Encubé

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Ce soir, la porte s'ouvre – encore – sur une vie moyenne. Je lâche au sol la fonte que je me trimballe en guise d'affaires : sac à dos, feuilles de cours, copies médiocres. Le poids d'une existence pourtant légère m'a pété les épaules. Tout juste rescapé d'une semaine rigide, je balance manteau et chaussures. Par terre, à l'entrée. Je refuse qu'ils me suivent ici ; j'ai trop honte. Et, dans le fracas de leur chute, une voix s'élève depuis la chambre : derrière les dialogues incohérents que vomit la télé, j'entends un de ces « Range tes affaires ! » martelé dur ; j'en ai la chair de poule. C'est vendredi soir à Châtenay-Malabry ; je suis en week-end.

J'habite une ville moyenne. Une ville-dortoir, un prolongement boisé de notre chère capitale. C'est une greffe : elle n'existe que pour le corps qu'elle complète. Et son cœur, s'il en est un, se dilue dans le grand parc de Sceaux — ville à laquelle Châtenay voudrait bien disputer la propriété du domaine. Le centre ressemble à n'importe quel quartier de banlieue : un bar-tabac, un supermarché terne, une école primaire braillarde. J'habite un lotissement gris. Mes voisins ont sans doute le même appartement que moi ; je ne les connais pas. Savoir que Chateaubriand a vécu là, pouvoir même visiter sa maison : je n'y vois aucun réconfort. Au contraire. L'étau de l'Île-de-France a noyé cette commune qui n'existe pas. J'habite le 92.

Ce soir, comme tous les soirs, Lisa est devant la télé. Elle me raconte sa journée : les enfants ont été dissipés, les transports bondés, les parents irrités. Moi aussi : mes élèves ont été dispersés. Comme toujours. Entrecoupés par une épreuve qui doit départager les « Marseillais » du « Reste du monde », nous voilà encore à déclamer ces répliques de l'avant week-end. Comme au début de chaque week-end. Et moi, je me vois déjà subir les heures longues et grises de ces deux jours moyens. À un moment, chose rare, Lisa baisse le son, soudainement. J'avais totalement oublié que nous disposions d'un pouvoir sur ce rectangle métallique. Nicolas et Angel bougent les lèvres et agitent leurs bras à ce tableau muet ; il doit se passer quelque chose. Le gouvernement a annoncé un allègement du confinement, qu'elle me dit. Je me retourne ; elle rayonne à ce point qu'on dirait une lanterne. Elle a vraiment l'air contente. Mais moi, je ne comprends pas bien ce bonheur. Je suis très heureux bien sûr, de la voir s'allumer de la sorte, mais, « de tous temps » – comme diraient mes élèves – Châtenay est un confinement.

Ici, les bâtiments ne sont que des cubes de plâtre, symétriques et rugueux ; ce ne sont que des boîtes pour nous ranger la nuit — nous autres, les esclaves de seconde zone. Et nulle contrepartie ! Châtenay, à ce que j'en sais, ne dispose même pas d'une rue à bars. La pharmacie épouse le dos du tabac, face à l'école ; je l'ai déjà dit. Ici, rien que des structures de première nécessité. Et peu de gens. Très peu. On raconte même qu'à Châtenay, l'attestation de déplacement est inutile. Crédible. De toute façon, je doute que les policiers y patrouillent ; les sapins et le goudron sont rarement déviants. Quant à ce déconfinement progressif, nous pouvons le fêter bien sûr, mais pour les autres. Ceux qui vivent entre le travail et le sommeil ; cet espace-là, moi, je le meuble.

Nous allons donc préparer une fête : la chance. La première chose à faire, naturellement, c'est d'adresser les invitations. La logistique doit être au point. Pour nous atteindre depuis Paris, Lisa et moi, rien de plus simple : un métro, un RER et un bus — il aurait récemment remplacé les locations de chevaux. 12 km de transports pour une bonne heure de plaisir ! Comment nos camarades refuseraient-ils le parc de Sceaux ? Comment diraient-ils non à notre lotissement ? Il est si droit ! Une version miniature de la Karl Marx Straße ! Et notre fabuleux duplex alors ? Il est immense : on dirait les locaux de la CAF, le monde en moins. Et pour cause, nos amis sont déjà pris, hélas ! Aussi étonnant que cela soit, ils nous ont préféré les bars du centre, jusqu'aux grand-mères lilloises. Même temps de trajet pourtant. Ce soir, comme tous les soirs de confinement, j'allumerai ma console de jeux.

