Entravée d'étoiles

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Le vieux sourit. Il sourit avec sincérité, avec affection. Il sourit avec amour et fierté.
Il sourit ; et son visage s’éclaire. Il s’illumine, soudainement rajeuni, scintillant de sagesse. Le regard qu’il pose sur le monde n’est plus un regard fatigué, un peu terni par l’âge, mais resplendissant de vigueur, d’espoir.
D’ordinaire voûté, son dos se redresse, son menton se lève.
L’enfant qui est assise face à lui n’est sans aucun doute pas étrangère à ce changement. Elle a trouvé la force de se relever, aujourd’hui. Elle a su se battre une fois, pour pouvoir garder la tête haute pendant quelques heures.
L’enfant est assise sur son lit. Un lit blanc, immaculé, tout comme le reste de la pièce. Les murs sont éclatants, le sol si propre qu’il brille presque. Les montants du lit sont la seule tache plus sombre dans cet infini aux couleurs évoquant l’hiver, quatre piliers d’un gris un peu morne, évoquant sans conteste un ciel nuageux.
L’enfant est assise, et pour la première fois depuis des mois, elle sourit, elle aussi. Ses yeux semblent sortir de leurs orbites, tant leur contour est cerné, son crâne est seulement couvert d’un fin duvet clair, et la couleur de ses lèvres se fond dans la pâleur fantomatique de son visage. Habituellement, il aurait été vain de chercher une quelconque trace de vie dans ces yeux noirs, mais aujourd’hui, il y brille une lueur. Un éclat qui serait passé inaperçu pour qui n’aurait pas contemplé ce regard mort chaque jour, chaque heure, depuis l’enfermement dans cette salle d’une blancheur immaculée.
Elle entrouvre la bouche, et le vieux se tend. Il a soudainement peur que l’enfant ait mal. Il sait que cette victoire n’est qu’éphémère, et craint qu’elle ne prenne des risques en parlant.
Pourtant, le filet de voix qui sort d’entre ses lèvres, quoi que rauque de n’avoir pas servi depuis trop longtemps, est vigoureux. Elle ne connaît plus vraiment les mots, mais ce n’est pas grave ; s’entendre pourrait la faire pleurer de joie. Bien trop de temps qu’elle n’a pas prononcé quoi que ce soit, bien trop de temps qu’elle est réduite au mutisme et se voit contrainte de voir défiler dans sa chambre le ballet de femmes en blanc.
« Papy ? »
Le vieux grogne d’un air bourru. Sous ses traits durs, l’enfant peut deviner l’immense fierté qui gonfle son cœur.
« Je voudrais te raconter une histoire. »
Il a un mouvement de recul, prend une moue réprobatrice. Il secoue la tête, fronçant les sourcils.
« J’aimerais bien, gamine, mais j’suis pas sûr que ça plaise pas aux infirmières que tu prennes autant de risques. Tu feras ça quand elles s’ront d’accord, hein ? »
La petite hausse les épaules. Elle s’en fiche complètement, elle veut juste se servir de sa voix. Elle lui adresse un petit sourire, un peu suppliant, et le vieux se réinstalle dans sa chaise. Il sait qu’il a perdu le combat, il ne lui reste plus qu’à boire chacun des mots de sa petite fille.
« C’est l’histoire d’une da-dame. Une grande dame, belle, qui vivait quand elle était enfant avec ses parents. Elle les ai-aimait beaucoup, tu sais. Ils habitaient dans un grand cha... »
Elle s’interrompt pour chercher ses mots, puis reprend :
« Ils habitaient dans un grand château. Avec des grands je-jardins, des grandes chambres, des grandes pièces et tout plein d’escaliers. C’était très joli, chez eux. Avec des ta-tapisseries qui racontaient des histoires, des tableaux avec beaucoup de per-sonnages différents et de belles dorures. »
Sa voix, toujours légère, douce et un peu cassée, prend un ton passionné. Elle a fermé les paupières pour mieux se concentrer, et le vieux, qui s’est légèrement redressé, contemple son visage émacié, curieux d’en savoir plus. L’enfant tousse un peu, se racle la gorge puis laisse à nouveau les mots s’échapper.
