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Entorses et coups fourrés

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C’était toujours lui qui lâchait le premier. Las de grincer à la petite semaine, il s’était couvert encore de cette rouille poisseuse qui chatouille le vieillard, de cette saloperie qui transforme la plus inoffensive marche en Everest et la bonne humeur en cendres froides. La plus insignifiante chose prenait alors les allures d’un combat, dont l’intensité variait à la mesure de ma capacité à convaincre le guérisseur à multiplier les pilules comme d’autres les petits pains. Par grâce, l’expérience me conférait un certain talent. L’estomac avait beau cracher ses objections, je prenais soin de les tuer dans l’œuf.

Le mal prenait la forme d’un talon d’Achille goujat et avait signé un bail, long, au croisement de la ruelle du fémur et de l’impasse du tibia, rive gauche. Comme tous les intellos du nombril, il se posait au centre de tout et se révélait articulation sommaire entre le corps et l’esprit.

D’ailleurs, il étirait le temps ; tout devenait plus lent.

"Longtemps je me suis couché de bonne heure". Aussi ce matin du 26 décembre, mon téléphone grésillait à l’heure des camions poubelles, pour trouver ma place dans le soporifique cortège de souffreteux qui poirotaient en quête de quelques réconforts. Rendez-vous fut pris à 15h45.

15h42, mes béquilles culbutaient la monumentale porte de bois sculpté pour surprendre une foule impatiente qui vomissait ses toussotements et ses crachouillis de saison. Mieux valait avoir une bonne raison pour pénétrer dans ce temple de miasmes microbiens. Un essaim de prunelles cernées scannait la longue silhouette dégingandée qui se découpait dans l’embrasement de la porte.

La moindre chaise, le plus petit tabouret, le plus raide des bancs, le plus inconfortable strapontin accueillait déjà le popotin d’un malade qui avisait du coin de l’œil son voisin, le jugeant plus enclin à céder sa place à l’invalide qui souriait obstinément. Chacun déployait une stratégie appliquée ; Il y avait ceux qui s’abandonnaient à la contemplation de la corniche ourlée, entrecoupée par les chapiteaux des pilastres de style Corinthien qui ceinturaient un plafond blafard, au centre duquel trônait une rosace de stuc. D’autres avaient jeté leur dévolu sur les fines moulures des bas reliefs grisés par trop de passage et les détails psychédéliques des carreaux ciment bleutés. Ils devisaient sur les flonflons à la Française. Les plus malins avaient simplement toussé un peu plus fort.

Soudain, un homme hors d’âge au pelage blanchi, courbé comme un roseau harassé de Mistral, déplia péniblement sa carcasse rabougrie et se dirigea vers la porte en bafouillant qu’à son âge, il n’avait plus le temps d’attendre qu’on lui sauve la vie. Sa voisine me lança un regard coupable qui invitait à reposer mon arthrose sur la chaise qu’elle ne m’avait pas offerte, alors que je relativisais ma condition d’infirme face à l’ombre voûtée qui s’évaporait à mes yeux. Chacun repris sa lecture d’une actualité vieille de plusieurs saisons.

Quelques reniflements plus tard, une petite porte s’ouvrit au bout de la salle d’attente si bien nommée. Le médecin, dont l’âge approchait celui de la décoration de la pièce, ajusta ses lunettes d’écailles et salua rapidement son patient, ragaillardi par l’ordonnance copieusement noircie par le praticien. Notre médecine occidentale se positionnait en aval des affections et n’excluait pas sa dose de psychologie en considérant a posteriori, que disposer du remède marquait le début de la guérison.

La grande aiguille de ma montre fît une paire de tours de cadran et j’étais parfaitement informé des tendances de l’hiver dernier quand le généraliste scanda mon nom. Le balai ininterrompu des patients n’avait été perturbé que par les trébuchements de quelques-uns au franchissement de mes indomptables béquilles qui ne cessaient de glisser dans l’allée centrale.

Sitôt la porte du cabinet franchie, je saluais mon bienfaiteur et découvrais une jeune interne assise derrière son bureau, occupée à se badigeonner les mains d’un gel hydroalcoolique à la mode. Celle-là avait correctement révisé ses leçons et avait fermement l’intention de faire de vieux os dans le métier.

- Alors jeune homme, qu’est-ce qui vous amène ?
- Mes béquilles docteur.

Il eut un sourire poli et m’invita à être plus causant. La jeune stagiaire prenait des notes : « Jeune homme, la quarantaine, humour à parfaire ».

- J’me traîne une patate à la place du genou, voilà trois jours.

Il scruta mes rotules qui n’avaient rien de jumelles et n’eut aucun mal à identifier celle qui ressemblait le plus à un tubercule. L’articulation se boudinait dans mon slim que j’avais eu toutes les peines du monde à enfiler le matin même.

- Déshabillez-vous me proposa-t-il.

