Enfer 2. (SN-5)

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C’est vrai que la liberté, on y prend vite, très vite, goût. Je serais incapable de vous dire depuis combien de temps je suis là. En effet, les cycles jour-nuit étant inexistants, le temps défile d’une autre manière. On se perd facilement dans ce monde. Entre les bars, les brasiers, les guerres de pouvoir, j’ai eu pas mal de temps pour me poser et faire le point sur ce qu’était ma vie et ce qu’est ma mort à présent. Non, je rigole. Je commence à me faire un nom dans l’arène et j’ai vogué aux quatre coins des Enfers, genre Into The Wild en plus hard.

Je commence à me sentir vraiment bien ici. Une fois, un genre de rocher vivant a essayé de me soumettre, non sans l’avoir regretté après. Ah oui, ici, en Enfer, tout marche par rang. Les forts soumettent les faibles et ainsi de suite. Un conseil : abandonnez la loyauté, l’honneur et le partage. Si votre ennemi paye beaucoup pour la tête de votre supérieur, allez lui faire sauter la cafetière (si possible) et partez empocher le pouvoir. Un vrai professionnel se doit bien sûr de faire sauter la tête restante, question de réputation.

En voyageant dans les différentes contrées, j’ai pu me rendre compte du nombre impressionnant de salopards qui s’y baladent. En fait, on est techniquement des démons, censé souffrir pour l’éternité à causes de nos crimes, mais la douleur on finit par y prendre du plaisir. Jusque-là, la souffrance n’a pas été trop chiante. A part, peut-être une fois où je me suis fait péter une jambe qu’on a dû changer. Les paysages donc, sont assez divers. La plupart des régions sont très semblables à celles terrestres genre grande plaine mais garnie de feu, avec des arbres en ossements. Il y a des montagnes notamment la plus haute : Gashlug, la montagne de feu. C’est de là que règne le Seigneur des Enfers, dont je ne connais toujours pas le nom tellement il change souvent. Elle est bordée par une mer de sang, c’est l’eau des Enfers, en gros. C’est pas du sang normal, celui-là est orange et plus épais. Certains sont assez rapides pour courir dessus. Cependant, ce n’est pas fait pour être bu, vraiment pas.

La ville au pied de la montagne, c’est Ruine. La plus grande de toutes, celle qui concentre le plus de trahisons, saloperies et plaisirs des Enfers. Ils y ont même une arène avec les meilleurs guerriers. Les bâtiments y sont vieux, un peu brulés pour certains et les quartiers sont séparés par des murailles en pierres noires, seule matière exploitable ici. Certaines parties du château flottent autour de la base et d’autres sont construites en matière organique démonique. Le palais possède beaucoup de tours et plus de prisons encore. Dedans y sont enfermés pour l’éternité des opposants et leurs groupes. Les luttes de pouvoirs sont monnaies courantes et chaque démon assez puissant possèdent quelques sous-fifres voire des armées pour certains.

J’ai déjà servi pour un ou deux sans réussir à me fixer. Mes deux points d’attache ont vite été l’arène et les succubes. Avec leur langue et leur souplesse, on peut facilement y passer des heures. Mais attention, elles aussi ont des plans pour vous. L’une d’elle, ma préférée, se fait appelée Douceur et elle ne l’est pas du tout. Elle est née ici, un pur produit des Enfers. Son père est un chevalier-démon cruel et sa mère une pauvre humaine perdue dans une forêt. Une belle histoire romantique. Quant à l’arène, c’est un vrai passe-temps. Je découpe des démons à tour de bras et quand vient cette folie intérieure, tout explose dans un carnage des plus beaux. Et je me réveille avec la gueule de bois deux jours plus tard. Dans ces moments de combat, je deviens vraiment invincible. Je ne sais pas pourquoi. Juste j’aime ça. C’est d’ailleurs comme ça qu’un prétendant au trône m’a repéré, avant que je prétende à son poste sans son accord, ce qui occasionna un léger désaccord vite réglé.

Voilà un peu ce que je fais de mon temps. Je tabasse des trucs, je baise, je fais la guerre et je parle, à vous, petites personnes dans ma tête. Tout ça, ce n’est pas quand des souvenirs croisent mon chemin. Il m’arrive d’entendre des rires. Des rires joyeux. Je serais presque capable de savoir à qui ils appartiennent et pourquoi ils sont encore là, dans ma tête. L’écho les éloigne avant que je ne trouve la réponse. J’ai beau tenté de les poursuivre, rien n’y fait. Ils disparaissent avant de revenir m’emmerder plus tard. Pour le peu de personnes avec qui j’ai essayé de parler, tous sont là depuis trop longtemps pour avoir des souvenirs d’avant leurs morts. Je vois de plus en plus ces souvenirs comme un fardeau. Des bouts de films sans raccord, me concernant de moins en moins. Car je change mais ces souvenirs restent les mêmes. Mon passé semble ne pas vouloir me lâcher et pourtant je le reconnais de moins en moins.