« La petite fille, elle s’appelait Lucia. Elle jouait souvent dans les couloirs, elle cou-courait, elle riait. C’était une petite fille qui était très euh... Comment on dit déjà ? Ah oui. Souriante. Elle était très souriante, et elle trouvait toujours plein de nou-nouveaux jeux. Lucia était très seule, tu sais Papy. Elle s’ennuyait beaucoup, parce qu’elle avait pas de co-copains, ou de petit frère. Elle s’amusait toute seule, et elle était un peu triste. Et puis, ses parents travaillaient aussi. Ils travaillaient beaucoup, alors Lucia restait au château et elle ne les voyait pas trop.
Et puis un jour, elle a disparu. »
Le vieux incline un peu la tête, indécis. Il a encore les sourcils légèrement froncés, et ne comprend pas trop cette histoire qu’il juge loufoque. Pourtant, il n’empêche pas sa petite fille de continuer, car il sait que sa voix, c’est la chose qu’elle regrettait le plus. La Maladie lui avait tout pris, ses cheveux, le rose de ses lèvres, et même ses rondeurs. Elle avait tout annihilé, la laissant terriblement amaigrie, sans espoirs, attendant la mort qui s’approchait à grand pas.
Mais surtout, la Maladie avait emporté sa voix. C’était une belle voix, autrefois, une voix claire, chantante, que tous aimaient. Mais elle a disparu avec le reste, empêchant l’enfant de prononcer le moindre mot.
« Oui Papy, t’as bien entendu. Un jour, Lucia a disparu. C’est comme si elle s’endormait tu vois. Tout était noir autour d’elle, elle voyait plus rien, et quand la lumière est re-revenue, ben elle était plus chez elle. »
Elle parle avec de plus en plus d’aisance, malgré les mois qu’elle a passé sans rien dire. Les mots reviennent de plus en plus facilement.
Sa main pâle vient effleurer le dessus de sa tête, comme si elle espérait y trouver la longue chevelure blonde qui s’y trouvait autrefois.
Elle tousse encore, un peu plus fort, et le vieux se tend. Il hésite à appeler les femmes en blanc, parce qu’il ne veut pas interrompre l’enfant, mais il a un peu peur. Cette toux n’est pas normale, c’est en général le signal d’une rechute, mais elle parvient à reprendre tout de même.
« Elle était dans une sorte de grande grotte, en fait. C’était très très grand, et Lucia était accrochée contre un des murs. Euh non, une des parois. Elle pouvait presque pas bouger, parce que ses poignets étaient fixés contre la pierre par des sortes de cordes bizarres. C’était un peu froid comme du métal, tu vois, mais c’était quand même doux, agréable. Ah, et ça brillait, c’était ça qui éclairait la grotte. »
Le vieux ne comprend pas vraiment, mais ce n’est pas grave. Il se délecte du soulagement qui l’étreint, de la joie qu’il a à enfin entendre la jolie voix de sa petite fille. Il a l’impression qu’elle a repris des forces, et la voir assise en tailleur, sans aucun oreiller pour lui soutenir le dos, l’emplit d’un bonheur sans nom. Il sait que d’ici quelques heures, épuisée, elle sombrera dans un profond sommeil. Il sait qu’elle fera certainement des cauchemars. Il sait aussi que même si elle paraît aller mieux, la mort guette, toujours.
« Ce qui l’attachait, ça peut te paraît bizarre, mais c’était des étoiles. Elle était attachée d’étoiles.
«  – Entravée d’étoiles, plutôt, non ? » corrige-t-il avec un sourire amusé.
« Oui voilà. Lucia était entravée d’étoiles. Et ça lui faisait très peur, parce qu’elle connaissait aucun autre endroit que son château, alors se retrouver là, même attachée par des étoiles, c’était pas rassurant. La pierre, elle était toute noire, très dure. Je crois même qu’elle était incassable, tu te rends compte ? De la pierre super dure qui se casse jamais. Quand Lucia la regardait trop longtemps, elle avait l’impression de se perdre dans les ombres, qu’elle ne pouvait plus en revenir.