Les doigts comme un marteau sur les touches rondes de la manette, je jette ma frustration dans un centre au second poteau ; ce jeu de foot daté ne me réussit décidément pas. T'es sûr que Yanis n'est pas là ? me demande Lisa entre les mille insultes que je lance à l'écran. C'est déjà la troisième fois qu'elle réitère, comme si, à force de jeter des mots dans le cube, ils allaient matérialiser son désir. Ici, à Châtenay, la parole n'est jamais performative. Il part à Aix, Yanis ; et il a bien raison. Non, il ne sera pas là. Oui, nous resterons le dos froissé contre le mur, à attendre que le travail nous reprenne. J'ai perdu et jeté la manette ; le plafond comme un drapeau blanc s'est à peine obscurci, sans espoir, sans nuance. Et, lorsque des yeux je suis ses arrêtes, j'ai du mal à distinguer les côtés ; je me perds presque entre sol et plafond. Cette Game Cube chromée dans laquelle nous vivons sans pouvoir jouer aura bientôt raison de ma flamme. Mon courant peine à circuler : ma vitalité clignote. Seul mon chat, de son poil bicolore, s'en vient donner un relief à la chambre : merci. Brave bête. Laisse-moi onduler du doigt sur ta peau élastique, que je trouve une idée.

On pourrait aller voir les voisins, que je lance à Lisa. C'est vrai qu'on ne les connaît pas vraiment ; c'est l'occasion. J'en attends beaucoup de cette idée. Mais les mots s'échouent à un recoin de la pièce, sans écho. La tête enfouie entre deux oreillers, celle dont je partage le toit ne semble pas m'avoir entendu. La télé continue de me ronronner à la tête ; c'est peut-être le chat. Qu'importe. Il est déjà 22 h 15. C'est l'heure d'aller dormir. Le moteur métallique de la brosse à dents s'accorde à merveille avec le cube de la salle de bain ; c'est exactement la même pièce que la chambre, avec un lavabo et une baignoire en plus — blancs. Au moins, je n'aurai plus de caries. Ici, tout est prévention. Alors, pour ne pas être trop fatigué demain, je me couche. C'est un geste simple, mais qui protège. L'écran est encore allumé ; des images de baleines s'y succèdent. J'aimerais m'endormir avec elles, mais la noyade m'effraie. Le chat est retourné à son panier. Lisa dort. Demain, c'est aujourd'hui qui continue.

Il est 8 heures. Je me réveille comme je me suis couché. Le rêve n'a pas eu lieu ; il ne s'est rien passé. Lisa est déjà à l'étage, au deuxième niveau du cube. En haut, c'est pareil qu'en bas. Sauf peut-être le bureau et le four ; il n'y en a ni dans la chambre ni dans la salle de bain. Quoiqu'il en soit, après m'être fait gueuler dessus par le chat – il veut jouer lui aussi – je monte me faire un café. Lisa est affairée à son bureau ; je lui adresse un regard, comme pour lui notifier que je l'ai vu. On pourrait aller voir les voisins, que je lui lance. On ne les connaît pas vraiment ; c'est sans doute là une opportunité. Cette fois, elle se retourne, avec un sourire figé sur une moitié de bouche. Tu sais, ce sont tous des fonctionnaires. Et la plupart travaillent aux impôts. Mais tu peux essayer bien sûr. C'est vraiment pas de chance. Des bâtiments ennuyeux, des personnes blanches et fades : une ville moyenne. Je tourne en rond dans mon esprit ; j'ai l'impression de vivre un roman de Flaubert, sans le style. Je pourrais essayer bien sûr. Ici, je me nourris d'efforts vains. J'aurais tout à gagner. Mais tout de même, inviter les sbires de Bercy, leur proposer une bière pour oublier que mes 5 euros d'APL sont partis aux Maldives au nom du CICE, ça me fait chier.