Il m’arrive parfois d’oublier tout ça, quand je pense comme un prédateur. Plus rien n’a d’importance. Seul compte l’objectif et comment je vais l’atteindre. J’ai parlé avec un pyromane qui m’a dit que pour lui, il n’y avait pas d’objectif, seulement des occupations plus ou moins brulantes. Et c’est en pensant par et pour son plaisir qu’il finit par faire la paix avec lui-même. Maintenant, il est à la tête d’un petit groupe de barjes. C’est vrai qu’avec Douceur, les souvenirs ne sont jamais là. Dans l’arène non plus. Je suis sans doute en paix avec moi-même quand il faut taper un truc.

Mon corps a commencé à évoluer comme les autres démons. Je n’ai plus que la peau sur les os, renforçant mon surnom de maigrichon. Quelques piques sont sorties de ma peau sur ma colonne vertébrale et j’ai encore grandi. Ma peau est devenue livide alors que curieusement je me baigne souvent dans les brasiers. L’alimentation n’est pas trop évoluée par ici. On mange du mort vivant ou des restes qui trainent. J’en ai même vu, pour les plus fous, qui mangeait directement la pierre noire. En y repensant, ça n’a pas si mauvais goût.

Cela fait maintenant plus de quarante combats que je gagne. Et la foule vient plus nombreuse à chaque fois. Un jour, après un affrontement face à une sorte de serpent couvert de bouche sacrement bavard, le trucmuche et son maitre sont réapparus pour me parler. Quand ils sortirent de la foule pour m’approcher, le petit homme semblait un peu apeuré.

-Et bien, on dirait que vous avez trouvé votre place. Que pensez-vous des Enfers ?

-On s’éclate bien ici, ouais. Toujours pas soumis ?

-Oh non, les démons comme moi, on ne les soumet pas, on les écoute.

-Je suppose que je dois t’écouter alors.

En parlant, nous allâmes dans un coin plus tranquille. Un immeuble effondré sur le côté servant de taverne dont la porte du rez-de-chaussée restait en parfait état, comme si elle provoquait le reste du bâtiment. Nous commandâmes à boire mais lui ne semblait pas à l’aise.

-Ce n’est pas pour rien que tu réapparais, sur le dos de ton trucmuche.

-Tout à fait. Il but un coup. J’ai une affaire à vous proposer. Que peu de démons peuvent réussir.

-Tu veux que je soumette un mec pour toi ?

La sensation de discuter avec quelqu’un me fit un effet bizarre. J’avais envie de l’écouter. Mon corps me poussait à l’écouter. Cela faisait longtemps que je n’avais pas parler calmement comme ça. Il m’intriguait.

-Pas tout à fait. C’est plutôt que,...

-Que je le tue ?

-C’est ça.

-Ton garde du corps ne peut pas s’en charger ?

Ce dernier émit un gargouillement de quelques secondes qui posa un certain silence.

-On lui a déjà dit qu’on ne pigeait rien quand il parlait ?

-Moi je comprends et c’est suffisant, dit le vieux.

-Et qu’est-ce qu’il a à nous dire ?

-Il n’est pas assez fou pour le tenter et il aimerait rester à mon service encore un bout de temps.

-Ok, et qui est la cible ? Demandais-je avec un frisson.

Le plaisir de la chasse qui arrivait, qui montait dans les tripes. J’espère que ce sera dur, et que ça prendra du temps. Les jeux de pouvoir ne m’intéressent pas, c’est la chasse qui compte. Mon cerveau s’excitait doucement sur Take a Look Around de Limp Bizkit, joué par les bardes métalleux à quelques mètres.

-C’est là que vous intervenez. Vous méritez mieux que de simples combats dans une arène. Certes vous y excellez mais vous pouvez viser plus haut. Pourquoi ne pas vous appropriez un peu de pouvoir ? Et petit à petit soumettre une armée. Tuez celui que je veux et prenez sa place.

-La cible ? Redemandais-je.

Il sourit et son sourire se déforma à travers son verre.

-Le Seigneur des Enfers.

Un long silence passa. On aurait dit que tout le monde nous avait entendu. Pourtant, tout tournait comme d’habitude autour de nous. Les mêmes clients avec les mêmes succubes, les zombies jouant du métal, quelques petites bastons. Tout allait bien. Mais je ne le sentais pas du tout. Mon instinct avait viré de bord. En disant cela, il avait comme alerter mon système de défense, qui me hurlait qu’une couille approchait à grands pas.

