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En un même lieu, en un autre temps

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Raginel

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Étrangement, rien n’a vraiment changé. L’exiguïté des couloirs, les murs, bistre sur le bas, jaune pisseux en haut, les portes étroites, en chêne, le carrelage à damier, ragréé grossièrement à divers endroits, les coursives et leurs rambardes gagnées par la rouille, les œilletons inquisiteurs, l’humidité qui suinte de partout, l’odeur de renfermé, le bruit des serrures que l’on ferme et les barreaux aux fenêtres. Seize ans après, me voici de retour. L’incompréhension ayant fait place à la honte.

La première fois que j’ai traversé la cour intérieure de la prison militaire de Montluc, pour rejoindre le bâtiment en bois que nos geôliers de l’époque appelaient la baraque aux juifs, c’était le 22 août 1944. J’étais un jeune garçon de quatorze ans. La Gestapo était venue nous rafler au petit matin, ma mère, ma sœur et moi. Mon père, lui, avait disparu, un an auparavant, peu avant l’été 1943, embarqué à la sortie de l’atelier de fournitures de chapellerie, grande rue de la Guillotière, où il travaillait sous une fausse identité. Je me souviens de l’insistance de ma mère, dans la précipitation qui prévalait à notre départ de l’appartement, à me voir mettre des pantalons longs plutôt qu’une culotte courte. Au cas où.

Onze ans et deux mois à tirer. Une paille ! Dix fois le temps qu’il m’a fallu pour rentrer chez moi, la première fois.

Je me souviens encore du regard incrédule de ma grand-mère, à mon retour, lorsqu’elle m’a découvert planté sur le palier de son appartement. J’ai tout de suite senti le poids qu’allait faire peser sur moi l’absence de tous ceux qui ne reviendraient pas.

***

Dans la salle de garde, en face du portail d’entrée, les « vaches » me laissent aux mains des surveillants, m’ôtent les menottes, et repartent. Le soir même, ils dîneront en famille, traîneront un peu dans le salon, liront le journal en fumant une dernière cigarette, avant de se coucher, en toute quiétude, dans des draps propres, auprès de leur épouse.

Dans la baraque aux juifs, nous restâmes l’essentiel du temps, ma mère, ma sœur et moi, agrippés les uns aux autres. Dans cet espace clos et confiné, aux faux airs d’atelier, ou plutôt de hangar, paradis des punaises qui nous dévoraient nuit et jour, nous étions plus de deux cents à nous entasser. Impossible de dire, encore aujourd’hui, ce qui était le plus insupportable : les odeurs d’urine et de fiente, l’incertitude effroyable de ce qui suivrait, les coups, les cris de nos geôliers, ou le bruit strident de leurs sifflets qui nous glaçait d’effroi tant il résonnait dans la cour intérieure. Très vite, nous apprîmes que des sélections étaient régulièrement effectuées parmi les prisonniers. Avec une distinction de taille : les convois ainsi formés, pouvaient être « avec bagages » ou « sans bagages ». Si un doute demeurait quant au sort réservé à ceux qui partaient avec bagages, nul n'ignorait que pour les autres le voyage prenait fin au fond du chemin de ronde. Là, adossés au mur d’enceinte, haut de cinq mètres, noirci par les éclats de poudre, un ultime choix s’offrait à eux : fermer les yeux ou les garder ouverts pour fixer leurs bourreaux avant qu'ils ne fassent feu.

Les surveillants m’ordonnent de me déshabiller. Ils me fouillent et me délestent de mes dernières affaires personnelles. Les formalités expédiées, ils me poussent dans le couloir, puis dans la cage d’escalier, direction le premier étage de l’aile ouest du bâtiment. S’entassent ici, les détenus purgeant de lourdes peines, à l’exception des condamnés à mort regroupés au rez-de-chaussée. L’étroite porte de la cellule s’ouvre sur un spectacle hors du temps. Comme si le fond vaseux de l’histoire était resté là, stagnant, depuis tant d’années. Un espace exigu, deux mètres sur deux, trois couchettes superposées, une tablette scellée au mur, sous la fenêtre grillagée aux carreaux cassés. Ni toilettes, ni lavabo. A la place, une tinette et un sceau d’eau. Mes compagnons de cellule, couchés sur leur paillasse, se redressent légèrement, me jaugent un court instant d’un regard las, puis se tournent face au mur. Les présentations seront pour plus tard. L’accueil est glacial. Aucune importance. Plus rien ne m’atteint vraiment.

