Enfant du soir

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Jury
Le ciel ensommeillé se parait de ses couleurs nocturnes, mais ce spectacle n’était pas visible de la rue. La lueur orangée des lampadaires l’occultait.

Vincent ressortait de l’école, la petite main de sa fille dans la sienne.
Elle babillait sur les coloriages. Ils n’étaient pas très réussis aujourd’hui ; elle n’avait fait que dépasser les bords. Elle ne serait jamais aussi douée que la maîtresse.
Vincent la rassurait : la maîtresse aussi devait dépasser quand elle avait son âge, et en disant cela il l’aida à monter à l’arrière de la voiture.

Maintenant elle s’était habituée à ce qu’il vienne la chercher si tard. Lorsqu’il avait commencé ce nouveau travail, elle avait beaucoup pleuré. Elle voulait rentrer à la maison le plus tôt possible pour regarder les dessins animés. Personne d’autre ne pouvait la ramener au village, et elle était trop petite pour prendre le bus toute seule.
Il fallut beaucoup de diplomatie pour la convaincre de rester plus longtemps à la garderie.
Les premiers temps, elle était tout les soirs de mauvaise humeur. Elle boudait sur son siège arrière lors du chemin de retour.
Cependant, petit à petit, l’assistante maternelle réussit à l’apprivoiser. Et puis, elle commença à connaître ses petits camarades, des enfants dans la même situation. Les enfants du soir. Ils étaient solidaires et formaient maintenant une véritable confrérie. Ils étaient les préférés de la maîtresse, car elle les gardait plus longtemps. Un lien solide les unissait, que ne pouvaient comprendre les enfants du jour, ceux qui n’étaient là qu’aux horaires de bureau.

Une fois confortablement installée dans le véhicule de papa, elle retrouva ses habitudes de voitures. Son petit siège de voiture, sa peluche de voiture, son livre de voiture ; bref son humeur de voiture.
Une humeur propice aux réflexions. Pêle-mêle sortait le bilan de la journée, entrecoupé de questions sur tout ce qu’elle pouvait voir à travers la vitre. Son père y répondait du mieux qu’il pouvait.

Alors qu’ils sortaient tout juste de la ville, Vincent s’apprêtait à lui proposer un jeu, afin de canaliser son flot de paroles jusqu’à la maison. Tout est bon pour gagner une petite seconde de silence.
Ses plans furent avortés par la sonnerie de son portable.
C’était le patron. Important.
Vincent, en bon citoyen médiocre, n’avait pas beaucoup de scrupule à téléphoner en conduisant.
Mais il y avait la petite, et cela le poussait généralement à la prudence.
Ne pouvant toutefois échapper à la tyrannie téléphonique, il prit le sage parti de s’arrêter le temps de prendre l’appel.

Il rangea son véhicule le long de la nationale, en bordure d’un champ. Nulle lumière dans ce paysage rural ; l’obscurité n’était percée que par les phares de la voiture.
D’autres véhicules de passage illuminaient fugitivement le monde, mais à cette heure ils étaient rares.

Vincent décrocha.
« Oui, le client a dit… Non, j’ai pas eu le temps… Peut-être Mathieu… Non, c’est pour la semaine prochaine… Ah, pourtant c’est ce qu’il a dit… Si ça a changé, je suis pas au courant… Bon écoute, demain on se fait un point… »
Un échange rondement mené en dix minutes. Il raccrocha avec un soupir agrémenté d’un juron.

Aussitôt il voulut repartir. Mais à peine eut-il posé la main sur le levier de vitesse que sa fille protesta d’une voix plaignante, mais sereine.
— Attends ! On peut pas rester encore un peu ?
— Quoi ? Pourquoi ?
Il se tourna vers la banquette arrière.
L’attitude de la fillette le frappa de stupeur. Elle avait la joue collée sur la vitre. Ses yeux perdus dans le lointain. Sur son visage était peinte une étrange mélancolie. Elle avait une expression douce qui évoquait déjà la jeune fille qu’elle deviendrait. On l’aurait dit sortie d’un portrait des maîtres néerlandais d’autrefois, de cette époque où le pinceau cherchait à découvrir l’âme humaine.

Que voit-elle donc ? Il suivit son regard jusqu’au point qu’elle paraissait fixer dans le lointain. Il n’y avait rien.