-Tu veux que je gouverne les Enfers ? C’est ça ?

-Je ne veux rien. J’imagine. C’est différent.

-Joue pas avec les mots. Pourquoi tu me le propose à moi ? Et pas à un autre, plus avide de pouvoir ?

-Quand on s’est rencontré la première fois, je ne pensais pas que vous deviendrez aussi puissant. Certes vous n’êtes pas le meilleur mais je sais qu’en vous il reste une partie de l’humain d’avant qui veut accomplir de grandes choses, comme gouverner les Enfers par exemple.

Ma méfiance ne faisait que grandir. Je me levai et l’attrapa au cou, le soulevant sans problème. Ma voix était soudain énervée.

-On ne se connait pas. Comment peux-tu parler de mon passée, de ma vie et de ma mort ?

-Je sais beaucoup de choses, beaucoup de démons aimerait en savoir autant que moi. J’ai travaillé aux Archives Noires. Toutes les informations y circulent. Par conséquent, je sais beaucoup de choses.

Il semblait paniqué mais l’interrogatoire tourna court quand le trucmuche pour un cri aiguë et chargea sur nous. Il rattrapa son maitre avec son tentacule après m’avoir percuté. Je roulai et me remit de suite sur mes pieds. Les autres clients s’écartèrent, formant un rond autour de nous. On venait de capter l’attention de tout le monde.

Mon adversaire se rua sur moi une nouvelle fois mais j’étais prêt. Se décaler, frapper une fois les côtes. Il se plia. Ses pattes de crabes essayèrent de me planter et son tentacule s’enroula autour de mon torse dans tous les sens. La foule était excitée et voulait en voir plus. Les métalleux jouait plus fort encore, nous poussants au bain de sang.

Le temps se figea une fois encore. Ça y est. Le frisson parcourut mon corps et la décharge suivit rapidement. Il commençait à resserrer plus encore son étreinte pour m’étrangler mais mes piques dorsaux l’emmerdaient. Le bout de son tentacule et son œil furent à porter de mon bras gauche. Je l’attrapai et tira. Il émit un gargouillement bref et se mit à tirer lui aussi pour se libérer. Je mordis un bout de tentacule jusqu’au sang et finit par me libérer. En retouchant le sol, je bondis sur le côté et shoota deux de ses pattes. Il tituba et gargouilla plus encore.

-Je t’ai déjà dit que je ne comprenais pas, putain !

Et je frappai. Gauche, droite. Enchainer, casser des os. La décharge serait bientôt finie. Je repris mes distances et le vit avoir du mal à se remettre. Ma respiration était un peu dure. En serrant, il aurait pu me fêler une ou deux côtes. Je soufflais une seconde avant de donner à mon tour la charge. Il mordit l’air à quelques centimètres de mon oreille. Je repris mon enchainement là où j’avais arrêté. Comme je sortais d’un combat d’arène, j’étais plus que chaud la braise. Il fouetta l’air de son tentacule et je dût encaisser le choc en pleine tête. Il recula et son œil passa devant moi, sa pupille verticale me fixant. Je le saisis une deuxième fois mais cette fois je mordis dedans pour le séparer du reste. L’œil resta dans ma bouche après deux morsures et le démon gargouilla de douleur, et cette fois, c’était compréhensible. Il recula dans la foule, désespérément aveugle, et ce fut le moment que choisit le vieux pour s’interposer, malgré sa petite taille.

-C’est exactement de ça que je veux parler. Ce regard mauvais que vous avez pendant un combat. Vous êtes invincible avec ça. Une vraie machine à tuer.

-T’as pas un serviteur à aller soigner, toi ?

-Il attendra, mais rendez-moi son œil s’il vous plait.

La foule se dispersa, comprenant qu’elle n’en aurait pas plus. Les musiciens quant à eux ne purent se contenir et se bâtèrent entre eux.

-Bref, vous me devez un serviteur maintenant.

-Revenons en plutôt où nous en étions. Tu as vu les Archives Noires, le département de recensement et classification de sort, malédiction et démons de tous les Enfers ?

-Oui. Je suis une sorte d’archiviste. Je classifiais beaucoup de démons fut un temps. En feuilletant un exemplaire du livre des classes démoniaques, j’ai vu qu’une nouvelle page était apparue. Et elle parlait d’un nouveau type de démon. Plus meurtrier, plus puissant, plus résistant. Alors je me suis mis à chercher des traces. Au final, je vous ai trouver dans cette arène où vous aviez fait montre d’une très grande puissance, même si au début, vous n’aviez l’air que d’un humain.