***

Le 30 Août, au matin, une nouvelle sélection fut opérée. Avec bagages. Une centaine de personnes. J’en étais. Ma sœur et ma mère également. Ce fut un soulagement. Nous nous retrouvâmes dans la cour intérieure, où, après deux bonnes heures d’attente, des SS, survoltés ou feignant de l’être, nous firent monter, au milieu d’un tumulte parfaitement orchestré, dans plusieurs camions militaires bâchés dont le moteur tournait. Situé à l’arrière du véhicule, je pus, malgré la pénombre et l’angoisse qui me paralysaient, suivre l’itinéraire qu’emprunta le convoi. Nous remontâmes l’avenue Berthelot, traversâmes le Rhône sur le pont Gallieni, pour déboucher quai Perrache, direction la gare du même nom. A notre descente de camion, les mêmes hurlements, la même agitation frénétique. Nous fûmes chargés dans des wagons à bestiaux, portant l’inscription « quarante hommes debout ou huit chevaux de long ». Plongés dans l’obscurité, sans la moindre idée de ce qui nous attendait, et qui, de toute manière, était inimaginable, nous entamâmes un voyage qui devait durer deux jours et deux nuits.

Il m’a fallu deux ou trois semaines avant de ne plus me sentir gêné de pisser et de chier devant les autres. Moi qui pensais ne plus être capable de pudeur ? Mes deux compagnons, Albert et Émile, sont ensemble depuis trois mois. Albert, arrivé ici le premier, en est à sa deuxième année de détention. Condamné à vingt ans, pour braquages et tentative de meurtre sur un policier. Émile, lui, en a pour trente ans. Un moindre mal, comme il dit, tant sa tête aurait aussi bien pu basculer dans le panier en osier au pied de l’échafaud. Enlèvement, puis meurtre d’un jeune garçon, accompagné de sévices sexuels et de tortures. Épouvantable, mais tellement ordinaire lors de mon premier séjour dans ces murs. La victime était un arabe. C’est ce qui l’a sauvé, d’après lui. Je dois me faire une raison, la fréquentation des bourreaux, cela me poursuit.

***

Heureusement que ma grand-mère n’est plus là pour voir ça. Les premiers temps, à mon retour de camp, j’étais comme un enfant qu’il fallait rééduquer. Les gestes les plus anodins de la vie quotidienne m’étaient devenus étrangers. Après des mois passés à chercher le moyen de survivre jusqu’au lendemain, il me fallait à nouveau émettre des souhaits, exprimer des envies, faire des projets, envisager l’avenir. Je ne savais absolument pas par quel bout reprendre la vie. Ma grand-mère fit ce qu’elle put pour m’aider. Elle prit de multiples contacts pour me trouver une place, me traîna de droite et de gauche, pour que je rencontre des gens de mon âge, s’essouffla à vouloir ranimer les braises d’une vie réduite en cendres. C’est mieux qu’elle soit partie avant que tout se mette à déraper.   

***

De temps à autre, le train s’arrêtait. Les portes du wagon s’ouvraient. Il fallait alors jouer des coudes pour obtenir un peu d’eau et un morceau de pain noir, dur comme du bois. Puis, de nouveau, des cris, des coups, l’obscurité, la faim, la soif, l’envie d’en finir, d’une manière ou d’une autre, avec cette promiscuité étouffante et cette absurde errance organisée.

***

Mon avocat avait insisté pour que l’on joue de mon statut d’ancien déporté. D’après lui, il fallait démontrer que je demeurais une victime et amener le jury à considérer les faits qui m’étaient reprochés comme le fruit de mon histoire. Je n’en ai pas voulu de son baratin. Il ne me restait plus que le courage d’assumer mes actes pour garder un peu de fierté. Je connaissais le risque d’une telle stratégie. J’avais besoin de le prendre. Mon avocat, lui, ne pouvait pas comprendre. Il qualifiait mon choix de suicidaire. Il n’avait pas tort.