Rien d’autre qu’un vaste champ qui permettait de voir jusqu’au massif montagneux. Au loin, quelques nuages bleutés à peine visibles dans l’obscurité. Car tout n’était que ténèbres et le regard devinait plus qu’il n’embrassait. Certes, il y avait un ciel pur, dégagé, et les étoiles scintillaient bien à leur place dans le cosmos. Mais il était le même, celui que l’on peut voir aussi sur la terrasse, à la maison. D’ailleurs jamais elle n’avait manifesté la moindre curiosité astronomique.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Rien, je veux juste rester encore un peu.
Elle se sentait bien. Elle n’aurait pas pu dire pourquoi, mais ici elle se sentait bien. Il y avait quelque chose, là-bas… Quelque chose qui faisait du bien, mais la rendait un peu triste.

Vincent ne savait que dire ni que faire. Jamais il ne l’avait vue comme ça. Cela brisait le rituel quotidien : normalement elle devrait vouloir rentrer au plus vite. Une fois à la maison il aurait fallu lutter pour l’empêcher de s’affaler devant la télé. D’abord, la faire manger, puis le bain, les dents brossées, et en fonction de l’heure, une fois toutes les obligations accomplies, concéder quelques instants d’écrans. Autrement, au lit directement, mais avec une histoire.
Une fois la petite au pays des rêves, lui irait retrouver son ordinateur et les inepties de ce fichu client. Ou peut-être les inepties de la télé.

Sous quel charme était-elle donc tombée ? Quoiqu’il en soit, il finit par s’estomper. Au bout de deux minutes, elle s’arracha à la vitre et clama : « C’est bon, on peut y aller. »
Elle reprit son babillage et lui redémarra.
Ils retrouvèrent le village, la maison, et la soirée se passa exactement comme il l’avait anticipé.

Le lendemain, au petit déjeuner, il tenta d’évoquer l’incident en lui servant son chocolat.
« Qu’est-ce que tu as regardé aussi longtemps, hier soir, lorsqu’on s’était arrêtés ? »
Elle éluda la question avec un évasif « Mais, rien. »
Son problème immédiat concernait l’école. Elle avait promis à ses amis d’amener son nouveau jeu et supplia son père de ne pas l’oublier.
Vincent n’insista pas, et il oublia le sujet à mesure que son café s’écoulait dans sa tasse. Ces clients qui changent d’avis à la dernière minute devraient passer au peloton d’exécution.

Un jour passe, et de nouveau le soleil se couche.
Vincent, la tête bourrée de problèmes, d’aspirine, de caféine et d’insultes refoulées, se rendit comme tous les soirs à la maternelle.

Sa fille n’était pas de meilleure humeur. Elle avait des yeux rouges qui indiquaient qu’elle avait beaucoup pleuré. L’assistante maternelle avait réussi à la calmer, mais dès que la fillette vit entrer son père, l’épanchement lacrymal reprit de plus belle. Entre deux sanglots elle lui conta ses malheurs, de façon désordonnée. Vincent ne comprit l’affaire que grâce aux précisions de la maîtresse.

Toute la journée, elle avait voulu cacher son nouveau jeu. Elle en parlait à voix basse aux autres enfants du soir. Elle attendait que vienne « leur » heure pour qu’ils jouent tous ensemble avec la maîtresse. Les enfants du jour s’en aperçurent et ils en conçurent de la jalousie.
Alors ils fouillèrent son cartable au goûter. Ils volèrent le jeu. Elle s’emporta et commença à se battre. La maîtresse intervint et dû la punir. Entretemps, l’objet des convoitises avait disparu pour de bon de la circulation. Le voleur ne se dénonça pas malgré les menaces et remontrances de la maîtresse. La mafia « du jour » maintint l’omerta.
C’était injuste, et criminel. Elle protesta et cria toute la journée.

Aussi, dans la voiture, le père et la fille se retrouvèrent prisonniers d’un silence pesant.
Vincent luttait contre la brume de sa fatigue pour trouver des mots de réconfort. Elle ne répondait que par des grognements.
Puis, elle s’écria : « Papa, on peut s’arrêter comme hier ? »
Vincent mit un moment à comprendre la demande. L’événement de la veille perça lentement à travers sa mémoire encombrée. Dès qu’il se souvint, il fut aussi surpris qu’irrité.
Il voulait rentrer au plus vite se reposer. Il opposa un non catégorique. Elle se remit à pleurer.
Vincent était prêt à tout céder pour arrêter ça.
« D’accord, deux minutes ! »
Il activa le clignotant et s’apprêta à se ranger, mais sa fille protesta : « Non, c’était pas là ! Continue ! »
Il grommela et se retint de s’énerver. Comment voulait-elle qu’il se souvienne de l’endroit exact ? Un champ c’est un champ.
Il allait soulever l’objection lorsque sa fille cria : « C’est là ! »
Vincent s’arrêta un peu brusquement. Heureusement, comme la veille, la route était quasiment déserte.
Mais comment cette petite peut-elle différencier un terrain d’un autre, qui plus est plongé dans le noir ?
Une fois arrêté, il se retourna. Sa fille était déjà plongée dans sa sorte de méditation, comme la veille. Comme la veille, l’expression mystérieuse était peinte sur son visage.
Vincent, cette fois, coupa le moteur.
Un silence s’installa. Mais un silence désormais apaisé.
Lui aussi commença à se sentir bien. Une chaude torpeur s’emparait de lui alors qu’il essayait de deviner, à travers ses lourdes paupières, ce que sa fille fixait ainsi dans le lointain.
Voit-elle un monde invisible aux adultes ? Un monde de fées et de gnomes en train de danser dans ce champ abandonné ?
Il aimerait bien qu’elle le lui dise. Qu’elle l’invite à comprendre son univers.
Mais à ce moment elle paraissait loin, bien loin.
« C’est bon, on peut y aller ! »
La petite voix le tira de son engourdissement.
Il remit le contact. Les phares et le moteur brisèrent le charme et Vincent se réveilla dans le monde des adultes.