Deux zombies enragés dégoulinants de bave passèrent près de nous en se battant, l’un avec une guitare, l’autre avec une caisse de batterie. Le trucmuche continuait à couiner dans un coin.

-Donc tu es l’un des derniers secrétaires de Satan. Je ne pensais pas un jour en rencontrer un.

Pour la petite histoire, lors du premier avènement de Satan en Enfer, au tout début quoi, il créa des entités ayant des rôles afin de structurer les Enfers. La population étaient assez faibles et sans trop d’évolutions à l’époque, ils se sont donc soumis rapidement et Satan devint ainsi le premier Seigneur de l’Enfer car il n’y avait qu’un seul Enfer avant. C’était une île grosse comme un continent flottant dans le vide et l’oubli. Il fit construire le palais et la ville se développa ensuite. Son bras droit s’occupait de la torture et de la guerre. C’était Raïr Le Brasier, un élémentaire de fureur. Il avait soumis des goules, des zombies, des vampires, des loups-garous, tout un joli bestiaire. A l’époque, les démons des Enfers n’étaient pas aussi diversifiés que maintenant. Malheureusement, un certain général syndiqué et belliqueux fini par prendre sa place, donnant ainsi envie aux soumis de se rebeller. Mais Satan avait senti le vent tourner et avait encourager les changements. Ainsi commença la lutte pour le pouvoir en une grande révolution instaurant le bordel là où il y avait un peu d’ordres. Quant à Satan, il garda la place suprême que personne n’a repris depuis.

Dans les rôles qui survécurent, il y eu les marchands. C’est eux qui refilaient toutes les dopes possibles et imaginable. Personne peut importe son espèce ne voudraient faire de mal aux marchands sans qui les Enfers seraient meilleurs. On peut retrouver certains archéomanciens chargés de construire ou d’adapter des extensions à l’Enfer principales. Quand une partie du monde vivant se retrouve ici, se sont eux qu’on envoie pour déterrer et classifier ce qu’il y a. Le travail qu’ils rapportent va dans les laboratoires des tourmenteurs. Ils s’occupent de faire des expériences en combinant des démons ensembles, des créatures et de la technologie, créant ainsi toujours plus de créatures. Certaines sont relâchées, d’autres envoyer à l’arène, etc. Certains forgerons ont survécu aussi. Ils vivent en groupe dans les Forges loin de Ruines, au cœur de la Montagne du Crâne. Et il y a les secrétaires de Satan. Ces petits êtres paraissent chétifs mais regorgent de magie, leurs pouvoirs dépassant de loin ceux du commun démoniaque. Ils ont accès aux Archives Noires sous le palais, un endroit que même les plus fous n’approchent pas. Le savoir contenu dans ces bibliothèques rendraient si marteaux qu’on en aurait l’impression d’être dévoré de l’intérieur par une nuée d’insectes et en même temps de sentir sa tête explosée à répétition tant il est impossible de tout retenir. Un secrétaire a pour devoir de maintenir en ordre et à jour un ou deux rayons de ces bibliothèques. Celui qui se tient en face de moi doit gérer le côté bestiaire. Il n’existe qu’une règle aux Archives. Ne jamais sortir de son rayon. Satan l’instaura afin d’éviter que des secrétaires résistants en apprennent trop. Les fautifs sont jetés devant une foule en délire dans le tréfond brulant. Ça fait toujours des spectacles grandioses.

Les secrétaires n’ont pas d’ennemis car tout le monde en a besoin. En cas de besoin et monnayant une soumission temporaire, ils peuvent fournir beaucoup d’informations. Mais lui, avec son serviteur, n’était pas là pour fournir des informations. Il voulait quelque chose. Les secrétaires de Satan ont toujours une vision plus grande que la vôtre. Vous ne pouvez pas les doubler.

-Oui. Peu de monde ici sait que j’existe encore. Après la chute de Satan, beaucoup de chevalier nous ont cherché pour nous torturer. Ils voulaient nos secrets et savoir comment comprendre les Archives Noires. Aujourd’hui je me cache çà et là en continuant à travailler pour les Archives. Que dites-vous de ma proposition alors ?

-Tuer le Seigneur actuel et instaurer mon règne ? La proposition est intéressante. Mais qu’est-ce que tu y gagne, toi, petit secrétaire ?

Il s’assit par terre et se caressa la barbe.

-Le Seigneur actuel est disons, plutôt contre les démons de mon genre. Comme je n’ai pas envie de finir en cellule ou dans le tréfond brulant, je préfère prendre les devants.

-En le balançant en premier dans le tréfond. Une stratégie qui a déjà fait ses preuves.

-Alors ? Deal ?

-Deal.
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