Il est 13 h 30 quand je me décide enfin à y aller. C'est la porte de gauche, au fond du couloir. Heureusement, les noms sont collés dessus ; ce hall n'est qu'un bras de labyrinthe de plus au gros cube. Tout se ressemble. Mais celui-ci d'appartement, je le trouve particulier. C'est bien le seul dont la porte d'entrée est encore recouverte d'une toile en plastique. Pourquoi ne pas l'avoir enlevée ? Certes, nous vivons dans la peinture et la neutralité du neuf. Mais quand même. Soit que les locataires n'accordent pas la moindre importance à leur niche ; ce serait légitime. Soit, et c'est sans doute la piste la plus crédible, qu'ils n'envisagent pas de rester là. J'imagine bien les cartons empilés, toujours fermés, remplir les coins de leurs morceaux de murs. Quoi qu'il en soit, c'est l'occasion de leur demander. Je les croise souvent ces voisins : une famille tout ce qu'il y a de plus ordinaire. Une famille quoi. Bref, je sonne. La porte s'entrouvre aussitôt, et dans l'entrebâillement un œil tout noir m'encercle. C'est le patriarche : gouffre bien rouge sous le nez, forêt de sapins aux joues ; c'est vrai qu'on est bientôt Noël. Le regard foncé, les sourcils froncés, il a le visage en gondole des types qui se prennent la tête. Il me regarde ; je le regarde. Dans ce hall d'immeuble, le temps s'écoule encore plus lentement que dans le corps du cube. De sa voix d'hiver rauque et froide, il finit par me demander s'il peut m'aider. Bonjour monsieur, Lisa et moi, nous voudrions organiser une fête des voisins. Ce serait pour célébrer le déconfinement, que je lui marmonne. Le silence s'installe ; la lumière s'est éteinte. Il desserre alors son front, un peu. La chaîne de sécurité coule ; il m'ouvre la porte : entrez donc, jeune homme.

L'appartement est le même que le mien. Je succède au dos du bonhomme ; il me mène à l'étage du duplex, dans le salon — comme chez moi. La pièce est un peu plus grande que la nôtre ; c'est un carré bien sec. Les murs sont blancs ; le carrelage est blanc. Je balaye le salon des yeux, et tombe sur un bureau — gris. Il y a une table rectangulaire au milieu, qu'entoure un canapé de coin ; l'ensemble aussi est gris, et forme un angle droit. Enfin, au fond de la pièce, je distingue assez nettement une bibliothèque en bois massif, très élégante, dans laquelle sont rangés des dossiers. On lit clairement, inscrit au marqueur noir : « 2013 », « 2014 »... « 2019 ». Impeccable, mais pas de cartons ; je suis déçu pour mes deux hypothèses. D'un coup, sa voix interrompt ma balade : vous tombez bien ! Les enfants sont à l'école et mon épouse est partie faire des courses. Il me sourit. Alors comme ça, votre amie et vous, vous voulez faire la fête, c'est bien ça ? Et il éclate d'un gros rire. L'homme est fort : il a les épaules carrées et un petit bidon à bières. Ses mains font partie de celles en qui on peut avoir confiance. Tout en se marrant, il vient à poser son gros cul sur le canapé ; il m'y invite ; j'accepte. Son visage est dur, mais derrière une cicatrice au front et quelques rides aux coins des yeux, son regard brille d'une tendresse de père. Il reprend. Vous savez, quand j'étais jeune, je pensais comme vous ; je passais mon temps à m'amuser. Avec les copains, on errait, quelques verres à la main, de Montmartre à Ménilmontant ! Je l'interromps : cette fois, c'est tout de même particulier, vous en conviendrez. Le revoilà à éclater de rire, encore. Vous voulez un café ? Je vous aime bien. Bougez pas de là. Je hoche la tête, et commence à me rouler une cigarette.

