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Enchanté, moi c'est Bobo

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Milie-Michiko

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Quand ils se rencontrent pour la première fois, Charles a six ans. Il vient d'entrer à l'école primaire. Dans la cour de récréation, il observe les autres enfants et tire nerveusement sur son pull, effrayé de se mêler à la foule. Il n'entend même pas les bruits de pas qui s'approchent jusqu'à ce qu'une voix le tire de ses pensées.
- Bonjour.
Il se retourne. Elle lui tend une main déterminée et lui adresse un sourire franc. Au premier coup d’œil, elle semble avoir son âge. Il observe ses iris et constate qu'ils renferment plusieurs nuances de brun. Même ses yeux semblent lui sourire. Ses cheveux blonds ondulées se perdent dans le vent.
- Bonjour, répète-t-elle un ton plus fort, et il se rend compte qu'il l'a fixé un peu trop longtemps.
Il lui agrippe la main et la serre fort. Ses petits doigts d'enfant lui réchauffent tendrement la paume.
- Je m'appelle Samantha, mais appelle-moi Sam, dit-elle d'une voix claire et étonnamment grave pour une gamine de son âge.
- Moi c'est Charles, répons-il d'une petite voix timide.
Elle fronce les sourcils.
- Tu m'as l'air un peu jeune pour être un 'Charles'.
Il reprend un peu de confiance en lui et sourit ironiquement en réponse.
- Bah moi je croyais que c'étaient que les grands qui se serraient la main.
- Parce que ça gène Charles d'être un grand ? enchaîne la petite fille, en reproduisant son sourire un peu moqueur.
- Ça gène Sam d'être une petite ? assène-t-il de suite.
Elle rit d'un cynisme rare chez un enfant et lâche sa main.
- Très bien, tu as gagné. Tu veux jouer à un jeu ? propose-t-elle.
- Quel genre de jeu ? demande-t-il avec curiosité.
Elle se penche vers lui comme si elle allait lui avouer un secret.
- Le genre de jeu auquel peu d'enfants jouent, chuchote-t-elle.
- Quel genre de jeu ? redemande-t-il, une étincelle espiègle au fond du regard.
- Je vais te redire bonjour. Et quand je vais le faire, tu vas oublier qu'on se l'était déjà dit avant.
- Et pourquoi est-ce que je ferais ça ? questionne-t-il, quelque peu décontenancé, cette fois.
- Parce que c'est ça le principe du jeu : on se rencontre. On s'est rencontrés comme des grands, maintenant on va se rencontrer comme des petits.
- OK, déclare-t-il à voix basse, intrigué.
Il n'est pas habitué à ce genre de jeu. Il observe Sam s'éloigner, compter ses pas puis revenir vers lui en sautillant. Elle saute à pieds joints devant lui.
- Salut ! Moi c'est Sam ! Et toi, t'es qui ? demande-t-elle d'une voix haut perchée.
- Euh... c'est Charles.
Elle fait la moue et lève un sourcil.
- Charles ? Tu sais, mon autre nom c'est Bobo, parce que je soigne les bobos des petits. Mais 'Charles' c'est pas un prénom pour petit, persiste-t-elle avec un regard appuyé.
Il finit par comprendre le message au bout de quelques secondes gênantes de silence, et il sourit.
- Charlie. Moi c'est Charlie, dit-il.
- Tu veux jouer, Charlie ? demande-t-elle tout sourire.
- Je veux bien.
- Tu veux jouer à quoi ?
- On peut jouer à se rencontrer ?
Elle sourit encore plus largement, hoche la tête puis s'éloigne en sautillant avant de revenir vers lui.