Malgré mon désir d’épargner à ma grand-mère de nouveaux tourments, je n’arrivais pas à garder une place. Livreur, coursier, docker, employé de bureau, aux écritures, j’ai à peu près tout essayé. Je tenais quelques semaines, puis un matin, je n’y allais pas. Tout simplement. Je culpabilisais un jour ou deux, restais cloîtré dans ma chambre, avant de reprendre une vie faite d’errance, de pots de vin blanc bus au fond de troquets enfumés, de solitude. Jusqu’à ma rencontre avec Roland Porret qui allait déboucher sur une association contre-nature.

***

Le soir venu, lorsqu’un silence relatif s’installe à notre étage, nous parviennent les cris d’angoisse et les lamentations lugubres des camarades reclus dans le couloir de la mort. Ils sont seize, répartis dans les quatre cellules, à attendre qu’un matin, des coups frappés à leur porte leur indiquent que le moment est venu de monter sur l’échafaud. Tous sont algériens, condamnés à la peine capitale par le tribunal militaire de Lyon. Terroristes ou résistants, je ne saurais le dire. A chaque époque sa terminologie, en fonction du point de vue adopté et du sens que l’on donne à l’histoire qui s’écrit. Je me sens proche de ces hommes. Il me semble que la douleur et la colère qu’ils expriment ne me sont pas étrangères. Elles résonnent en moi, comme les coups de sifflet d’antan.

***

Lorsque le train s’arrêta pour de bon, que le portail du wagon s’ouvrit largement, le jour pointait à peine. Une cohue indescriptible nous aspira comme dans un siphon. Nous fûmes tirés sur le quai, frappés, insultés, au milieu des coups de sifflet, des aboiements de chiens, fous de violence, et des hurlements de SS, ivres de haine. L’apparition d’un officier, escorté de deux gardes, ramena un semblant de calme. L’Obersturmbannführer Rudolf Höss, dont nul d’entre nous ne connaissait encore le nom et la fonction, nous donna l’ordre de nous ranger en file indienne, puis de passer devant lui, chacun notre tour, afin qu’il nous répartisse en deux colonnes. « Aptes au travail », sur sa droite, « inaptes au travail » sur sa gauche. Ma mère se tenait devant moi, enserrant ma sœur dans ses bras. Nous n’étions pas dans les premiers de l'interminable file qui s'étendait d'un bout à l'autre du quai. Aussi, nous eûmes tout le temps de remarquer que la majorité des femmes, ainsi que la totalité des enfants, étaient déclarés « inaptes au travail ». Pour les hommes, la répartition était plus aléatoire, bien que les critères de sélection demeurassent, somme toute, assez flous. Plus le moment où il nous faudrait passer devant l’Obersturmbannführer approchait, plus ma mère s’ingéniait à laisser quelqu’un entre elle et moi, lorsque la file avançait. J’étais à bout de force, muré dans le silence qui nous était imposé à coups de crosse, bien incapable de comprendre son attitude. Höss la regarda à peine, lorsqu’elle passa devant lui avec ma sœur. D’un signe de tête mécanique, mille fois répété, il désigna la colonne de gauche : « inaptes au travail ». Pris de panique, je bousculai le vieil homme devant moi et tirai ma mère par la manche de son manteau. Elle se retourna, les yeux pleins de larmes, et me dit d’un ton sans appel :
— Tu es un homme, Daniel ! Regarde autour de toi ! Les enfants portent des culottes courtes. Toi, tu portes un pantalon ! Tu es un homme. Reste avec les hommes !
Elle m’obligea à lâcher prise, me rejeta violemment en arrière, et se retourna, étouffant les cris désespérés de ma sœur à qui un garde venait d’asséner un violent coup de pied au bas ventre dans un grand éclat de rire. Elle fut bientôt trop loin pour que je puisse lui dire que j’avais compris. A mon passage, l’Obersturmbannführer, me releva le menton avec sa cravache, m’adressa un sourire odieux. Colonne de droite : « apte au travail ». J'allais rester ici, à Birkenau, jusqu'au 18 janvier 1945.

