En vain ?

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Je me souviens de l'instant où les mots se sont animés devant mes yeux, j'ai depuis lu de tout, des livres dont je ne saisissais pas tout mais dont l'écriture m'emportait au-delà de mes limites  [+]

J’avais réussi à obtenir mon rendez-vous pour le 20. Casé entre deux autres. J’étais une vieille cliente et il me fallait juste un rafraîchissement. Vu ma chevelure que les shampoings typologisaient dans la catégorie des cheveux « fins », le travail serait rapide, mais nettement mieux fait que par mézigue, ce que l’expérience m’avait hélas démontré, malgré quelques petits progrès constatés quand nécessité avait fait loi au long de ma vie.
C’est que j’avais enfin un jour béni trouvé « mon » coiffeur ! j’en avais connus avant lui, des recommandés, des de hasard, de quartier, de marque, et de voyages à l’étranger que j’aurais bien aimés fréquenter ultérieurement, si ce n’est qu’avec eux, je ne pouvais parler peu ou prou dans leur langue mise à part celle des gestes essentiels pour leur donner une idée du résultat escompté.
Avec Nicolas, la conversation allait bon train, nous étions sur des rails similaires, et nous traversions le monde entier en 30 minutes, passant en revue les thèmes capitaux comme celui du temps qu’il fait à la climatologie, des notes de son fils au sens de l’Histoire, de la mode en cours à l’épistémologie de la mondialisation, des présidents en poste à la psychanalyse du pouvoir à travers leurs coiffures.
Ce jour-là, nos échanges seraient certes plus concis, mais je ne doutais pas de leur teinte élégamment ironique de fabrication certifiée maison ; un circuit court en quelque sorte, du producteur à la consommatrice auquel s’ajouterait la saveur du plaisir de repartir rajeunie d’au moins deux mois, au gré de mes haltes capillaires.
J’avais en outre pensé faire ensuite un saut chez deux-trois boutiques de son quartier, peut-être bien même, à l’encontre de mes engagements de jeunesse, croquer et non faucher chez Fauchon une douceur à prix coûteux, certes, mais une fois dans ma vie, comme me le conseilla un soir de mélancolie une plus vieille dame que moi : « il faut savoir se faire plaisir avant le grand départ ». Cependant la pâtissière au bout du trottoir d’en face restait une sérieuse concurrente grâce à sa tarte fine de tradition familiale d’antan, d’autrefois et du temps passé comme l’annonçait carrément son enseigne « A la belle lurette ». La journée s’annonçait donc non seulement belle mais bonne. J’aurais peut-être aussi le temps de pousser la porte de ma mercerie préférée, celle où j’entre comme dans un musée, royaume des boutons multiformes, des rubans aux textures chatoyantes, des agrafes anciennes au design pourtant constructiviste ignoré des artistes, de ciseaux géants ou lilliputiens, des fils aux mille et une nuances de couleur, bref tout un paradis à portée de main de mes doigts imaginatifs. A chacun ses jeux de coupe, j’étais meilleure dans celui des fils que dans celui des cheveux.
Il y a des jours comme ça, quand on vit son futur à l’avance, et qui aident à voir filer plus vite le temps morne d’autres journées au relief arasé par le quotidien.
Or voilà que survint l’inouï.
L’arrêt du temps. La négation du noms des jours, de leur date, de leur encodage horaire jusqu’ici sans pitié ; patatras, l’on nous dit de cliquer sur la touche « Annuler » à partir du 17/03/2020. Coup de frein brutal devant une barrière invisible tombée de l’Elysée. Chacun enfermé dans son surplace, de la boite à sardines sans trop de m2 du neuf-trois avec vue sur voitures, aux pièces de cent mètres carrés neuillois et plus souvent feuillus.
Moi, cela allait à peu près, je pouvais compter mes carrés, celui de ma table, de mon bureau, de la douche, et des rectangles, ceux de mon lit et du divan, plus un tapis et de plus petits pour les étagères, et ma vue donnait sur cour et non sur rue, mes quatre murs me convenaient plus que moins.
Mais... la vraie question fut pour moi « pourquoi le 17 et pas le 21 ? »... Pourquoi me faire cela à moi ? Il me fallait pourtant assouvir mon urgent besoin de coupe... Il est vrai que l’on nous dit alors « pour 15 jours », ce n’était donc pas si grave, sauf que, vous connaissez la suite et les rouvertures furent progressives : les tifs eurent le temps de pousser comme les herbes folles dans les jardins et parcs, qu’ils agrémentèrent à leur façon bio-écolo à souhait.