Quand ils se rencontrent pour la centième fois, Charlie a seize ans. Il est au lycée et pour la première fois de sa vie, il n'est pas dans la même classe que sa meilleure amie Sam. Il rêve de poursuivre des études scientifiques tandis qu'elle suit le mouvement. Elle vient chez lui tous les dimanches après-midi et passe son temps à le distraire. Ils finissent toujours par s'allonger dans le jardin et à regarder le ciel en déblatérant des bêtises. Dans ces moments-là, leurs corps se frôlent et Charlie peut sentir le parfum des longs cheveux de Sam s'infiltrer dans ses narines.
- Dis, Charlie, on joue à se rencontrer ? finit-elle toujours par demander.
Il soupire à chaque fois.
- Tu ne crois pas qu'on est un peu grand ? demande-t-il alors qu'il sait déjà qu'il jouera juste pour lui faire plaisir. Puis on se connaît déjà, continue-t-il tout de même, histoire de. On ne peut pas faire semblant de ne pas se connaître.
- Mais si, insiste-t-elle.
- Non.
- On peut faire semblant de faire semblant, non ? propose-t-elle, comme d'habitude, de mauvaise foi.
- Ta phrase n'a aucun sens, rit-il.
- Mais si. Allez, dis-moi bonjour, dit-elle, le regard tourné vers le ciel.
- Bonjour, concède-t-il en soupirant de nouveau.
- Comment tu t'appelles ? l'interroge-t-elle et il manque de pouffer.
- Je m'appelle Bobo.
Elle se mord la lèvre pour ne pas rire.
- Ah oui ? demande-t-elle en haussant les sourcils. Moi c'est Sam, ajoute-t-elle.
- Enchanté Sam. Tu sais, je peux soigner tous tes bobos, continue-t-il en prenant une horrible voix de fausset.
Elle finit toujours par le frapper gentiment en riant. Et ils finissent toujours par jouer de nouveau, même si ça n'a aucun sens.

Quand ils se rencontrent pour la cent-cinquantième fois, Charlie a vingt ans, et Sam est ivre. Elle est assise à même le sol et regarde droit devant elle afin de ne pas vomir de nouveau. Il sait qu'elle a passé une mauvaise soirée. Il sait qu'elle a passé des tas de mauvaises soirées et il n'a aucune idée de comment changer ça. Il sait qu'elle ne se plaît pas à l'université et qu'elle a peur de l'avenir. Il sait qu'elle passe son temps en soirée entourée de gens peu fréquentables. Il sait ce qui ne va pas mais il ignore quoi faire. Il voudrait revenir au temps où ils jouaient à se rencontrer dès qu'ils se disputaient, c'était tellement plus simple. Maintenant Sam est recroquevillée dans son appartement miteux, les larmes aux yeux et l'haleine puant l'alcool et le vomi. Il y a bien longtemps qu'il n'a pas vu l'éclat de malice habituel au fond de ses yeux bruns. Soudain, il a une idée. Il se glisse à côté d'elle et passe un bras autour de ses épaules frêles. Il porte sa bouche à son oreille.
- Bonsoir, chuchote-t-il.
Un petit sourire éclaire le visage de Sam.
- Bonsoir, répons-elle.
- Comment vous appelez-vous, Mademoiselle ? continue-t-il avec plus d’entrain.
- Mon nom, c'est Samantha...
Il fronce les sourcils. Elle n'a jamais voulu qu'on l'appelle 'Samantha' auparavant. Comme elle n'a jamais voulu l'appeler 'Charles'. Mais il ne dit rien puisqu'ils sont supposés se rencontrer.
- Moi c'est Bobo, dit-il. C'est une belle soirée n'est-ce pas ?
Elle rit jaune.
- Oui, superbe, grince-t-elle entre ses dents.
- Dîtes-moi Samantha, vous n'avez pas l'air d'aller très bien. Et moi, comme j'ai l'habitude de soigner les bobos des gens, je pense que je peux vous aider. Y a-t-il quelque chose que vous voudriez changer dans votre vie, là tout de suite ?
- Si vous saviez... soupire-t-elle en levant les yeux au ciel.
- Pour que je sache, il faudrait me le dire, insiste Charlie.
Elle se tourne vers lui. Il est toujours fasciné devant ses yeux qui miroitent une sorte de kaléidoscope brun. Mais aujourd'hui, son regard est vide et terne, et ça lui fend le cœur.
- J'aimerais savoir qui je suis, commence Sam sans baisser les yeux. J'aimerais un jour rencontrer quelqu'un et ne pas avoir peur de lui dire qui je suis, avoue-t-elle, sincère.
Et elle fond en larmes. Charlie ouvre ses bras et elle s'y plonge. Il pose un baiser sur son front et la berce alors qu'elle sombre doucement dans un sommeil agité.