Petit à petit, l’événement incongru s’intégra à leur routine. Chaque soir, sur le chemin du retour, elle demandait à s’arrêter, toujours au même endroit.
À présent, Vincent cédait sans discuter. Cette pause obligatoire ne lui était pas désagréable. Une rupture hors du monde, hors du temps, qui lui faisait du bien, aussi.
Il commençait à connaître le trajet. On traversait les quartiers résidentiels, le rond-point, sortie d’en face, on quittait la ville. Il y avait une rangée de platanes qui s’estompait au bout d’une centaine de mètres, des vignes, puis quelques villas, et juste après un domaine agricole dont faisait partie le champ enchanté.
Il se demanda les premiers temps s’il allait bientôt se lasser. Un enfant change très vite de manie.
Mais cette lubie s’était solidement ancrée et faisait désormais partie d’elle. Partie d’eux, en réalité. Il s’était laissé absorbé à son tour.
Il s’abstint d’en parler à la mère. Ce moment de silence avec sa fille, il pensait qu’il devait le garder pour lui. La maman aurait tout le temps d’inventer son propre rituel lorsqu’elle garderait la petite, pendant les vacances.
Il envisagea de l’évoquer devant la psychothérapeute. Elle pourrait peut-être trouver la clé du mystère. Elle suivait l’enfant depuis quelques mois, depuis le divorce.
Mais à quoi bon ? Peut-être la psy aurait-elle pu trouver une explication quelconque, mais n’allait-elle pas briser la magie ?
Après tout, sa fille avait bien le droit d’avoir son jardin secret, et l’œil de la médecine n’a pas à y pénétrer.
Il espérait qu’elle finirait, un jour, spontanément, par lui révéler son secret.
Il devint très attentif à ses dessins. Peut-être contenaient-ils un code mystérieux qui ouvrirait la porte vers une explication ?
Il s’entretenait régulièrement avec la maîtresse et lui demandait si elle avait noté des changements significatifs dans les productions artistiques de la fillette.

Mais la maîtresse voyait d’autres soucis plus immédiats. La situation dans la classe allait en se dégradant.
Le petit groupe se désolidarisait.
Vincent apprit que sa fille ne s’entendait plus si bien avec les autres. L’affaire du jeu volé avait eu des répercussions. Car le voleur s’est avéré être l’un des garçons du soir, et de plus, c’était un de ses amis préférés. C’était essentiellement pour lui qu’elle avait voulu amener son jeu. Jamais elle n’aurait cru qu’il la manipulait pour s’en emparer. Cette trahison la blessa profondément.
La guerre fut déclarée. Le groupe se scinda en deux clans, les garçons contre les filles.
Mais il y avait plus de garçons que de filles. Elle comptait particulièrement sur le soutien de sa meilleure copine. Malheureusement, cette dernière changea de classe quelques jours plus tard. Elle restait seule avec deux filles avec lesquelles elle ne s’entendait pas. Ces dernières finirent par prendre le parti des garçons et elle se retrouva seule.
Là-dessus, la maîtresse dut partir en congé maternité. Un congé qu’elle pensait prolonger d’une année sabbatique. Sa remplaçante, ne connaissant rien au fonctionnement du petit groupe, imposa une discipline plus stricte.
La pauvre petite ne s’amusait plus comme avant. Elle était de plus en plus exclue du groupe. Les tentatives de la nouvelle maîtresse pour la forcer à participer à toutes les activités déclenchaient des crises de part et d’autre.
La classe du soir avait vécu.

