Enquête de satisfaction

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Court, vous avez dit "court"? Femme, amoureuse, maman, enseignante, névrosée comme tout le monde, en mode SEP depuis 2003, on ne se refait pas... J'écris, je lis, je suis, m'enfuis, poursuivie  [+]

« Rêver un impossible rêve... pour atteindre l’inaccessible étoile »
La voix de Brel retentit encore dans le petit appartement. Si seulement j’avais pu écrire ces paroles, si j’avais eu l’idée géniale un jour de laisser s’exprimer ainsi mes ambitions... Ambition ? Je ne sais même plus ce que signifie vraiment ce mot.
C’est l’heure de descendre en ville, l’heure de fermer le manteau qui préserve du froid hivernal, ce manteau acheté en soldes après une liquidation totale. Cette expression me fait peur à présent. Qui va me venir en aide pour éviter cette liquidation totale de mon existence ?
C’est l’heure où il faudra bientôt serrer des mains trop souvent moites ou fuyantes, où je vais devoir hocher la tête, sourire, dire bonjour, m’ouvrir au monde en somme. L’heure où je vais comme chaque jour mettre en marche les machines de la laverie automatique.
Premier regard matinal, un homme. Très inhabituel ça. Age approximatif, trente ans, chevelure brune soignée, yeux noirs ténébreux, allure souple et dynamique (comment fait-il dès le petit matin ?), tenue plus que correcte, sourire courtois et délicat. Il doit être célibataire pour venir porter son linge à la laverie (comment est-ce possible alors qu’il est si beau ?). Ou bien sa femme ne sait-elle pas se servir du lave-linge ? Non, à y regarder de plus près, il n’est pas marié. Ces choses-là se remarquent au premier coup d’œil, il n’a pas d’alliance. Oui mais c’est parfois trompeur, il peut ne pas porter son anneau d’un commun accord avec son épouse ou bien il l’a égaré mais n’a pas encore osé l’avouer... Oh et puis qu’importe, je ne peux pas m’empêcher de réfléchir à ce qui n’a aucune importance, c’est pénible ! Ou alors... le bel homme a peut-être une compagne mauvaise maîtresse de maison (c’est pas de bol quand même !), ou bien c’est un célibataire dépensier qui n’a pas économisé suffisamment pour investir dans une machine à laver. Pourquoi en dépenser dans cette laverie cependant ? Et puis, sans y regarder de si près, il ne semble pas à court d’argent, ses vêtements semblent neufs, classiques mais stylés. Mais alors, la laverie automatique serait devenue un luxe ?...
Décidemment, je ne comprendrai jamais ma clientèle et surtout aujourd’hui, j’ai décidé d’être méprisant. On remplit le vide de sa vie comme on peut hein. Après tout, je n’ai personne dans ma vie vide (je ne suis le Jules d’aucune Juliette), je mets très difficilement de l’argent de côté, j’habite un logement plus que modeste (propre ceci dit), je n’ai pas de véritable passion, ni même de loisirs dignes de ce nom. Je suis poli avec les personnes âgées (en général), gentil avec les enfants (qui ne me crient pas dans les oreilles), prévenant avec les femmes enceintes (auxquelles je cède ma place lorsque j’emprunte les transports en commun) alors pourquoi je devrais m’obliger à sourire au premier client venu qui m’impose sa nonchalance en tentant de masquer une certaine arrogance (que je n’ai pourtant pas manqué de constater, je sais reconnaître ces choses-là). Puisque les circonstances existentielles (et non moins banales) m’obligent à me comporter comme un être civilisé (la civilisation, encore un concept vague), les circonstances atténuantes de ma vie dénuée d’intérêt m’amènent également à être méprisant. Alors je le suis. Indéniable cohérence.
Tiens, une madame tout le monde vient de pénétrer dans l’enceinte où on décrasse le linge alors que c’est leur âme qu’ils devraient tous purifier ! Comme toute madame tout le monde qui se respecte (car les circonstances existentielles nous obligent aussi à respecter ce genre d’individus), elle s’installe et attend son tour en feuilletant un magazine de gastronomie, enfin de bouffe quoi. Je sais pertinemment à cet instant que je vais devoir user (voire abuser) d’un subterfuge inégalable dans toute l’histoire de l’hypocrisie pour juste aligner ces quelques mots « Bonjour madame Bidule » (évidemment je ne peux pas me permettre de l’appeler madame tout le monde, circonstances existentielles obligent encore, je ne me souviens simplement plus de son nom et on s’en fout hein) « Quel temps ! » (en janvier, vous pensez !), tout cela agrémenté d’un sourire commerçant bien appris (je m’entraîne face miroir).