Quand ils se rencontrent pour la deux-centième fois, Charlie a vingt-et-uns ans et Sam est sur le point de partir avec un parfait inconnu pour le bout du monde. Charlie la poursuit à travers l'aéroport et manque de se prendre le sac qu'elle garde en équilibre sur son épaule. À chaque fois qu'il essaie de la ramener à la raison, elle roule les yeux et regarde ailleurs en soufflant. Ces derniers mois ont été particulièrement difficiles. Charlie a essayé de l'aider à comprendre qui elle est vraiment mais n'y est pas parvenu. Les disputes se sont enchaînés et le jeu de la rencontre est devenu plus qu'un jeu : une habitude indispensable pour empêcher une nouvelle querelle.
- Ecoutes-moi, Sam ! crie Charlie encore et encore, à la poursuite de son amie.
Elle se tourne enfin vers lui, agacée. Des cernes tracent le contour de ses yeux, son teint est blafard et ses cheveux sont en bataille. D'un coup d’œil, elle l'invite à poursuive. Il halète à petites bouffées d'air pour reprendre sa respiration.
- Je sais que tu crois que c'est comme ça que tu vas savoir qui tu es, mais tu te trompes, déclare-t-il.
- Et qu'est-ce que tu en sais ? siffle-t-elle entre ses dents.
Il s'approche d'elle et pause délicatement sa main sur l'épaule non occupée à porter le sac marin.
- Fuir n'est pas la solution, lui déclare-t-il en appuyant chaque syllabe.
- Je ne fuis pas Charlie, je cherche à savoir qui je suis. Et cette ville, ce n'est pas le bon endroit pour ça, dit-elle d'un ton rébarbatif.
Il a tellement entendu ces mots qu'il les répète dans son sommeil, chaque nuit.
Elle se détourne de lui et pris de panique, il presse le pas pour la suivre à nouveau. À ses côtés, il décide d'utiliser une technique désespérée.
- Bonjour, Madame. Je peux savoir où vous vous rendez comme ça ? demande-t-il d'une voix enjouée.
Elle émet un grognement mais ses lèvres restent closes. Elle a déjà compris ce qu'il cherche à faire.
- Je pourrais peut-être vous aider. Je soigne les bobos des gens blessés. Mon nom c'est Bobo. Et le vôtre, c'est quoi ?
Elle s'arrête encore, blasée, et quand elle pose son regard sur lui, ses yeux sont humides et il s'en veut déjà. Il voudrait la prendre dans ses bras, lui dire que ça va aller ; qu'une crise d'identité, ça arrive à tout le monde. Il se maudit de toujours avoir à être Bobo pour la rassurer. Charlie aussi aimerait apaiser ses peines. Elle soupire et ancre son regard dans le sien. Il lit de la tristesse et de la déception dans les yeux de son amie.
- Cette fois-ci, ce n'est pas de Bobo dont j'ai besoin, désolée, murmure Sam.
Sur ces mots, elle reprend sa route et Charlie ne l'en empêche plus, planté au milieu de l'aéroport.

Quand ils se rencontrent pour la deux-cent-et-unième fois, Charles a vingt-cinq ans. Il vient de finir ses études, il a trouvé un travail et a même enfin coupé ses cheveux trop longs. À chaque fois qu'il est peiné par quelque chose, il se place devant le miroir et appelle Bobo. Il joue à le rencontrer mais il finit par arrêter car il trouve à Bobo quelque chose de malsain. Il se demande souvent si Sam, de son côté, pense parfois à Bobo, ou même à Charlie. Il se demande même si elle pense à Charles, l'homme qu'il est devenu. C'est la question qui le taraude quand il la trouve devant la porte de son appartement, un beau samedi après-midi.
- Bonjour, dit-elle simplement, comme si ce simple mot expliquait quatre ans de silence.
Une étincelle de malice se cache au fond de son regard et il est de nouveau capable de déceler toutes les nuances brunes de ses iris. Elle sourit et ramène quelques unes de ses mèches blondes en arrière.
- Bonjour, répons-il, intimidé malgré lui.
- Je m'appelle Samantha, continue-t-elle et elle lui tend une main déterminée, qui ne tremble pas d'un millimètre.
Il la sert, tremblotant, et sent la chaleur de ses longs doigts fins le réchauffer instantanément. Il repense à leur toute première rencontre, à l'effet identique qu'il avait ressenti alors qu'il n'était qu'un enfant.
- Moi c'est Charles, arrive-t-il à prononcer sous la vague d'émotion qui le prend.
Le sourire de Samantha s'étire.
- Où est passé Bobo ? ironise-t-elle.
Il rit, désarçonné qu'elle pense à Bobo à un moment pareil.
- Bobo est parti prendre de longues vacances, déclare-t-il. En fait, je ne pense pas qu'il va revenir.
Les yeux de Sam pétillent.
- Tant mieux. Car j'aimerais beaucoup faire la connaissance de Charles.
Il soupire de soulagement puis esquisse un sourire franc. Des larmes se forment aux coins de ses yeux.
- Alors, tu sais qui tu es, maintenant ? demande-t-il.
Elle sourit et serre plus fermement sa main dans la sienne.
- Samantha, juste Samantha.
C'est la dernière fois qu'ils se rencontrent.
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