Il revient, deux tasses à la main. On se pose sur le balcon — j'ai le même chez moi. Alors comme ça, vous voulez fêter la fin du confinement ? Je le sens me railler. Oui, que je réponds tout sec. Et puis, ça pourrait aussi être l'occasion de vraiment se connaître ; c'est pas comme ça qu'on fait avec les voisins ? Il ne dit rien ; il me regarde avec ses yeux doux. J'ai la désagréable sensation de venir quémander de la chaleur sociale. Il inspire profondément, comme s'il s'apprêtait à me faire une confidence : Vous savez, avec ma femme, ça fait bien longtemps qu'on n'a pas vu du monde... je veux dire, qu'on a pas échangé hors du cercle familial. Il passe sa main entre ce qu'il lui reste de cheveux, bien au milieu, là où se dessine la terre en friche de son crâne presque chauve. Jeune homme, dès qu'elle revient, je lui en parle. Les enfants seront sans doute contents de voir un peu de monde. Vous voudriez faire ça à quelle heure ? Sa voix n'est pas assurée, mais je prends quand même la réponse pour un oui. Il faut bien que je ramène quelque chose à Lisa. Pour l'heure, je lui dis, on pensait commencer vers 8 heures. - À 8 heures ? - Oui, dans ces eaux-là. - Je ne comprends pas très bien... je vois à ses yeux qu'il s'affole un poil ; je ne saisis pas : vous voulez dire 8 heures ? 8 h 15 ? 8 h 30 ? On peut même se dire 8 h 20 ou 8 h 25 si vous préférez, mais dites-moi ; vous vous rendez bien compte qu'il faut s'organiser ! Un filet de sueur commence à lui perler du front ; sa forêt déboisée est en train de devenir luisante au soleil gris de Châtenay. J'essaie de le rassurer. Écoutez, nous ne sommes qu'à une porte de distance. Je vais demander à Lisa, et je vous ferai une proposition quant à l'heure exacte. - Oui, je vous remercie. Je le vois sécher un peu de la tête ; le bonhomme a retrouvé son calme : Pour être honnête, ça fait un bon moment que je ne fais plus de rassemblements ; je n'aime plus ça. Pas que je me fasse trop vieux, ça non. C'est plutôt que je ne veux plus me leurrer ; vous voyez ce que je veux dire ? Je hoche la tête, mais je ne comprends rien. On finit le café ; j'écrase la queue de ma roulée dans le cendar. Je le remercie pour l'accueil ; cette première entrevue reste en suspens dans ma tête. Attendez ! Qu'il me jette, alors que je descends les escaliers. Mettez-moi un mot sous la porte pour me dire, d'ici une heure. J'en parlerai à mon épouse ; m'en principe, c'est bon.

Quand je rentre, je monte à l'étage du duplex — le même, exactement le même, que celui dont je viens de descendre. Lisa est à son bureau ; elle y prépare ses cours au rythme de l'imprimante. On dirait qu'une machine à vapeur gémit dans le salon. Une machine à vapeur, sans vapeur. Elle me regarde, derrière ses lunettes d'institutrice : Alors, il a dit quoi le voisin ? Je baisse la tête ; je sais que la discussion qui s'amorce va être douloureuse. - A priori, il a l'air d'accord. Il doit juste en parler à sa femme. Le problème... - Le problème ?... - Le problème, Lisa, c'est l'heure. Il en veut une précise. - Mais tu lui as dit quoi ? - Comme on avait dit : vers 8 heures. Elle décroche alors les yeux de ses photocopies. Elle me fixe – pour une fois – dans les yeux. Le problème, qu'elle me lance, c'est que les gens ont des choses à faire, Rémi... ils travaillent... tu sais ce que c'est toi, le travail ? Je ne comprends pas vraiment ce qu'elle veut dire. Comme je ne relève pas, elle poursuit : le temps libre, ça s'organise. On n'est pas tous comme toi à flâner... le cube se remplit de nouveau d'un silence gris. Il est lourd, ce silence. Il m'accuse. Elle lève les yeux ; elle a presque accroché ses sourcils au plafond. Écoute, ce n'est pas grave. Marion m'a envoyé un message : elle vient nous rendre visite ce soir. Lisa arbore le même sourire qu'hier soir. Elle est gentille quand même ; elle ne m'en veut déjà plus. De toute façon, c'est le moment d'entamer les préparatifs. On dispose ici de tout le nécessaire — et au-delà encore. J'aimerais quand même les voir, les voisins ; ça pourrait être sympa. Alors, avant d'ouvrir les paquets de chips, et de les ranger dans les petits bols, je glisse le mot sous la porte de Reda. On sait jamais. 8 h.