***

Avec Roland Porret, nous nous sommes rencontrés à la sortie d’une séance de cinéma, au Comedia, avenue Berthelot. Même si ça fait un peu tarte, c’est la vérité. Le film, « Le trou » de Jacques Becker, une histoire de prisonniers qui tentent de s’évader de La Santé, m’avait beaucoup plu. En pleine semaine, au milieu de l’après-midi, il n’y avait pas foule. Aussi, quand à la fin du film la lumière revint dans la salle, que les gens se levèrent, on s’est souri, Roland et moi. Je ne saurais pas trop dire pourquoi. Sûrement qu’on s’était flairé. On s’est retrouvé dehors, sur le trottoir. Il allumait une cigarette. Me voyant passer à sa droite, il m’a interpellé :
— Tu veux t’en griller une avec moi, camarade ?
— Pourquoi pas ? Après tout !
De fil en aiguille, nous fîmes quelques pas ensemble, sans but précis, puis, comme nous n’avions, l’un et l’autre, pas grand-chose à faire de notre journée, nous sommes allés boire un pot chez « Zoé », un bar pour désœuvrés, rue Garibaldi. Là, après deux ou trois coups de blanc, il m’a expliqué pourquoi il lui était impossible de trouver un gagne-pain réglo.
— Avec le pedigree que je me traîne, me dit-il, je suis bon pour la débrouille à perpétuité !
Il n’a même pas tiqué quand j’ai relevé ma manche de chemise pour lui montrer le numéro de matricule tatoué grossièrement à l’encre bleue sur mon avant-bras gauche : B3098.

***

Je m’entends plutôt bien avec Albert. Ce n’est pas un grand bavard, mais comme j’ai perdu l’envie de parler pour ne rien dire, ça me va. Il vient de Savoie. Enfant, puis jeune garçon, il donnait la main à son père, bûcheron sur les hauts de la Bathie, près de Moutiers. Quand le vieux est mort, en 1938, il s’est retrouvé seul avec sa mère. Il avait tout juste quinze ans et ne se voyait pas suivre les traces de son père. Il savait trop la dureté d’une telle vie. Il avait des envies de ville, de ce qu’il croyait être la liberté. Quand sa mère s’est consolée du décès du vieux dans les bras d’Ernest, qui tenait l’Hôtel, en bas, au village, il s’est décidé à ficher le camp sans se retourner. Après avoir traîné ses guenilles dans les rues de Chambéry pendant un temps, il a fait la connaissance de deux types qui flairèrent en lui le gars de confiance, prêt à tout, ou pas loin, pour s’épanouir loin des Alpes et des souvenirs qui s’y rattachaient. Les deux types en question avaient pignon sur rue, à Lyon. Leurs spécialités : vols en bande organisée et recels.
Quelques opérations juteuses bien menées, un début de réputation dans le milieu, un certain succès auprès des femmes, les premiers temps, tout lui souriait. Puis la guerre a éclaté et Albert a mis entre parenthèses ses activités. Mobilisé, il se battit avec courage jusqu’à l’armistice. En juin 1940, ne sachant ni vers qui, ni vers quoi se tourner pour reprendre une existence ordinaire, et quelque peu nostalgique de la montée d'adrénaline propre au combat, il retourna dans sa montagne pour prendre le maquis. En 1945, la guerre terminée, incapable de s’astreindre à un mode de vie conventionnel, il retourna sur Lyon, où il se remit au service de truands notoires. Pas les mêmes, ceux d’avant guerre purgeant tous deux une longue peine pour faits de collaboration. Il fut incarcéré une première fois en 1947, trois ans et six mois, pour vols en réunion. Après s’être rangé des camions durant deux ans, il repiqua au truc, avec la même bande. Finalement, il tomba à la suite d’un braquage mal préparé, au cours duquel un policier fut grièvement blessé.