Durant cette période, les pauses devant le champ nocturne devinrent de plus en plus longue.
Vincent dut se rendre à l’évidence, peut-être que cette mélancolie n’était pas si inoffensive. Il faudrait bien en parler à quelqu’un, un jour ou l’autre.
« Est-ce que tu espères disparaître tout là-bas ? »
Elle ne répondait pas.
C’était une tentative comme une autre, comme il en faisait quelquefois.
Elle ne répondait jamais.

Et puis, le printemps s’approcha petit à petit. Les jours rallongeaient.
Au départ, elle appréciait regarder le soleil se coucher dans son paysage préféré. Les pauses devenaient de plus en plus longues, car elle attendait que tombe le noir complet.
Cela commençait à empiéter sur les horaires tolérables pour Vincent. Une demi-heure de pause, bientôt une heure, cela faisait trop. Il ne pouvait accepter de rentrer si tard.
Il partait avant que sa fille ne lui demande.
Elle protestait en hurlant. Il fit la sourde oreille. Le soir, elle ne lui parlait plus.
Mais il ne voulait plus céder.

Alors que l’humeur de la fillette se dégradait, les vacances arrivèrent. Enfin, elle allait pouvoir retrouver son sourire. Car les vacances, elle les passaient chez sa maman. Cette dernière avait un nouveau compagnon, et un nouveau travail. De plus en plus, elle insistait pour pouvoir récupérer la garde de l’enfant.
Vincent ne s’y opposait pas tout à fait. Il pensait bien que la petite devait voir sa mère plus souvent, et lui-même avait de moins en moins de temps à lui consacrer. Toutefois il craignait le moment où il se retrouverait seul.
Jusqu’ici, elle était restée chez lui car elle ne voulait pas changer d’école.
Mais la situation était différente désormais.
Vincent fut bien obligé d’en faire part à la maman « Je pense que cela lui ferait du bien de changer d’environnement. »
« Tu crois qu’elle se sent triste ? »
« Je ne sais pas, mais j’en ai bien l’impression… »
Il allait évoquer son comportement bizarre, mais il fit machine arrière. Inutile d’inquiéter davantage son ex-compagne.

Comme prévu, la rentrée ne se passa pas sous les meilleurs auspices.
Rien n’allait plus à l’école. Par un curieux parallèle, Vincent éprouvait la même chose dans son travail. Un boss de plus en plus irritable (son chiffre d’affaires s’effondrait, et il rôdait dans les bureaux à la recherche d’un coupable), des collègues plus nerveux (il y avait de plus en plus de turn-overs, et l’équipe originelle était remplacée par des jeunes stagiaires ou alternants) et des clients fidèles à eux-mêmes (donc insupportables).
Aussi, il avait du mal à concilier la morosité de sa fille avec la sienne. Il n’arrivait plus à inventer des jeux comme avant, ou à bien raconter les histoires « en faisant les voix ».

Désormais, il n’était plus question de s’arrêter sur le chemin du retour. Il faisait encore plein jour lorsqu’il venait la chercher. Elle ne semblait même plus remarquer le champ. Elle ne voulait plus de pause. Elle voulait rentrer au plus vite pour s’affaler devant les dessins animés.

L’année scolaire s’étant terminée difficilement, Vincent baissa les armes. Il accepta que son ex-compagne ait entièrement la garde de la petite.

Le père et la fille consacrèrent les jours suivants à un grand rangement. Ils rassemblèrent toutes ses affaires qui trainaient dans la maison. Il y eut des disputes, car il voulait jeter tous les « trucs inutiles », c’est-à-dire des jouets indispensables à sa survie selon elle. Il y eut des rires aussi, car ils retrouvèrent des vieux souvenirs. Elle écoutait joyeusement toutes les anecdotes qu’il lui racontait, du temps où elle était toute petite, lorsque maman vivait avec eux. Le déménagement fut autant joyeux que bruyant.
Mais tous deux avaient le cœur lourd. Ce n’était pas un adieu, mais pour une enfant un au revoir est déjà un deuil. De même, Vincent craignait de ressentir le vide de cette petite maison de village qui allait subitement devenir trop grande pour lui tout seul.
Alors on redoublait de jeux et de rire pour ne pas redouter le moment du départ.
L’heure arriva donc sans qu’ils l’aient sentie venir : ils avaient pris du retard. La voiture fut chargée de toutes les affaires ayant survécu à la sélection.
La nuit commençait à tomber lorsqu’ils se mirent en route.

