Enfer ou purgatoire ?

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Quand je repense à toute cette histoire, à la façon dont les choses se sont déroulées, à mon comportement, j’ai honte. Pourtant, à bien y regarder, j’ai probablement agi comme quatre-vingt-dix pour cent de la gent féminine l’aurait fait en pareilles circonstances. Oui, mais c’est précisément cette part manquante, ce minuscule dix pour cent – dont on pourrait croire qu’il compte pour rien - qui me tourmente atrocement aujourd’hui et depuis mon retour.

Sept cent trente jours demain, pile deux ans que je vis comme l’héroïne que je sais ne pas être. Et ce ne sont pas les bouquets encore quasi quotidiens de mes admirateurs des deux sexes ni les incessantes requêtes des magazines people qui réussiront à me convaincre du contraire.

Peut-être que si j’avais eu des parents un peu plus ambitieux, j’aurais pu continuer à rêver au-delà de l’âge de sept ans, à imaginer pour moi un avenir plus glorieux. Peut-être que si j’avais eu le courage de poser mes lèvres sur celles de Marie-France, face à ses yeux amoureux, j’aurais contacté ma différence ; cette individualité toujours tapie au fond de moi, écrasée par un désir de normalité qui ne cède nullement au passage du temps. Peut-être que si j’avais été acceptée aux Beaux-Arts, j’aurais pu croire suffisamment en mon talent et ne pas céder ce jour-là à un drame joué et rejoué. Peut-être aurais-je pu l’écrire cette histoire inédite désormais mort-née. Peut-être que si j’avais été quelqu’un d’autre, j’aurais fait partie de cette inaccessible et merveilleuse minorité qui elle, jamais ne regrette ses actes, droite dans ses baskets, les yeux clairs et hauts, en étendard.

Mais je ne suis que moi, dans la moyenne en tout : plus vraiment jeune mais pas encore vieille, plutôt jolie bien qu’assez passe-partout. Cheveux blonds foncés sur peau claire, un mètre soixante-cinq pour cinquante-cinq kilos, traits réguliers et yeux noisette. Moralement correcte, d’appartenance politique modérée en lien avec un métier traditionnellement plutôt à gauche. Pas de déviance notoire si ce n’est une tendance cinématographique boulimique - sous surveillance cependant. Bel appartement en banlieue résidentielle, petite voiture spéciale créneaux faciles et même un gentil mari, fonctionnaire lui aussi mais au ministère des transports. Deux enfants comme tout le monde et un abonnement culturel à l’année.

Tout pour être heureuse disent leurs regards à tous ; pourtant je ne rêve que d’ouvrir la fenêtre et de sauter. Depuis que je suis rentrée.

Même le voyage du retour, entourée des molosses du GIGN et déjà fêtée comme la reine que je savais ne pas être, fut une épreuve. Le début de l’épreuve, devrais-je dire, puisque malgré leurs sourires et leurs accolades congratulatoires, je me sentais sale. Poisseuse de tous ces mots que j’avais servis au fil des heures à son esprit prétendument dérangé, tous ces mensonges qui avaient franchi mes lèvres sans la moindre hésitation, même moi j’en aurais presque redemandé…

Oui mais, admettent les rares personnes auxquelles j’ose entrouvrir mes béances, c’était quand même pour la bonne cause, il y avait toutes ces vies qui en dépendaient. Certains vont même jusqu’à oser la question des conséquences possibles de ma parole vraie. Jamais je n’y réponds, je les préserve de l’affreuse certitude qui me ronge. Bien sûr qu’elles auraient été sauvées ces petites existences-là et la différence, c’est qu’il aurait sauvé la sienne, par la même occasion !

Pas vieux qu’il était, peut-être vingt-cinq ans, mais son regard en disait largement le double. Son corps était disproportionné comme celui d’un jeune félin avec des membres longs et une tête trop petite. Ma peur, la vraie, n’a duré que le temps de prendre conscience de cette dissymétrie. Ensuite, c’est à moi que j’ai commencé à mentir avant de lui servir mes salades. Pas vrai qu’il était désirable, ni que si on s’en sortait, on partirait tous les deux. Pas vrai que j’étais toute prête à lui faire la pipe dont il rêvait depuis toujours et pas vrai surtout que j’ai dit tout ça parce que j’avais peur de lui. Je n’ai plus eu peur dès la fin du premier quart d’heure de notre séquestration. Mais j’ai joué le rôle que mon époque absurde me dictait. Il était le méchant, j’étais la potentielle sauveuse et les enfants, ceux de ma classe de CM1, les victimes de cette mauvaise série télé. Dans ce scénario, vu et revu, la femelle loue le mâle, rassure le tout petit garçon en lui, flatte son pénis en lui mentant. C’est ainsi que les femmes entretiennent les sociétés machistes, depuis plus de deux mille ans.