***

Des fois, avec son air résigné et ses oreilles décollées, il me fait penser à l'homme qui partageait ma paillasse et mes poux dans le baraquement en bois du camp BIId. Isaac, âgé de trente trois ans, mais qui en paraissait vingt de plus à mon arrivée, et bien plus encore, le matin où il me fallut le porter, mort, jusqu’à la place centrale, pour l’appel qui précédait notre départ, au son d’une fanfare grotesque, vers une nouvelle journée de travail interminable. Le soir, après un nouvel appel, que l’officier SS s’ingénia à faire durer plus de deux heures, je ressentis douloureusement son absence, même si l’espace qu’il laissait libre me permettait de respirer plus à mon aise. Les derniers jours, il avait souffert de dysenterie, et n’ayant pas la force de se relever la nuit, il ne m’avait rien épargné de son effroyable agonie. N’empêche, je ne pouvais oublier ses conseils avisés et sa camaraderie loyale qui m’avaient permis d’endurer avec plus de lucidité et de courage les semaines qui suivirent mon arrivée. Lorsqu’au petit matin je l’ai trouvé raide et froid contre moi, j’ai échangé mes chaussures trouées, devenues trop petites, contre ses brodequins usés mais plus larges et surtout plus chauds. C’est ainsi, mieux chaussé grâce à lui, que j’allais parcourir, quelque temps plus tard, quatre-vingts kilomètres, dans la neige épaisse et boueuse du mois de janvier 1945, jusqu'à la gare de Gleiwitz, point de départ d'un nouveau voyage abominable en train, direction Stutthof, à 34 km de Dantzig. Je suis certain qu’il ne m’en a pas voulu de l’avoir dépouillé.

***

Emile, mon autre codétenu, c’est différent. Il se dégage de sa personne quelque chose de malsain. Je pourrais mettre ça sur le compte du crime odieux qu’il a commis, de son passé de collabo, miraculé de l’épuration, ou bien encore de son racisme affiché envers les algériens du couloir de la mort, mais il y a autre chose. Ses regards par en dessous, cette manière de se glisser derrière nous, sans bruit, de rester planté là, sans rien dire, son sourire énigmatique et sournois, tout cela me met mal à l’aise. J’ai pourtant payé pour savoir qu’on finit par se faire à tout, même à l’insoutenable.

Roland Porret avait rejoint la Franc-garde à l’automne 1943. Pas vraiment par conviction, prétendit-il, même si ses parents, pétainistes affichés, l’avaient élevé dans un antisémitisme aux relents antidreyfusards. Il cherchait à sortir du désœuvrement dans lequel l’avait plongé l’arrêt précoce de laborieuses études. Il rêvait également de mettre fin à l’indifférence que manifestait à son égard le reste de sa famille pour qui il n’était qu’un raté. C’est lors d’une de ses rares visites à ses parents qu’il rencontra l’abbé Vautherin, l’aumônier de la milice lyonnaise. Un bon chrétien qui l’emmena assister à une réunion publique tenue par Joseph Lécussan, chef régional du service documentation et renseignements, chargé de procéder aux arrestations et aux perquisitions. Il fut, de son propre aveu, fasciné par la force brutale et le magnétisme qui se dégageaient de ce rassemblement. Il n’hésita pas longtemps avant de s’engager. Il devenait enfin quelqu’un. Dès la semaine suivante, c’est en uniforme noir et le béret plat frappé du gamma grec posé de guingois sur la tête qu’il faisait un retour remarqué chez lui. Il prit la sidération qu’il lut dans les yeux de son père pour de l’admiration. Cela finit de le désinhiber. Durant les mois qui suivirent, il se montra particulièrement zélé pour débusquer les « terroristes ». Remarqué par ses supérieurs, il se donna sans retenue, avant de disparaître soudainement au début du mois d’avril 1944, pour ne réapparaître qu’à la fin de l’année suivante.  Le temps pour son père, d’après ce qu’il m‘en dit, de lui garantir, avec la complicité peu enthousiaste de certaines de ses relations, l’impunité judiciaire. Insuffisant, toutefois, pour le préserver de l’opprobre qui allait frapper la plupart de ceux qui avaient cru aux chimères incendiaires du Reich millénaire.

