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Enclave

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Cath Granjean

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Bernard poireaute sur le trottoir. Il attend une nouvelle fournée de baguettes en ce lundi 15 Août. Les autres boulangeries sont fermées. A midi, il est sorti en trombe du lit et a dévalé les quatre étages qui séparent son petit trois-pièces de la rue. Il fait beau. Il a faim. Il n’a pas envie d’entrer dans l’épicerie ouverte sept jours sur sept pour acheter du pain de mie industriel. Il a envie de quelque chose de bon, de croustillant, de sucré, de tendre, de seulement sorti du four, quelque chose au goût d’enfance, une sorte de compensation à la vie qui ne va pas toujours comme il voudrait. Le soleil l’éblouit. La chaleur plombe un peu son énergie. Il a marché longtemps et s’est posté derrière au moins vingt personnes qui piétinent dans la chaleur de l’été, devant la seule boulangerie ouverte dans le quartier. Pas d’air. Pas d’ombre. La boulangère crie par-dessus le comptoir :
- Quelqu’un veut il autre chose que du pain ?
La voix stridente sort Bernard de sa torpeur.
Corinne, cette année, est partie seule en vacances. Pour faire le point. Elle n’en peut plus que toutes leurs conversations finissent en engueulade sans savoir pourquoi, avait-elle dit, Bernard ne sait pas où, ni avec qui. Il s’en fiche un peu. Pourtant, jusqu’à présent, elle était sa Corinne à lui tout seul. Depuis une semaine, il est bien chez lui, sans personne. Il commence à s’habituer au silence. Il avait redouté ce calme, cette solitude. Qu’allait-il bien faire dans ce Paris vide de tous ses amis ! Mais non, tout va bien. Ce sentiment de liberté le grise. Paris parait avoir même changé de décor.
Si Corinne était là, elle l’aurait déjà appelé sur son portable : « T’es où ? T’en mets du temps ! » Mais il est seul et pénard, laissant le temps au temps, rien pour lui imposer un tempo qui n’est pas le sien. Pourtant, son téléphone vibre. Il le laisse vibrer. A la fin de l’appel, Bernard jette un œil au cadran : un appel en absence « Joël », puis message :
- Salut, c’est Joël ! J‘ai su mon pauv’ vieux que t’étais tout seul. On vient de rentrer des Sables ! Tu passes quand tu veux, tu sais ! Ah, là, là, ça va s’arranger, va ! Tu m’rappelles ?
- Il m’a demandé si je veux que ça s’arrange ? s’interroge Bernard.
Son regard se tourne vers l’homme qui se tient dans l’embrasure de la porte de la boulangerie. L’homme transpire, sa chemise colle à son dos. Il doit venir de loin, tout le quartier est piétonnier les dimanches et jours fériés. Il a couru certainement avant que la boulangerie ne ferme. Il a peur de rentrer bredouille vers une autre Corinne qui l’attend :
- Comment ça, t’as pas trouvé d’pain ! A Paris ?
Bernard sourit et se dit que peut être cette autre Corinne n’a rien à voir avec la sienne. Peut-être qu’elle est encore au lit et se fout royalement de l’heure qu’il est. Certainement qu’elle s’étire étendue par-dessus la couette tellement il fait chaud. Elle attend que son Bernard à elle revienne de la boulangerie. Elle patiente. Elle a faim mais se contentera de ce qu’il aura trouvé. Elle n’est peut être pas compliquée cette Corinne là. Bernard se dit que cet homme a bien de la chance...
Mais aujourd’hui Bernard est libre, Paris devient une station de villégiature revisitée. Le bitume du trottoir brille au soleil comme la surface de l’océan. L’homme à la chemise mouillée émerge d’une vague bleue, passe ses doigts dans ses cheveux. Un panier de baguettes fumantes embaume enfin jusque dans la rue. La boulangère tend ses baguettes aux clients un papier enroulé autour de chacune d’elle, elle a perdu sa voix de crécelle.
Bernard est en short, il porte des tongs. Il est heureux quand son tour arrive.
- Une baguette et deux croissants, s’il vous plait.
Il sort en courant. C’est beau Paris. Il remonte chez lui, se fait un café, mange ses croissants debout devant la fenêtre ouverte. Sa rue est calme. Il prend une douche et prépare un sac à dos. Il y range son portefeuille, un appareil photo. C’est décidé, il part en vacances lui aussi. Pas forcément loin, mais là où il veut. De la station de métro Denfert-Rochereau, tout près de chez lui, il prend la direction porte de Clignancourt. Il descend à Barbès Rochechouart. C’est dans ce quartier qu’il s’arrête pour ses vacances à lui, comme il les aime. A la sortie de la station de métro, il croise des joueurs de bonneteau, des marabouts, des rabatteurs pour des salons de tresses africaines et des marchands à la sauvette de montres brillant de mille feux. Il emprunte le boulevard mais est interpelé par un vendeur de cigarettes de contrebande, puis par un autre :
- Winston, Marlboro ?
- Non, merci ! Je ne fume p...
