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En veux-tu, en voilà !

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Sandrine

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Affalé dans son grand fauteuil de velours rouge, les pieds reposant sur un tabouret molletonné et une coupe de champagne à la main, le grand bonhomme regardait pour la trentième fois, au moins, la rediffusion des derniers jeux olympiques d'hiver. Ses sourcils broussailleux froncés par la concentration, il piocha sans regarder l'un des petits gâteaux agrémentant la coupelle posée à côté de lui et l'enfourna dans sa bouche sans prendre le temps de le mâcher. Pour la trentième fois, au moins, il jura en frappant violemment l'accoudoir du point lorsque son champion de ski de fond fut détrôné avec brio par un jeune compétiteur. De rage, il attrapa la télécommande et éteignit l'écran plasma.

Il se redressa et s'apprêtait à se rendre dans la cuisine pour se servir un nouveau verre lorsque l'on frappa à la porte de ses appartements.

" Quoi ! cria-t-il, de mauvaise humeur.
- C-C'est moi votre Grandeur. Me p-permettez-vous d'ent-trer ?
- Ouai, ouai. Dépêche. "

Le grand battant de bois sculpté s'ouvrit alors et un tout petit homme pointa timidement le bout de son nez. Il hésita un instant avant de franchir le seuil. Le pauvre faisait pâle figure face à l'immense monsieur qui le dépassait de plus de quatre têtes. Le regard fuyant et la voix mal assurée, il s'enquit :

" V-Vos employés c-ce demandaient qu-quand vous alliez v-venir leur faire votre dis-discours Monseigneur.
- Ah ouai, ouai. On est le combien déjà ?
- Le 24, M-Monsieur.
- J'ai pas vu l'temps passer. Faut dire qu'avec un emploi du temps chargé comme le mieux.
- P-Pour sûr votre Magnificence.
- Foutu protocole. Comme si j'avais qu'ça à faire.
- V-Vos employés y tiennent votre Sublimitude.
- J'ai d'ordres à recevoir de personne ! C'est clair ?
- O-oui... Bien ent-tendu votre Altesse...
- Bon. Dis-leur que je serai là dans deux heures.
- M-Mais... Votre Grâce... D-Dans deux heures, v-vous serez sensé êt-tre déjà en route.
- Ouai, ouai, je sais ! Alors dis-leur que j'arrive dans dix minutes. Juste le temps de me désaltérer.
- Sauf votre respect v-votre Excellence, v-vous ne devriez pas boire avant de p-prendre le volant.
- Ouai, ouai, c'est bon ! J'arrive ! "

Le petit homme baissa subitement la tête face au regard noir de son patron et sortit de la pièce à reculons avant de faire demi-tour et de s'engager dans les couloirs. L'autre le suivit, faisant un pas quand le bonhomme en faisait cinq. Tous deux arrivèrent alors sur le balcon surplombant la grande salle de travail. À l'arrivée de leur employeur, des centaines de petites têtes se tournèrent pour regarder vers le haut. Chacun cessa son activité pour écouter avec attention le discours tant attendu qui allait être prononcé. Le grand monsieur se racla la gorge :

" Bien. J'espère pour vous que vous avez fait du bon boulot parce qu'ici, on fait pas d'service après vente. Alors vous avez intérêt à ce que chaque client soit content... Non, ravi, de sa livraison. Est-ce que j'ai été assez clair ? "

Les centaines de petits hommes se mirent à hocher la tête avec vigueur alors que retentissait un joli son de clochettes.

" Bien, reprit le grand monsieur. Ce soir, vous pourrez prendre votre congé annuel. Mais demain, on se remet au travail et on s'y remet à fond. Je veux plus de production pour l'année prochaine et vous aurez intérêt à ce qu'elle soit d'aussi bonne qualité. Compris ? "

La mélodie des grelots emplit la pièce une nouvelle fois et le patron conclu :

" Bien. Bonnes vacances et à l'année prochaine. "

Un heureux brouhaha aurait été de circonstance mais chacun rangea ses affaires et quitta la salle dans le plus grand calme, sans même échanger un mot. Mais, plus surprenant encore, personne ne semblait trouver cela anormal. Le grand monsieur se tourna vers le petit homme qui était resté à côté de lui, à distance respectueuse.

" Toi ! Tu peux me dire où est ma femme ? Il faut qu'elle m'aide à me préparer.
- C-C'est que... Votre Grandeur... Elle avait un rendez-vous.
- Ah oui ? Où ça ?
- Ch-chez son psychiatre, M-Monsieur.
- Pourquoi j'en ai pas été informé ?
- E-Elle vous l'a dit hier votre Seigneurie.
- Ouai, ouai. J'vais m'débrouiller. Retrouve-moi au garage.
- B-Bien votre Magnificence. "

Mais le grand monsieur avait déjà disparu. Quelques minutes plus tard, ils se retrouvèrent comme convenu près du véhicule. Le patron arriva en maugréant :

" Cette fichu veste est trop petite ! Elle a dû rétrécir à la machine !
- S-Si je peux me permettre Monseigneur, j'en ai fait ref-faire une avec les bonne mensuration. Au c-cas où.
- Ouai, ouai, râle l'autre en s'en emparant pour l'enfiler. T'aurais pu la faire apporter dans ma chambre.
- M-Mille pardons votre S-Sublimicence...
- Bien. T'as tout mis dans le coffre ?
- O-Oui votre Grâce. Tout est prêt.
- Bien. Pousse-toi de là si tu veux pas que je t'écrase.
- P-Permettez-moi de vous souhaiter un bon voyage M-Monsieur.
- Ouai, ouai. "

Il monta à bord du véhicule, attacha sa ceinture et lança un ordre sec. Les rênes renâclèrent et s'élancèrent sur la piste de décollage avant de s'envoler dans le ciel, entraînant avec eux le traîneau et le Père Noël.

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