***

Nous restâmes au camp de Stutthof jusqu’à sa libération par les troupes russes, le 10 mai 1945. Le froid, la faim, la soif, et tout le dégoût que nous nous inspirions, rendirent difficiles les mois passés dans ce coin du sud de la Pologne, où Rudolf Spanner, officier et "scientifique" SS, avait apporté sa contribution au recul des limites de l’imaginable, en se lançant, dès les premières années de guerre, dans la production d’un savon, labellisé « Pure graisse juive ». Toutefois, fort heureusement, Spanner et ses acolytes avaient été envoyés sur le front russe, avant notre arrivée, laissant le camp à l’abandon. Nous restâmes, pour l’essentiel du temps, sous la surveillance de soldats et officiers de la Wehrmacht, ce qui était un moindre mal. Ils n’avaient que faire de nous et nous laissèrent parfaitement tranquilles tant que nous ne tentions pas de fuir.
Lors de l’évacuation du camp, nous fûmes pris en charge par les russes, étranges libérateurs, puis par la Croix-Rouge suédoise qui organisa notre retour, via Göteborg.
Birkenau, toute cette barbarie, ces odeurs de brûlé, ces femmes et ces hommes dont j’étais, lamentables dans leur liquette rayée bleu et gris, toute cette merde, cette crasse, et cette résignation qui nous avait bouffé les reins, le foie et l’âme, remontaient en moi à en dégueuler. J’avais perdu un tiers de mon poids et l’essentiel de ma dignité. Tout cela avait semé en moi les graines fertiles d’une dérive qui, quelques années plus tard, allait me ramener au point de départ d’une odyssée hors du concevable dont je n’aurais jamais dû revenir. Petit à petit, allait se forger en moi la certitude qu’il me faudrait trouver seul le courage d’écrire le dernier chapitre de cette tragédie.

***

L’idée de trahir Roland ne m’est pas venue tout de suite. Malgré ce que je savais de son passé, je continuais à le trouver d’aplomb. Je crois même que si l’occasion ne s’était pas présentée, j’aurais continué à faire équipe avec lui. Faut dire, il s’y entendait pour flairer la bonne affaire, le coup bien vicieux sans trop de risque. Quand il avait dégoté une combine juteuse, il se ramenait avec son air satisfait et son sourire en coin.

Je ne peux plus attendre. Ce sera pour ce soir. Dès que les lumières s’éteindront, je lui sauterai à la gorge. Dans ces moments là, c’est l’instinct qui doit parler. Comme une bête. Une bête rayée bleu et gris.

Je savais que le père Marduel était du genre à faire feu sans sommation. Quand Roland est rentré dans l’arrière boutique, je me suis glissé dans la cage d’escalier qui menait à l’appartement familial. J’ai mis un coup de coude dans la cloison. Le bruit a rempli l’espace.
Qu’est-ce que tu fous, bon Dieu de bois ? Tu vas réveiller toute la baraque avec un boucan pareil ! dit-il à mi-voix.
Désolé vieux, je me suis cogné ! Des bruits de pas me parvenaient de l’étage.
Je suis retourné me planquer dans la boutique, derrière le comptoir.

Roland, qui n’avait pas entendu grincer les marches d’escalier, s’est remis à l’ouvrage, tournant le dos à la porte. La première balle l’a heurté au niveau de l’omoplate gauche, la deuxième en pleine nuque. Il est tombé comme la carcasse d’un veau qu’on dépend d’un croc de boucher.

Je me suis arrangé pour que le vieux n’ait pas le temps de recharger. Je l’ai saisi par derrière, au niveau du bassin, l’ai fait basculer en avant et lui ai arraché le fusil des mains. Puis, je suis resté là, assis sur lui, dans la posture grotesque où les policiers nous ont trouvés à leur arrivée. Personne n’a compris pourquoi je n’avais pas pris la fuite. A quoi bon ? Je ne l’avais pas fait là-bas, à Birkenau. Il était trop tard.

***

Les avocats des algériens du couloir de la mort se démènent pour sauver la tête de leurs clients. La mienne ne tiendra bientôt plus qu’à un fil. L’un d’eux est à notre étage, au fond du couloir, à l’isolement. Je ne sais pas trop pourquoi. Sans doute était-il moins résigné que les autres. Nous l’entendons hurler son angoisse et sa rage, nuit et jour. Il menace, il éructe. Il veut vivre.

Ceux qui assistèrent à mon premier procès furent marqués, aux dires de mon avocat, par le détachement manifeste avec lequel je traversai ces journées, y compris à l’énoncé de ma condamnation. Pour le deuxième, il me faudra démontrer qu’aucune rédemption n’est possible.

***

Albert se doute que je trame un coup fourré. J’en suis certain. L’autre matin, il m’a vu planquer l’éclat de vitre sous ma paillasse. Il n’a pas cillé. Pourtant, depuis, je sens qu’il m’observe. Il fait son maximum pour que je ne m’en aperçoive pas, mais il est sur ses gardes. Je ne sais pas s’il a peur pour lui ou s’il tente de me préserver, d’éviter l’inéluctable. Dans dix minutes, l’obscurité se fera. Je serai dans mon élément.