Bernard n’a pas le temps de finir sa phrase que le gyrophare d’une voiture de police les fait détaler. Il se sent bien sous ce métro aérien, bien et libre d’être ce qu’il est. Il ne va jamais par là avec Corinne : elle trouve ce quartier moche et pas rassurant. Aujourd’hui il flâne devant le magasin Tati, fouille « Aux deux marronniers », ce grand bazar, regarde les vitrines sales des magasins vétustes. Il s’amuse des robes de mariées clinquantes, des boutiques de téléphonie bon marché, des agences de voyage qui ne desservent que l’Afrique. Il s’enivre des parfums tenaces des étals d’épices des petites boutiques, entre dans l’une d’elle. Il décide que ce soir, il cuisinera un tajine d’agneau, tranquillement, sans personne pour lui dire :
- Dépêche toi, t’as vu l’heure ?
Il demande du cumin, de la cannelle, de la menthe et du safran. L’épicier lui enveloppe chaque épice dans un morceau de papier kraft fin, qu’il a transformé en cornet.
Bernard range tout bien soigneusement au fond de son sac à dos et demande s’il peut prendre des photos de l’étal à épices. L’épicier hoche la tête d’un air entendu et ne manque pas de poser près des bacs. Des hommes jouent aux cartes dans l’arrière boutique. Bernard les vise avec son objectif mais ceux là lui font un signe négatif avec la main. Dans la rue, tout lui semble pittoresque. De la musique orientale ou africaine lui parvient des boutiques. Des hommes ont organisé un casino clandestin à même la chaussée. Des femmes en habit traditionnel promènent leur bébé sur leur dos. D’autres, voilées, poussent un landau ou tirent un caddie à provision. D’autres habillés à l’européenne se mêlent à cette foule bigarrée. Bernard continue son chemin et n’ose pas les photographier de si près. Puis il se rapproche de la place d’Anvers. La physionomie du quartier change. L’univers oriental ou africain se fond dans un autre monde cosmopolite de touristes européens, américains ou d’Extrême Orient. Bernard sort son appareil photo dans ce lieu touristique qui n’attend que ça. La rue à droite est noire de monde, il a du mal à y avancer. A mi-chemin, entre les marchands de crêpes, glaces et autres churros et les boutiques de tissus, Bernard s’étonne d’une très jolie boutique de souvenirs et cartes postales de toutes sortes. L’enseigne « L’attrape cœur » lui semble un peu tendre et surannée pour le quartier. Il entre, tout au moins il essaie, mais un monde fou l’empêche de se frayer un passage. Il remonte la rue lentement, puis s’arrête au pied des marches du Sacré Cœur, bifurque vers la gauche pour atteindre le funiculaire. La file d’attente décourage Bernard qui renonce et atteint la basilique à pied. La pelouse au pied ressemble à un campus d’université où des moins jeunes sont également vautrés au soleil. Des enfants courent, suivis de leurs parents. Bernard s’appuie sur la balustrade et balaie des yeux machinalement tous ces gens éparpillés sur la verte étendue. Son regard navigue de l’horizon aux toits des maisons au loin, puis se rapproche de la pelouse. Un cabas en cuir jaune fixe son attention car Corinne a le même. Une jeune femme aux cheveux châtains est assise dans l’herbe, un livre posé à côté d’elle. Elle ne lit pas. Elle rêvasse, planquée derrière des lunettes de soleil, appuyée sur ses deux bras tendus derrière elle. Bernard croit reconnaître sa Corinne, celle des débuts de leur rencontre, calme et détendue. Il redescend doucement et s’assoit à côté d’elle. Elle ne tressaille même pas, comme si elle l’attendait.
- Qu’est ce que tu fais là ? Je te croyais partie en vacances, lui demande-t-il d’une voix douce.
- Mais je suis en vacances ! répondit la jeune femme en riant et en se tournant vers Bernard qui, confus de sa méprise, tente un sourire.
- Excusez-moi, vous ressemblez tellement à...
Bernard saute rapidement sur ses pieds, ramasse son sac à dos sans rien ajouter.
- Bonne journée ! lance-telle.
Bernard monte les marches du Sacré-Cœur, puis regarde derrière lui. Comment a-t-il pu croire que Corinne le chercherait jusqu’ici ? Elle est partie. Point. Il photographie pour la énième fois la foule bigarrée. Un jeune homme noir, souple et musclé, s’exerce à des acrobaties autour d’un réverbère. Bernard le cadre et lui donne deux euros pour le cliché. Il remonte vers la place du Tertre, sort son téléphone.
- Allo, Joël ?...Vous êtes là ce soir ?
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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Cath ! Je relis avec plaisir votre belle nouvelle.
Ce message aussi pour vous inviter à une balade dans les dunes : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/me-chienne-ianna-dans-les-dunes

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Jean Calbrix · il y a
Une nouvelle, bien écrite et agréable à lire, sur la joie d'être libre jusqu'à la chute oh combien savoureuse ! Bravo, Cath ! Vous avez mon vote et vous fait part de mon étonnement sur le peu de lecteur. Votre texte mérite mieux que ça !
Si vous désirez contempler un paysage d'hiver, j'en ai un ici : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/verglas

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