Tu sais, elle a passé beaucoup de temps dans cette grotte. Elle avait pas faim, jamais. Pas soif non plus. En fait, elle attendait juste que quelqu’un vienne la libérer, ou que ses parents se rendent compte qu’elle avait disparu.
Elle le savait pas tout à fait, mais elle a passé huit ans, dans la grotte. Elle parlait pas, Lucia, parce qu’elle avait personne pour discuter. Elle restait, accrochée par les étoiles, et quand elle sentait qu’elle avait regardé la pierre trop longtemps, elle fixait les trucs qui la retenaient pour retrouver de la lumière. Et elle appelait au secours dans sa tête. »
Une nouvelle quinte de toux la secoue, et le vieux se lève brusquement de sa chaise. Il s’approche du lit aux draps immaculés, pose une main sur l’épaule agitée de soubresauts de l’enfant, très inquiet.
Il se place de manière à la soutenir, pour qu’elle s’appuie sur lui, et l’aide à se réinstaller dans son lit. Elle ne peut plus garder le dos droit seule. Il pose deux oreillers sous celui-ci, et remonte la couverture fine sur ses jambes maigres.
Elle lui adresse un sourire reconnaissant, tousse une nouvelle fois puis tente de reprendre la parole. Elle veut absolument terminer son histoire.
« Elle a attendu huit ans et personne est jamais venu la chercher. Elle pensait beaucoup, comme elle était toute seule. Et elle arrivait jamais à dormir, parce qu’elle avait peur. Elle a jamais vu d’humains, dans la grotte. Elle voyait des fois les ombres qui bougeaient, comme si elles voulaient la manger, mais elle s’est jamais fait attaquer. Et elle attendait. Et puis, au fur et à mesure, ses étoiles s’éteignaient. Elles l’attachaient toujours aussi bien, mais elles faisaient de moins en moins de lumière, et ça, Lucia elle aimait pas. La lumière, elle l’aidait à pas devenir folle tu vois ?
Un jour, les étoiles se sont complètement éteintes. Tout était tout noir, vraiment, vraiment noir, et Lucia a compris qu’elle pourrait plus sortir. Elle euh... j’sais plus comment on dit. Elle espoirait –»
« – Espérait », lâche le vieux d’une voix qui tremble.
« Me-merci. Lucia elle espérait que les étoiles seraient toujours allumées, qu’elles brilleraient tant qu’elle serait attachée, mais son vœu a pas été réalisé. »
Le vieux lève la main, pour l’interrompre. Il lui semble qu’à présent il comprend. Il retrouve en la petite Lucia sa propre petite fille. Et il comprend que les étoiles ne vont pas tarder à s’éteindre pour elle.
L’appareil à coté émet de petits « bips » réguliers, mais le vieux sait que ça ne durera plus longtemps. Il plonge son regard noisette, qui paraît désormais ouvrir la porte sur une âme dévastée, dans celui de l’enfant, lui exprimant tous ses regrets, toutes ses peines, mais, imperturbable malgré sa peau qui pâlit davantage et ses yeux qui semblent de plus en plus vitreux, elle continue.
« Et... et Lucia, quand les étoiles se sont éteintes, elle s’est endormie. Ca faisait huit ans qu’elle avait pas fermé les yeux, et là il lui a juste suffit qu’il fasse nuit. Et... les étoiles se sont jamais rallumées, alors Lucia s’est jamais réveillée. »
L’enfant ferme les yeux, le corps encore secoué. Elle se laisse complètement aller contre ses oreillers, et l’éclairage cru de la chambre accroche un semblant de larme sur le bord de sa paupière.
L’appareil s’emballe, en une cacophonie de « bips » à présent totalement désordonnés.
Le vieux s’est assis sur le bord du lit, et sur sa joue à la peau parcheminée glisse, reflet de l’éclat qui luit au coin de l’œil de l’enfant, une autre perle liquide.

Dans son esprit tournoie une pensée. Une seule, une dernière. Parce qu’il veut rejoindre sa petite fille. Elle était la dernière accroche qui le maintenait cloué sur terre, mais désormais il veut s’envoler vers les cieux, avec elle.
« Elle était Entravée d’Etoiles. Et quand les étoiles se sont éteintes, elle s’est endormie. »
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