***

Ma grand-mère est morte dans mes bras. Je n’ai pas pu pleurer. Ni ce jour là, ni après. Impossible. Elle était sur son lit, le visage déformé par la douleur, les yeux hallucinés, comme les « musulmans » de Birkenau, serrant sur sa poitrine une photo de ma mère et de mon oncle, enfants. Je suis resté assis auprès d’elle, sur le rebord de ce lit aux draps jaunis par l’agonie, sa tête reposant dans le pli de mon bras gauche, juste au dessus de l’inscription B3098.

***

Dans la pénombre, j’entends Albert respirer avec régularité. Il dort, tourné face contre le mur. Émile, au-dessus de moi, ne bouge plus. L’éclat tranchant est dans ma main. La partie la plus épaisse est enroulée dans du papier kraft. J’écarte avec précaution ma couverture. Je m’assois sur le rebord de ma couchette. La musique de cette foutue fanfare emplit ma tête d’un bourdonnement insupportable. Je me mets debout, m’assure qu’Albert dort toujours. La musique, encore cette musique, les coups de sifflets, les chiens qui hurlent. Je me retourne pour faire face à Émile. Les odeurs de merde, la boue, la soupe couleur de boue. Il a les yeux ouverts. Il savait. Il m’attendait. Cette phrase qui m’obsède : « Tu es un homme, Daniel ! », non maman ! Pas un homme ! Il me regarde, silencieux. Ses yeux, plantés dans les miens. Colonne de droite, « aptes au travail ». Le côté biseauté pénètre facilement dans sa gorge. Le sang gicle abondamment. Il hurle, moins fort que moi. La lumière inonde soudain la cellule. Je tombe à genoux et ris sans pouvoir m’arrêter.

***

Je suis de retour sur la rampe aux juifs. Colonne de gauche, cette fois. Avec ma mère et ma sœur. Colonne de gauche. Je suis en culottes courtes. Je ne suis pas un homme. Colonne de gauche. B3098 n’existe pas. Daniel ne porte jamais de pantalons longs.

PRIX

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Dranem · il y a
Un texte bien documenté sur cette période de l'histoire . J'ai quitté Lyon depuis longtemps... pour avoir connu Le cinéma Comédia avant qu'il ne devienne un complexe...
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Moniroje · il y a
De quoi faire un roman...
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James Osmont · il y a
Bravo ! Superbe construction narrative malgré la longueur de l'ensemble, c'est bien tenu. Ensuite la puissance et la précision documentée du propos nous embarquent ! Bonne chance à vous !
ma participation "Les filles de Recouvrance", si cela vous tente...
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/les-filles-de-recouvrance

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Zouzou · il y a
Un peu ou beaucoup de l'histoire de nos parents ou grands parents , mon vote
Si vous aimez : 'A la ravigote ' et ' Dans la Grèce antique ' poésie Ete

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Eowyn · il y a
j'en frissonne encore et je vote à deux mains! Bravo.
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Gérard Aubry · il y a
Cela me fait penser au film "Nous sommes tous des assassins!" d'André Cayatte qui nous raconte l'histoire d'un petit malfrat qui devient tueur dans la résistance et ne comprend pas, qu'après la guerre, il n'ait plus le droit de tuer. Mais votre héro, lui, sait ce qu'il fait! Bravo. G.A.
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Doria Lescure · il y a
récit particulièrement bien construit et très bien écrit dans une histoire de chassé croisé entre le présent et le passé du personnage qui est marqué définitivement par les horreurs qu'il a vécues. Le rythme progressif et prenant font de cette lecture un moment fort et émouvant. Voici mes voix.
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Kiki · il y a
Bonjour
Mes 3 voix pour ce texte que j'ai aimé lire et dont l'écriture est belle. BRAVO
Je vous invite à aller lire et éventuellement soutenir mon poème en finale "les cuves de Sassenage". MERCI d'avance

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Pascal Depresle · il y a
Bien écrit, pour ma part c'est une partie de 'Histoire contemporaine que j'aime. Mes votes. Si le cœur vous en dit mon univers vous est grand ouvert.
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Ginette Vijaya · il y a
Insoutenable mais écrire c'est aussi écrire l'insoutenable .
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