Je me tortillais tant bien que mal pour faire glisser ce foutu jean trop serré le long de mes membres en prenant soin de ne pas croiser le regard de la jeune aspirante qui m’observait. Puis, je me hissais tel un lourd fardeau sur le divan d’examen.

- Pensez-vous qu’il s’agisse d’une entorse ? me lança-t-il.
- Non je ne crois pas, j’ai l’habitude ce n’est pas la première fois. J’ai eu un grave traumatisme il y a quelques années et depuis cette douleur sourde ne me lâche pas. La plupart du temps je m’en accommode mais parfois, elle s’amplifie sans crier gare. Là, elle s’installe comme chez elle pour quelques jours, elle pousse les meubles et prend ses aises. C’est peut-être pour ça que ça enfle.

Il considéra la chose avec intérêt et palpa de ses doigts ridés l’épaisse charnière.

- Là, je vous fais mal ?
- Oui.
- Et là ?
- Oui
- Et ici.
- Oui.

La douleur irriguait son venin en tout lieu et procurait à notre discussion quelque chose d’ennuyeux.

- Vous avez besoin de repos et d’une bonne dose d’anti-inflammatoires.

Cette dernière phrase me rendit le sourire pour un court instant, certain d’obtenir ce que j’étais venu chercher. Une salvatrice chimie en comprimé. Je repris mes postures ridicules pour dérouler dans l’autre sens ce maudit collant sous l’œil clinique de l’apprentie qui mettait un point final à ses notes : « Sujet 20 ans plus jeune que ses genoux, prothèse inéluctable ».

Je réglais mon tribut à mon bienfaiteur et fit tinter le clic clac de mes cannes anglaises sur le parquet verni, sans oublier la généreuse prescription du docteur qui réjouirait son complice apothicaire.

15h42, mon alter-ego poussait la porte de verre qui ouvrait sur une salle où personne n’attendait. Ici, on était ponctuel et précis. A l’entrée, la plaque du praticien laissait penser que la consultation coûterait deux fois le prix de la mienne. De petits haut-parleurs high-tech susurraient une musique new age inaudible en tout autre lieu et la décoration minimaliste savamment orchestrée entourait la pièce d’un flegme propice à l’introspection.

Sur une console s’entassaient des dépliants sur le développement personnel, le Béhaviorisme, l’hypnose Ericksonienne. Au mur trônait le code de déontologie des psychologues.

Elle avait choisi de ne pas s’allonger sur le divan que l’homme à la voix basse et à l’œil plissé lui avait proposé. Aussi, elle s’abandonna sur un fauteuil, légèrement de coté pour ne pas faire face à son interlocuteur. Parfois elle le regardait. Là, elle avait livré son monologue seulement interrompue par de brèves saillies empathiques. Et puis soudain :

- Pensez-vous qu’il s’agisse d’une entorse ? lui lança-t-il.
- Non je ne crois pas...
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Sylvie Franceus · il y a
Bonjour Monsieur Bleu. Petit défi relevé haut la main.... mais attention à ne pas la relever trop haut, la main... il ne s'agirait pas de te claquer l'épaule maintenant, un genou, ça suffit. J'aime bien quand l'orthopédie fricote avec la psychothérapie, c'est une belle association. J'aime aussi la salle d'attente et la drôlerie de tes descriptions si justes. Tes mots sont des os qui craquent et tes idées sont des oedèmes bien pansés... oui, ton texte me plait parce qu'il me rappelle que ma cheville droite entorsée le 21 m'a fait subir le même parcours mais je n'aurais jamais réussi à écrire auusi bien que toi. Merci
Fée

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De l'encre sur les doigts · il y a
Bonjour Sylvie. Je reprends des couleurs, enfin si l'on peut dire. Le pire dans cette histoire, c'est que ce récit s'attarde sur les péripéties du genou gauche. Depuis, le droit à pris le relais mais j'ai décidé de ne pas lui accorder ma plume, des fois qu'ils s'habitueraient tous les deux. Les genoux qui craquent, c'est un peu la (més)aventure de ma vie. Un jour un pseudo psy m'a expliqué la chose ainsi. Genou = Je nous. J'ai préféré pouffer plutôt que l'entarter. Pour le reste, je suis convaincu que tu aurais de bien belles choses à dire sur ta cheville. La cheville et ses figures de style. PS : Je pense sans cesse au petit peseur. Ils m’obsèdent un peu lui et sa manie de peser l'insondable. Je le soupçonne d'essayer de calibrer mon inspiration.
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Sylvie Franceus · il y a
Heureusement que tu n'es pas plus que bipode.... imagine.... mille pattes.... oh, nom d'une pipe en os de gazelle !!!
Mes genoux sont tes équivalents.... alors te lire me fait penser que quatre genoux de guingois pourrait faire une partie de belote..... Genou, ça me fait penser à .... non, si je te le dis.... tu vas me prendre pour une psy.... et j'veux pas être entartée... J'attends ton autorisation

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