Mais que faire pour ma tête ? L’idée me vint, suite à une vidéo glanée un soir de vadrouille sur internet, et animée par une adepte du « je fais tout moi-même », d’envisager de me risquer à la copier, en gros sur la base du bol à la J.d’Arc, mais plus ou moins dégradé suivant les longueurs au bon vouloir de chacun.e.
J’avoue par contre avoir procrastiné, étant donné que personne d’autre que ma petite personne ne me regardait, et encore, ayant peu de miroirs puisqu’un seul suffit au-dessus du lavabo. Je me suis consolée en reportant mentalement le rendez-vous brusquement effacé de l’agenda. "Un jour viendrait... couleur d’orange"... chanta à peu de chose près le poète.
Les millimètres ont doublé, triplé, comme les iris en floraison sur le balcon de ma voisine. Mes cheveux ont pris du volume, et... après l’inouï, s’est ensuivi du jamais vu...car ils se sont mis à onduler ! J’ai d’abord cru à des froissements nocturnes sur l’oreiller comme au temps des bigoudis de ma jeunesse. Figurez-vous que non !
Cela marqua le début de mon drame : j’avais les cheveux qui bouclaient et je l’ignorais ! J’avais donc vécu avec des cheveux raides depuis l’enfance à ma retraite, depuis la coupe anti-poux d’après-guerre, à celle au carré – émancipatrice – puis à la garçonne - rajeunissante – sans savoir que c’était à force d’être coupés, et j’avais été une autre que moi ! Allait-on croire que c’était naturel ou allait-on me taxer de coquetterie sur le tard ? ou pire encore, d’avoir acheté une perruque ? de vouloir faire ma reine ? Seule la police ne me dirait rien, ne mentionnant pas la chevelure sur le passeport au contraire de la couleur des yeux, que j’avais réussi à faire modifier, mais si !, à son 5ème renouvellement, de marron à marron-vert, non mais ! ( ceci prouvant que la police n’est pas très regardante selon la tête du client, la mienne ne troublant pas, il est vrai, les stéréotypes de la blanchitude). Je demanderai pour mon dernier d’indiquer « mordorés » !
Et c’est moi seule qui me suis questionnée, torturée : qui étais-je donc ? fallait-il m’accepter d’être une autre ? de ne plus me couper les cheveux ? J’ai cherché sur mes photos de bébé, d’ado, d’adulte les indices de vagues capillaires ayant échappé à mon regard. Mais aucune coiffure successive n’avait outrepassé les frontières de mes oreilles et de ma nuque. Sauf une... mais était-ce bien moi ou ma sœur ? J’avais dans les 20 ans, en robe d’été un peu hippie sur une photo en NB. Un peu floue. Et en contre-jour. Rien pour m’aider. De toutes façons, que cela aurait-il vraiment changé 40 ans plus tard ? A cet âge peut-on se laisser pousser les cheveux comme une gamine, renforçant le contraste entre rides installées et boucles au vent ?
A côté de quoi étais-je passée ? de quelle liberté ? de quelle destinée ? J’ai pris une décision de taille, celle d’aller illico chez mon coiffeur pour tout lui raconter : peut-être avait-il connu des cas semblables ? Je suis donc allée le voir, trois mois plus tard, ragaillardie par l’espoir d’une possible révélation, le cœur battant à l’approche de son salon, l’espérant disponible ne serait-ce qu’un instant.
- Bonjour, Madame, vous avez rendez-vous ? m’accueillit un jeune homme au poil on ne peut plus ras. (Tiens, j’aurais au moins échappé à cette mode là, ai-je pensé).
- J’aurais voulu voir Nicolas...
- Nicolas ? Mais il est parti vivre à la campagne, dans la ferme de ses cousins, qui élèvent des moutons, dit le jeune homme avec un sourire énigmatique.
Je sortis dépitée, quasi jalouse à l’idée que lui au moins avait trouvé son destin. Il me fallait vite me remonter le moral et repensai à ma tarte fine ! Vite, il était temps, urgent même de me faire un petit plaisir compensatoire, vital que dis-je. Je m’y dirigeai d’un pas vif, histoire de ne pas me laisser abattre. Il y a pourtant des jours « avec » mais cette fois il s’avéra totalement « sans ». La pâtissière avait fermé boutique ! La faute au virus était-il inscrit sur la porte. Je m’inquiétai brusquement des raisons qui faisaient que le sort s’acharnait contre moi et je perdis toute énergie.
