçu aucune proposition... Pour le moment. »
Ari eut l’air surpris. Selon lui, ma vie et ma réussite récente devaient intéresser beaucoup de gens. J’allais devenir une star, une légende, le nouveau Che... Carlito, évidemment, n’était pas de la partie. Tout le monde se moquait gentiment de lui à la télévision. Il m’arracha presque aux bras d’Ari, en entrant dans la chambre d’hôtel, tel un fou furieux.
« Tu es vraiment pitoyable ! »
Puis il me força à monter sur son vélo flashy.
« Ce journaliste est un rat, dit-il. C’est un paparazzi. Il va chercher les petits détails croustillants de ta vie pour les exposer !
_ Quand a lieu ton opération des chevilles ?
_ Dans deux jours. Ça ne change pas ce que je pense de ce journaliste !
_ Je sais. Qui t’accompagne à l’hôpital ? »

Je savais qu’Ari cherchait à me séduire pour que je lui raconte tous les détails croustillants de ma vie et de notre lutte. Mais j’aimais tant son léger cheveu sur la langue et ses vêtements. Personne n’avait son look : des jeans sculptés ou tagués, des chemises multifonctions, des pierres quasi-hypnotisantes. Il était de la Haute et j’adorais ça. Finalement je me dégoûtais ; je me vantais d’avoir écrit une déclaration populaire et je bavais devant les palaces et le fric. Ari me persuadait qu’il n’y avait rien de mal dans mes envies.
« Tu as mérité de profiter des fruits de ton dur labeur » chuchotait-il.
Sa main chaude posée sur mon épaule me rendait toute chose. Je me sentais si bien en sa présence. Je le laissais me parler de nos futures vacances ensemble et du couple fantastique que nous formions. Les paparazzis se battaient pour nous prendre en photo.

« Nous devons parler de la promo de ton livre, me dit-il un soir. Il parait que les clichés à la société n’ont rien donné. Le directeur a prétexté une réunion importante pour ne pas être présent. Tout l’intérêt de l’évènement résidait dans la cohabitation entre lui et toi !
_ Tant pis. Tu sais, j’ai juste initié le mouvement.
_ Mais c’est toi la star ! Peu importe ce qui s’est réellement passé !
_ Oh si ! Sinon un jour, ton journal titrera mon meurtre par un de mes anciens collègues qui se sera senti floué par ma réussite égoïste.
_ Tu veux des gardes du corps ?
_ Non. Je veux juste t’expliquer qu’il ne faut pas trop m’exposer. On ne tue pas la poule aux œufs d’or.
_ Je ne vois pas ce que tu veux dire !
_ Bien sûr que si !
_ Arrêtes d’insinuer des choses ! Dis-les !
_ Tu sais très bien pourquoi tu t’es marié avec moi et ce n’était pas pour mes idéaux.
_ Je suis un journaliste people, bébé ! »
Cette union ne présageait rien de bon mais je ne pouvais pas me résoudre à me priver de ses bras. Je me demandais même, parfois, s’il n’avait pas des pouvoirs magiques et s’il ne m’avait pas hypnotisée avec une quelconque potion.
Carlito avait définitivement coupé les ponts avec moi. Pas de nouvelle depuis son opération des ressorts.
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