Même lorsque j’ai vu que mon faux désir commençait à le faire dérailler pour de bon, j’ai continué. J’en ai rajouté alors que je savais, oui monsieur le juge, je savais en mon âme et conscience que j’étais en train de le condamner à mort. Au début, il n’était pas fou, juste un peu désespéré avec une formidable envie d’exister, d’être regardé. Mais quand on n’a jamais rien eu, ni regard, ni compliment, ni même la plus petite étincelle d’un désir réciproque, trop c’est très vite l’overdose. Je les ai vus chavirer ses yeux, passer de l’autre côté du connu et perdre les pédales. J’aurais pu arrêter là, les armes étaient déjà en joue dehors, je le savais, je le sentais. Mais ça a été plus fort que moi. Pour la première fois de ma vie, j’avais le pouvoir absolu sur quelqu’un, je tenais sa vie entre mes lèvres et chaque mot qui en sortait le rendait un peu plus vulnérable, un peu plus à ma merci.

Lorsque deux des enfants se sont mis à pleurer dans leur sommeil, il m’a même accompagnée et ouvert galamment la porte pour que je les rendorme sans réveiller les autres…

Ce n’est qu’au petit jour, lorsqu’ont retenti les premières injonctions à se rendre qu’il a eu un sursaut. Un peu comme si on venait de le piquer avec un sérum de vérité. Il m’a regardé, incrédule, il a murmuré « non pas possible, pas moi » et là, j’aurais encore pu tout arrêter. Confirmer qu’en effet, pas lui, que tout ça c’était du toc. Que pas un instant, je n’aurais réellement pu envisager mettre ma bouche sur la sienne en bec de lièvre, frotter mon corps contre sa maigreur nauséabonde, quitter ma petite vie bien tranquille pour son no man’s land en manque de tout. Je sais que même alors, il ne nous aurait pas fait de mal, pas même à moi la sale garce embourgeoisée malgré son salaire de prolo et pourtant dieu sait que je l’aurais mérité… Il aurait juste essayé de s’enfuir et peut-être qu’il aurait réussi. Je suis certaine en fait qu’il aurait réussi. Il avait en lui cette vivacité de ceux à qui la vie n’a jamais rien offert. Il savait courir à défaut de séduire.

J’aurais pu tout arrêter et le sauver. Et me sauver. Mais je me suis mise à crier, comme une folle, comme la folle que je suis au fond et qu’on encense aujourd’hui. La porte a volé en éclat dans les secondes qui ont suivi et son cœur à lui, son cœur de paumé, son cœur en mal d’amour, a explosé sous les balles conjuguées. Pas moins de sept l’ont perforé. Le sang a giclé, son visage surpris a presque souri, il s’est affaissé contre le mur, sans bruit, dans une sorte de glissement esthétique.

On nous a séparés.

C’est au moment où il a dû se sentir enfin propre que j’ai commencé à me sentir sale. Lui, le forcené, maîtrisé grâce au sang-froid et à la résistance de la formidable institutrice. Lui, l’ange envolé grâce au machiavélisme de l’épouvantable séductrice, la femme démone qui sans trêve se sermonne.

Dans les mythologies de toutes les traditions, les châtiments regorgent d’imagination entre foie rongé, chaque jour reconstitué, et éternité accordée sans jamais atteindre l’objet de la quête. Graal inaccessible, ma punition à moi, mélange de honte et de lucidité, m’incite à chaque seconde à ouvrir la fenêtre et la seconde suivante à la refermer. Jamais je ne sauterai et aucun de mes admirateurs des deux sexes n’aura l’idée de me pousser.

Mon âme en vadrouille n’est pas des dix pour cent de celles qui ont le courage de rêver en leur talent, droite dans leurs baskets, les yeux clairs en étendard.

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