Rentrer, me coucher, roupiller, voilà tout ce qui m’apparut comme un remède possible à mon découragement. Heureusement, le bus ne tarda pas trop, je saisi un masque car les consignes étaient de rigueur, mais ne vis aucune place assise, et comme j’étais broyée, je posai machinalement d’un air las mon sac sur un siège interdit. Sa voisine de trajet me fit un signe complice signifiant « asseyez-vous donc ! », ce que je ne refusai pas et elle me chuchota : « nous dirons que nous sommes ensemble ! ». Je la remerciai juste d’un sourire, prête à somnoler, mais elle avait la pêche, cherchait une oreille et je n’ai pu lui refuser la mienne : «  Je vais m’acheter du jaquier, vous connaissez ? Je l’ai découvert par hasard au quartier de La Chapelle et suis devenue accro. C’est la saison et c’est mon luxe. Un morceau me coûte 10 euros, c’est cher mais... c’est si bon... je ne peux plus m’en passer. Ah, et là à gauche vous voyez ? c’est un petit restau, oui « Le Palace d’ici-bas », où l’on mange divinement pour 5 euros. Je vois qu’on approche, je vais descendre, essayez, vous allez vous régaler et le soir vous aurez la sensation d’avoir passé une bonne journée ! »
Ma voisine s’est levée, on s’est saluées et elle a disparu dans la foule des passants. Moi, je me suis dit que j’avais en plus vécu sans connaître « le fruit du pauvre » comme me l’indiqua ensuite Sieur Wikipedia, alors que j’habitais précisément dans le quartier où l’on vendait à chaque coin de rue ce fameux Ti’jaque, provenant de Jaca, son nom d’origine indienne.
J’avais déjà remarqué que ce qu’on cherche dans la vie se trouve souvent près de chez soi... à condition d’ouvrir un peu mieux les yeux, mais ce n’est pas fini, car je me suis mise à en voir partout des jaquiers, jusque sur le stand Biobobo du marché chic du quartier, à un autre prix certes, car le vendeur m’expliqua que ce fruit était plein de protéines et autres fibres et qualités végano-titanesques, en plus d’être un vrai délice, et valait donc dorénavant son pesant de cacahuètes. Le moment de me faire plaisir n’était-il pas enfin arrivé ?
Quant à ma coupe, elle a attendu, car il s’est fait prier le temps pour que mes boucles me recouvrent les épaules, vu que les cheveux bouclés vivent en apesanteur, au contraire des lisses. Le temps a donc ralenti à nouveau, mais cette fois à mon rythme, celui qui profite du présent sur terre et non berné par vouloir vivre à toute allure à n’anticiper que le futur, celui du repos éternel élyséen. Le ridicule, lui, ne tue pas et j’aurais au moins une fois vécu la sensation de sentir danser ma chevelure sans aller plus vite que la musique ! et avoir belle allure, face à la glace de mon lavabo, avant de trouver la juste taille qui me libérerait de ce temps perdu à couper les cheveux en quatre... et ne pouvais-je espérer couper autre chose ? m’occuper utilement ?
Je décidai de tailler une bavette avec la gardienne de l’immeuble en place depuis 30 ans et qui connaissait tout le quartier, en long, large et carré, comme sa coiffure. Je ne risquais pas grand-chose à la faire parler, elle adorait ça. Eh bien, si j’avais su, je n’aurais pas... dû ! En fait, si : je me suis retrouvée avec une collection d’activités potentielles, de l’aide aux devoirs aux cours de cuisine, de la gym de toute sorte à l’aide aux analphabètes, de la couture de masques à la taille des plantes en bacs à la rue. La tête m’en a tourné, sans plus me préoccuper davantage de l’apparence de mes cheveux car j’avais de quoi ne plus me poser la question du sens de la vie.
Il me fallut juste choisir celui qui me correspondait. J’ai donc pris tout ce que je pouvais couper-tailler-raccourcir-faucher en tous sens : vêtements, barbes, plantations, conversations en quelques langues, peluches sur des pulls, et bien sûr les cheveux, mais... seulement les raides, les vrais de vrai. Pour leur donner une chance de révéler leur capacité à voleter, à faire des volutes, à connaître la volupté. Mon bonheur enfin assuré, et plus jamais en solitaire.
FIN heureuse.

NB.
(Pour les puristes : je décide qu'on peut écrire le mot "rouverture" , puisqu’on dit « rouvrir », car il faudrait sinon mettre un « h » entre le « e » et le « o », alors soyons donc cartésiens !
Quant à l'Elysée, en petit rappel culturel : Région des enfers où séjournaient les héros et hommes vertueux après leur mort. )

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