Il est déjà 17 h 30 lorsqu'on relève la tête de la cuisine, Lisa et moi. Marion devait arriver vers 17 h. Ou plutôt, à 17 h. La petite table du salon est prête : trois bols disposés avec un soin précis, deux assiettes et une bouteille. Des triangles dans un carré. En plus des chips – nous en avons différents types : les triangles, les chips à l'ancienne, et celles au goût moutarde – l'apéritif comporte des olives et de l'emmental. Pour accompagner le tout, un vin trône sur la table. C'est un Côtes-du-Rhône ; les Bordeaux sont trop forts. Dans la cuisine, une soupe de carottes somnole. Quelle soirée. Lorsque je pense à Kerouac, à Rimbaud, à tous ces pauvres bougres qui ont erré de Bruxelles à Los Angeles, je mesure ma chance d'avoir trouvé Châtenay. Ici, pas de drogue certes, pas de jazz non plus. Non, ce n'est pas le genre des cubes. Non. Ici, c'est chips à la moutarde et Côtes-du-Rhône ; les temps changent ; il faut y penser. Pas trop longtemps, bien sûr. Le temps de la réflexion est souvent bref ici ; d'ailleurs, c'est le moment où Lisa m'appelle, catastrophée : Marion a raté son bus. J'en perds la voix. Ses dents à elle, se mettent à claquer. Le destin nous a pris pour cible, une fois de plus. La pauvre Marion, elle y était presque ! Mais non. Il a fallu qu'elle le rate, ce bus des Enfers. Pourtant, elle était bien partie, Marion. Depuis Boulogne, elle avait pris le métro, puis le RER B. Seulement, arrivée à Antony, elle a raté le 395. C'est une erreur dont on se remet rarement. En semaine, il passe souvent : environ toutes les 20 minutes. Mais le week-end, le trafic s'arrête à l'heure du souper — dans les maisons de retraite. Il faut marcher donc. Marcher d'Antony RER jusqu'à Croix blanche. Marcher, alors que le soleil s'est déjà rendormi.