Cependant, je dois ranger mon artillerie lourde de mascarade car la cliente fait le premier pas. Que d’honneur ! « Si vous saviez mon petit Jules (pourquoi ce genre de personnes éprouve toujours le besoin d’accoler un adjectif à notre prénom ?) combien les gens ne savent plus se tenir à table. C’est affligeant. Hier soir, j’invite des collègues de mon mari à dîner, tout se passe pour le mieux (même si je n’ai pas beaucoup de points communs avec ces gens). Mais une fois qu’ils ont franchi la porte de sortie, je m’aperçois qu’il reste autant de traces de ragoût sur la nappe que dans les casseroles. Les gens ne savent donc plus manger ?! » Je ne suis pas surpris par le mépris contenu dans la répétition du terme « gens », ni même atterré par ces propos venus de nulle part. Question d’habitude. En effet, d’où peuvent bien sortir de telles paroles sinon de nulle part ? C’est assez exaltant tout de même d’analyser ces expressions du Néant : « Une fois qu’ils ont franchi la porte de sortie », chez monsieur et madame tout le monde, il y aurait donc une porte d’entrée et une porte de sortie (de secours peut-être ?). Les invités arriveraient d’un côté à 19h30 (comme c’est la coutume) et repartiraient d’un autre vers 23h30 (l’heure de retour étant souvent plus approximative). Aussi, la phrase de clôture du discours passionné de Mme Bidule était-elle une question ou une affirmation de dépit ? « Les gens ne savent donc plus manger ? » Ou « manger ! » ?...Je suis dans une impasse linguistique et dois donc, de quelque manière que ce soit, rétablir la communication. Je me jette à l’eau, quitte à me noyer dans un flot de paroles tout aussi affligeantes. « Sans doute Mme Bidule » Voilà c’est fait. Je n’ai pas été inspiré par une dérive lexicale quelconque, pas grave du tout. Ma réponse n’engage à rien, a suscité un sourire complice (quelle horreur !) chez ma cliente et me conforte dans cette idée courante : quels sacrifices ne ferait-on pas pour préserver son emploi.
Les quelques clientes matinales (le masculin n’est pas très friand de l’activité décrassage entre amies) s’activent dans la laverie, allant et venant pour discuter de la nouvelle émission culinaire à la télévision, pour parler de la tenue vestimentaire nouvellement adoptée par la boulangère d’en face. Soudainement, les conversations diverses cèdent la place (pas trop le choix vu le verbe haut) à l’éloquence de Mme Bidule. Il est alors question des prochaines vacances, celles de février, dans le chalet familial où il fait bon vivre, se reposer lorsque la cheminée réchauffe les petits cœurs frileux, refroidis par les factures et autres taxes de fin d’année qu’il a fallu honorer, comme tous les ans à la même époque et blablabla... Parfois les clientes attentives aux qualités oratoires de Mme Bidule tournent les yeux vers moi, comme si je devais les sortir d’un mauvais pas. C’est amusant comme la solidarité bourgeoise a ses limites. Alors ma curiosité me fait tendre une oreille blasée, j’écoute, souris courtoisement tandis qu’en moi monte un rire moqueur. Au fait, où vais-je passer mes prochaines vacances moi ? Je n’ai pas la chance de venir porter mon linge à la laverie automatique du coin (je n’ai même pas de réductions en tant qu’employé) et d’y venir énumérer les mille et une façons de dépenser son argent. Contrairement à mesdames tout le monde, je n’ai pas pour projet d’humilier les petites gens avec mes récits et questionnements à mille euros. Quelle humiliation à chaque fois qu’elles sont plusieurs réunies en même temps avec leurs paniers de linge et leurs sacs en croco véritable ! De toute façon, en ce qui me concerne, l’état des lieux est vite établi : pas d’argent, pas d’amis, pas de chalet, pas de cheminée, rien à réchauffer, pas de vacances.
Il est 19h30, heure coutumière pour répondre poliment présent à une invitation. Ce soir, c’est chez ma petite sœur que je mange. « Il faut tirer les rois en famille, ce sera peut-être toi frangin ! » Je n’ai pas voulu offenser ma sœur, elle a une vie traditionnelle, je respecte. J’en ai assez de me faire gaver de frangipane depuis plusieurs jours mais la galette c’est sacré ! Avant d’y arriver, je peine déjà à me rappeler le nom de l’immeuble où habite la frangine. Je n’y viens que pour des occasions dites « importantes » : anniversaires, fêtes de fin ou début d’année... Je crois que ça commence par un C... Nom de fleur il me semble. Les Coquelicots? Les Camélias ? Ah non tiens, c’est là, Les Chrysanthèmes. J’avance sur le trottoir et aperçois quelques pas plus loin un petit chien blanchâtre tenu en laisse par un jeune homme qui n’est autre que Louis, mon beau-frère. Tandis que nous nous rapprochons l’un de l’autre, un sourire convenu aux lèvres, le petit chien de race incertaine choisit un poteau électrique rouillé pour marquer un territoire qui semble déjà être le sien. Puis il s’accroupit. Rebutant, repoussant, l’écœurement me saisit à la gorge, dans les narines et m’entraîne jusqu’aux limites de l’humainement supportable. Mon beauf me fait alors remarquer « Tu dois mourir de faim, l’heure de l’apéro est déjà passée, il était temps que t’arrives, qu’est-ce que t’as foutu ? » Question banalement rhétorique n’attendant pas de réponse véritable. J’emboîte le pas de Louis traînant son toutou et pense à ce que je viens d’entendre. Je suis donc censé « mourir de faim », une petite hyperbole (j’ai lu ça sur Internet) l’air de rien qui en dit pourtant long : je ne peux qu’être affamé comme un ogre puisque je ne suis qu’un pauvre petit employé (qui s’apprête à rejoindre une famille de cadres) ne pouvant remplir son frigo et placards de vivres qu’une semaine sur trois. C’est évident et triste. Heureusement, ma sœur est là pour me rappeler que les liens sacrés de la famille sont irremplaçables et vaincront toujours notre faim et notre soif triviales. Je suis réconforté à l’avance.