Il fallait se rendre d’abord à la ville avant de prendre la sortie d’autoroute. C’est-à-dire, passer par la nationale.
Ils quittaient le village.
Au bout de quelques mètres, il entendit une demande inespérée.
« Dis papa, on peut s’arrêter ? »
Il ne se le fit pas dire deux fois. Tant pis pour le retard.
Il se rangea à l’endroit habituel. Il éteignit le moteur, les phares. Et il laissa la nuit tout envahir.
Un dernier adieu à leur monde, au champ enchanté.
Alors qu’il regardait le visage de sa fille, habité par son expression mystérieuse, il retenta de poser la question qui le hantait.
« Tu ne veux vraiment pas me dire ce que tu vois là-bas ? »
Pour une fois, elle se tourna vers lui, l’air un peu perdu.
« C’est que je sais pas le dire. »
Cela le fit sourire. Évidemment, elle est trop petite pour avoir tous les mots permettant d’exprimer les sentiments complexes.
« Alors tu me diras quand tu seras plus grande ? »
« Promis ! »
Ils scellèrent le pacte en tapant leurs mains.


Quelques mois plus tard.
Il s’y attendait après tout. Il avait prévenu plusieurs fois le boss. Mais c’était trop tard : dépôt de bilan.
Un dernier jour de bureau a quelque chose d’étrange, c’est comme un déménagement. Il remit quelques comptes en ordre. Reprit ses affaires qui trainaient çà et là. Puis des embrassades viriles avec quelques collègues. Le patron restait stoïque en apparence, cependant tout le monde voyait bien ses yeux rougis.
Mais bon, ce n’est que la fin d’une aventure, il faut savoir rebondir, et on se reverra dans un monde meilleur camarades.
Sur ces belles paroles, un apéro. Un apéro amer au goût de whisky.

Un peu éméché, Vincent roulait sur cette nationale qu’il connaissait par cœur.
Le quartier résidentiel. Le rond-point. Les platanes. Les villas. Le domaine.
« Dis, papa, on peut s’arrêter ? »
Il freina brusquement. Route déserte comme d’habitude.
Il se tourna vers le siège arrière.
Évidemment, elle n’était pas là. La voix n’avait retenti que dans sa tête.
Le champ par contre était bien à sa place. Il se rangea sur le bas-côté.
Il éteignit ses phares et le noir profond envahit le monde.
Il regarda vers le lointain.
Non, décidément, il ne comprenait pas. Y’avait-il seulement quelque chose à comprendre ?
Autant en avoir le cœur net.
Il ouvrit sa portière et ses chaussures de cuir goûtèrent au sol de boue retournée.
Le froid pénétrant lui serra les os. De la vapeur sortait de ses lèvres. Il fit quelques pas en avant.
Alors, quoi ? Où sont les lutins ? Les fées ? Les fantômes ?
Il avança encore un peu. Qu’y a-t-il donc ici ? Pourquoi avez-vous pris ma fille ?
Ses pas se faisaient de plus en plus résolus. Il luttait contre la terre gorgée d’eau qui aspirait ses pieds.
Il avait atteint le centre. Et rien d’autre que le silence, le silence et les ténèbres. Le néant. Le vide absolu.
Un vide qui envahit petit à petit son être, et le rendait violemment conscient de lui-même. Il n’avait plus d’emploi, plus de famille.
Il se retourna vers la route. Sa voiture, inerte, gisait là où il l’avait laissée. Elle aussi faisait partie des ténèbres, et du vide.
Pourtant, alors qu’il fixait la vitre arrière, il crut distinguer un visage qui le fixait. Un visage de jeune fille. Il ne s’en étonna pas beaucoup. Le visage de son enfant devait s’être peint sur cette vitre.
Et il ne pouvait toujours pas comprendre ce qu’elle regardait.
Il suivit la direction qu’il lisait dans ses yeux, bien décidé à percer le secret de ce regard.
Faut-il aller encore plus loin ? Plus loin ? Par où ? Par là ?


Le propriétaire appela la police pour qu’ils enquêtent sur cette voiture garée au bord de son champ depuis plusieurs jours. Impossible de savoir ce qu’était devenu le conducteur. Les dernières pluies avaient effacé toutes les traces.
Grâce aux papiers retrouvés dans le véhicule, on put identifier facilement le disparu. On contacta sa famille, y compris son ex-femme.

La maman ne savait pas comment annoncer le drame à la petite.
Alors elle confia à son compagnon la triste besogne. Il s’adressa à elle alors qu’elle jouait dans le salon, sur le canapé.
« Ton papa est parti, et personne encore ne sait où il est allé. Mais je suis sûr qu’on va le retrouver. »
L’enfant ne parut pas triste, mais une étrange expression apparut sur son visage.
Elle resta un long moment à regarder à travers la fenêtre.
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