Je ne peux qu'oser imaginer son calvaire. Arrivée à Antony, elle va prendre à droite. C'est une longue rue qui monte. Une longue rue qui monte sans personne pour la descendre. Elle va y voir sans doute, juste à sa gauche, le théâtre en chantier. De son côté du trottoir – à droite donc – elle va longer des bâtiments résidentiels ; il y a peu de chance qu'elle remarque la médiathèque : ici, les murs se succèdent sans distinction. Ce sont des dunes dans le désert qu'un même vent lisse. Elle va grimper donc, pendant bien 10 minutes. La tête pointée en direction du bitume, elle ne verra sans doute rien du peu qu'il y aurait eu à voir ; je parle des rares maisons individuelles en pierre qui marquent le chemin comme de vieilles bornes kilométriques. Mais au bout d'un moment, les écouteurs dans ses oreilles vont perdre en épaisseur, et elle sera forcée de rencontrer le cimetière d'Antony — c'est là que la commune prend fin. De part et d'autre de la route, tombes et croix quadrillées préparent à ce qui suit : la mort prend à rebours ceux qui voudraient s'enfuir ; mieux vaut l'attendre. C'est là qu'elle va accélérer le pas. La voilà donc désormais au croisement des mondes, la Marion. Perchée sur le pont du Carrefour de l'Europe, c'est balcon sur périf ». En bas, elle ne verra défiler que les yeux rouges et longs de monstres qui s'agitent dans d'injurieux vrombissements ; et dans la rue : toujours personne. Elle va traverser le pont. C'est seulement maintenant, au bout de 20 minutes, qu'arrivée de l'autre côté, elle atteint Châtenay. Ce chemin qu'elle a pris, c'est celui qui vient de Bourg-la-Reine, de Cachan. Elle va ensuite se retrouver à un autre carrefour : ici, de secondes chances sont fréquemment offertes ; ça se comprend. Quoi qu'il en soit, elle ne pourra pas manquer, sur sa droite, ce bras d'autoroute qui ramène à Paris. Tout proche d'elle, il y a cette seule station essence aussi, qu'accompagne un classique « buffet à volonté » asiatique. Mais à sa gauche, c'est tout Châtenay qui s'anime : une avenue gigantesque dont on ne voit pas le bout s'élance. Elle est en travaux, évidemment : on dirait une tranchée. Et les violons désaccordés des machines en marche chantent un air faux. Le tram' est en construction ; il fallait bien finaliser la greffe. De son côté, Marion va prendre tout droit : Châtenay côté Sceaux. C'est une très longue avenue qui descend. Vers la droite, c'est l'immense parc ; on ne peut pas le rater. Si elle y regardait de plus près, elle y verrait quelques mèches d'arbres dépasser des cloisons qui ont été construites. Mais elle continuera sans doute à gauche : c'est par là qu'on habite. Avant de nous atteindre, il y a encore 10 bonnes minutes. Elle va passer devant un nouveau chantier — encore un ! — titanesque. C'est une ville dans la ville qui s'y construit ; on y prévoit écoles, commerces et autres dortoirs. De nouveaux cubes sont en germes. « Achetez dès maintenant du studio au T5 ! » qu'on y lit. Mais Marion ne va sans doute pas y prêter attention. L'œil unique – et blanc – d'une grue va guider sa marche, sur ce chemin où les lumières sont rares. Enfin, après un ultime rond-point – l'heure de la dernière chance – elle atteindra notre morceau d'avenue. Il ne restera plus qu'à trouver notre immeuble parmi les foules de boîtes grises ; par chance, chacune dispose d'un numéro.

De mon côté de la boîte, j'attends. Lisa m'avertit qu'il n'y a plus de falafels ; je vais devoir sortir pour aller en chercher. Marion ne va plus tarder ; il faut que tout soit prêt. Je mets mon masque et prends la cage d'escalier — il n'y a pas d'ascenseur. Comme d'habitude, une fois dedans, l'angoisse surgit : c'est un serpent rigide et granuleux dont je dois me dépêcher de sortir. L'œsophage d'une bête sans merci. Les murs sont bicolores : blanc en haut, gris en bas. Les marches sont dures et pleines ; elles ne craquent pas. Je m'y sens pris au piège dans cette cage d'escalier. Alors, je m'arrête à un étage, et je regarde la porte qui mène aux appartements. Si ça va vraiment pas, j'ai juste à sonner chez quelqu'un, que j'me dis. Je me calme : je reprends mon souffle. Là, c'est le moment où j'enfile mon casque. Les premières phrases musicales sont à peine passées que j'ai déjà dévalé les trois étages. Chaque fois, c'est la même chose : elle a beau être large cette cage d'escalier, j'ai l'impression qu'elle m'étrangle. Je sors de la boîte donc, et me voilà à prendre à gauche, vers la « coulée verte ». Je montre les talons au parc de Sceaux pour m'en aller en direction du centre de Châtenay. Il fait nuit, et le circuit boisé sur lequel les sportifs défilent ressemble davantage à une scène de crime qu'à un parcours. Ils ne sont pas nombreux à courir : deux trois. Je ne les distingue que par cette lampe qu'ils accrochent à leur front ; ils n'ont qu'un œil chacun. Une fois passée la « coulée verte », je prends la grande rue résidentielle ; 5 minutes de marche, et me voilà au centre. On ne risque pas de s'y perdre. Ici, tout est solidement condensé : vétérinaire, école, mairie, tabac, supermarché. Un agrégat de cubes qui forment un cube. De part et d'autre, une route segmente l'ensemble. Un arrêt de bus y est planté : quelques personnes attendent, mais personne ne descendra. De temps en temps, des voitures passent. Sans s'arrêter. Ce soir, il n'y en a pas. Cette ville n'est qu'un transit, une pause organisée. Et moi, je traverse le passage piéton ; je ne regarde même pas la route. Le supermarché est ouvert, tant mieux. Je vais pouvoir ramener nos falafels à 3 euros. Et bio en plus. À Paris, ils sont à 5.