La promenade canine achevée, il est temps de monter s’alimenter et répondre à un besoin pressant de vodka orange (même si ça n’est plus l’heure convenable). « Entre mon frère, tu connais les parents de Louis, n’est-ce pas ? » J’acquiesce, j’embrasse, je souris, je m’assieds en espérant qu’on m’oublie vite. Les éclats de voix commencent à pleuvoir, les blagues de première classe à fuser de tous côtés. « Sont-ils bêtes ceux-là ! » s’exclame ma frangine dans un rire interminable. Je fais semblant sinon je serais bien tenté de répondre à ce qui n’est pas une question. La soirée passe mais ne s’arrête pas, que d’ennui ! Les petits fours sont succulents, le reste aussi évidemment... et la galette ! Je prends un petit verre de la liqueur faite maison pour digérer cette réunion d’anciens pauvres et fais ensuite malicieusement remarquer que l’heure devient insolemment tardive et qu’il faut songer à...
« Aller se coucher ? Quelle idée ! » Les convives continuent alors durant quelques pénibles minutes à faire des constats sur les réalités de la vie moderne qui nous dépasse, etc. 23h sonnent. Je soupire une fois de plus, retiens un bâillement qui succède à un autre. Toujours vautré dans l’un des fauteuils du salon « parfum d’Occident », je songe brusquement à ma condition. Mon esprit vagabonde et sort difficilement des marasmes dans lesquels il s’enfonce depuis trop longtemps déjà. Il est vraiment temps de partir avant que la nausée existentielle ne m’accapare. Je ne voudrais pas salir le mobilier encore à crédit.
Abasourdi, lassé de tout, je ne trouve même pas la force de rentrer à mon modeste appartement. Sans tout à fait comprendre pourquoi ni comment, j’arrive devant la porte vitrée de mon lieu de travail encore endormi, pour cause, il est un peu plus de minuit. Je me sens vaseux, comme sur le pont avant d’un bateau en pleine mer (j’imagine que ça fait cet effet). J’entre dans la laverie, l’odeur de lessive chimique me saisit, je vais vomir avant de me laisser mollement tomber sur un siège en simili cuir. Je m’endors rapidement.
Le clocher de l’église vient de sonner huit heures. La porte d’entrée claque. Je perçois du mouvement mais ne parviens pas à ouvrir grand mes yeux. Un bruit métallique retentit. Le patron est là, il agite ses clefs nerveusement et se poste devant moi en croisant autoritairement les bras. Catastrophe, je ne me suis pas réveillé à temps alors que madame Bidule est déjà là, comme toujours à l’ouverture. Le boss hésite apparemment entre présenter ses excuses à la cliente pour la négligence de son employé ou s’en prendre directement à mes fesses. L’instinct hiérarchique reprenant le dessus, il me bouscule, me secoue violemment en m’injuriant puis m’ordonne de sortir définitivement de ce lieu.
Après l’hésitation, c’est le goût du scandale bien fait qui prévaut, celui qui fait parler les braves gens pour un bon moment. Et puis surtout, il en va de la prétendue dignité d’un patron qui ne se dégonfle pas devant ses responsabilités et n’accepte pas de se faire humilier par un sous-fifre.
Après huit années de labeur, fini le bruit sourd des tambours, le sourire matinal bien appris devant le miroir, les interrogations sans réponses qui vous laissent perplexe trop longtemps dans un environnement vide de sens.
Alors, je fais quoi maintenant ? Je laisse tout ça derrière moi et me tourne vers un autre Néant, celui dont on ne revient pas ?
Non, je me ressaisis et même sans un sou en poche, je me gonfle d’ambition pour atteindre une étoile au parfum d’Orient. « Peu m’importe mes chances... Telle est ma quête. »
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