Sur le chemin du retour, je vois les petits cubes germer au devant ; je ne les aime toujours pas. Déjà, parce que ce sont des cubes. Mais aussi, et surtout, parce qu'ils sont en plâtre. Moi, j'aime la pierre. La pierre, ça donne ; le plâtre, ça prend. La pierre, ça parle : ça raconte des histoires. C'est plein d'images et de sons d'antan, plein de parfums ondulés. C'est comme un poème romantique : carré, mais luisant d'inflexions. Et quand ça saigne de copeaux blancs, c'est tout un chant qui s'écoule dans la pièce. La pierre, elle peuple notre solitude ; c'est pour ça qu'on aime cette heure qui succède à la fête. Mais ici, il n'y a pas de pierres. Non, rien que du plâtre. Du plâtre fade comme une asperge, mais d'une rigidité de métronome. Que de métronomes. Le plâtre, c'est la rigueur sans la musique. Sans la musique, sans les couleurs, sans les parfums. Il ne donne rien, au contraire. Il aspire nos regards ; il les noie dans un blanc sans leurre. Il aspire jusqu'à la dernière goutte de vitalité ; il nous somme d'abdiquer. Et c'est ce que j'ai fait. Sans m'y résoudre bien sûr, mais je l'ai fait. Encrassé dans ce cube sans porte, j'ai conservé l'espoir d'une clé circulaire ; je ne la cherche plus. Heureusement, le mensonge existe : il tient ma position.

Arrivée au dortoir, Marion est déjà là. Elle a même ramené son ami : Julien. Je les salue. À nous trois, on vient de quadriller Châtenay.

Au sol, près de la porte, je trouve la réponse du voisin : il accepte, et me propose un petit-déjeuner à 8 h. Signé Reda. On s'est mal compris. Les trois sont montés au salon ; je les suis : c'est là que les bols ont été disposés. Ils se posent sur le canapé. La discussion commence, alors que je m'en vais dans la cuisine mettre les falafels sur le feu. Tu les prends où toi, les falafels ? - En général, à Auchan. J'aime bien Picard aussi, mais là, ils viennent de Casino. - Moi, j'aime pas trop Casino ; c'est beaucoup trop cher. - Attends, ça dépend. Moi, au Auchan d'Issy, j'ai acheté des oranges à 0,99 centimes le kilo. - Sérieux ?! - Je vais peut-être regarder alors. Je vais souvent à Carrefour, mais les fruits sont vraiment pas en bon état... je préfère payer un peu plus cher, au moins j'aurai une meilleure qualité. - Après, le problème, c'est d'avoir l'inspiration : je sais plus quoi cuisiner. - De ouf. - Moi, c'est pareil. - Il y a une application pour ça. - Hein ?! C'est quoi ? - En gros, c'est une appli, tu choisis des recettes, et ça te fait une liste de courses. - Trop bien ! - Et ça s'appelle comment ? - Jow. Franchement, je vous conseille, ça a changé ma vie. - Après, sur Instagram, il y a pas mal d'idées aussi. - Ouais. - Ouais. - Et toi, ta boîte aux lettres alors ?... Je reviens à ce moment-là, avec les falafels bien cuits. On mange. On boit. On discute. La soirée s'écoule. C'est sympa.

Il est presque minuit maintenant ; Marion et Julien ont appelé un Uber. J'ai envie de partir moi aussi. De les suivre, et d'aller à la gare. Maintenant. Lisa est d'accord. Elle comprend : j'ai besoin de prendre l'air. Le sac est déjà fait. Ce n'est plus de la fonte ; juste une toile légère. Je m'imagine déjà comme dans un rêve flottant : 80 balles, ça les vaut bien pour s'évader du cube. Je glisserai par les champs, circulaire ; à 300 km/h, c'est toute la nature qui file à l'horizontale, bavante et imprécise. Sans forme. Mais elle est belle. Belle à voir. Bien sûr, les toiles impressionnistes de la France rurale sont parfois entachées. Mais le trait grossier des éoliennes passe vite ; ça n'a pas d'importance. Au bout de 2 h 40 donc, j'aurai atteint la pierre. La pierre et sa musique. La pierre et ses parfums. Bordeaux. Une ville moyenne aussi, mais liquide. Libre. Svelte dans ses tours. Ouverte au mouvement intestin. Belle, autonome et insaisissable, comme l'amour. La fluidité du rêve s'estompe bien vite pourtant, sous la brume nocturne de Châtenay ; le Uber est arrivé ; il nous appelle des phares. Je ne me suis même pas vu descendre. J'ai à peine le temps d'embrasser Lisa, que Marion et Julien s'élancent. Je les suis, et dans la précipitation, je glisse entier sur une belle plaque de verglas : Arrête-toi là, qu'elle me dirait si elle pouvait parler. J'essaie de me redresser, la douleur est vive. Je ne l'avais pas vue, dans le noir en plus. On dirait bien que les cubes ont des complices. Lisa accourt pour me venir en aide. J'aurais dû faire plus attention... Malgré son petit gabarit, elle parvient à me relever. Lisa fait un léger signe de la main au Uber ; finalement, elle me garde ce soir ; la voiture est partie. On remonte donc, elle et moi. Les escaliers sont moins étroits que d'habitude, mais les marches sont plus dures. Beaucoup plus dures. Arrivés tout en haut, Lisa ouvre la porte et m'installe dans la chambre ; c'est un lit Ikea qu'on a ; je m'écroule — la fonte que je me trimballe en guise d'affaires gît là, au sol. Écroulée elle aussi.

Le lendemain matin, je décide d'aller sonner chez le voisin : il est 8 h 5. Il m'ouvre tout de suite. Un café, une clope, et hop à l'étage ; on reprend l'échange. Écoutez... - Rémi... - Oui, écoutez Rémi, moi d'ailleurs c'est Reda — enchanté Reda... - J'vous disais hier... ne vous inquiétez pas pour l'heure. Je vous disais hier... voilà... quand j'étais jeune donc, je ne pensais qu'à faire la fête. Et puis, la vie, tout ça, j'ai compris que j'étais dans l'erreur. Ici, c'est vrai, on prend peu de bon temps ; mais au moins, on est dans le vrai... quand je vous dis le vrai, je veux dire qu'on se voile pas la face. Je suis pas croyant, ni rien, hein. Faut juste savoir qu'il n'y aura rien ensuite, et j'ai bien peur que vos petites sorties vous fassent croire le contraire. Faites la bringue, évidemment, mais ayez toujours à l'esprit qu'il n'y aura rien ensuite, même un verre à la main. Il tire sur sa clope, moi sur la mienne. C'est sûr que si on continue, il n'y aura rien ensuite ; et cet ensuite risque d'arriver très vite. - Monsieur Reda, je ne suis pas sûr de bien comprendre. Je vous ai simplement proposé une soirée, pour faire connaissance, fêter la fin du confinement. - Simplement ! C'est ce que je vous dis. La semaine est un confinement ; le week-end vous offre la possibilité de l'oublier. C'est bien. Mais ne vous figurez surtout pas que vous ouvrez l'après ; vous ne faites que maintenir cet à-côté. Vous voyez ce que je veux dire ? Écoutez Rémi, nos compagnes, elles, elles ont compris. Elles travaillent dur, davantage que nous encore, que moi en tout cas, avec les enfants et tout ça. Mon épouse, elle attend le week-end, les vacances, et la mort, dans cet ordre. Faire la fête sans conscience, c'est oublier le dernier. C'est elle qui me l'a appris. - Vous n'avez donc aucun espoir ? - Mais, mon cher Rémi, vous n'avez rien compris ! C'est nos enfants notre espoir ! C'est pour ça qu'on préfère les soirées en famille que les fêtes dont vous me parlez ! Je viens de terminer mon café.

Derrière les nuages au loin, j'entrevois les vacances : plus qu'un mois. Je jette un œil en bas, le bitume luit sous le crachin. Depuis le balcon, je le trouve beau ; j'ai l'impression qu'il m'appelle. J'hésite – encore – à respecter la règle.
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