En silence

il y a
5 min
1729
lectures
142
Lauréat
Jury
Recommandé

Je voudrais ne jamais dormir pour vivre plus ! Je voudrais éterniser les journées pour pouvoir lire, bouger, apprendre, cuisiner, aimer, jouer, écrire... Puis, simplement, prendre le temps  [+]

Image de Automne 2013
Il dort. Enfin, je crois. Je guette chacune de ses respirations. Chacune me libère de mon apnée. Reste l’angoisse. Et la peur.

Il est quatre heures du matin. Ils ont accepté que je reste, ils ont dit que c’était exceptionnel. Ils m’ont adressé un sourire, gênés, et leurs regards se sont détournés. Je leur ai souri aussi, pour les remercier ; c’est tout ce que je pouvais faire parce que je ne pouvais pas parler, sinon les larmes se seraient mises à couler et elles ne se seraient plus arrêtées.

Une infirmière est passée vers minuit, elle a regardé les écrans, pris des notes, m’a adressé quelques mots, sans me regarder. Elle était jeune, blonde, elle semblait porter la responsabilité de ce qui nous arrivait et c’était trop pour elle. Elle a demandé si je voulais qu’elle éteigne derrière elle, j’ai dit : « Oui, merci », elle a bafouillé quelque chose que je n’ai pas compris et elle est sortie. Je suis restée là, assise, inutile, torturée, dans cette pénombre ponctuée par les lueurs vertes des écrans des machines. Dans le silence. Lucas ne s’est pas réveillé.

Ça doit être normal. Normal si l’on considère qu’il va mourir, qu’il est épuisé, que les poches chimiques auxquelles il est relié n’ont que la fonction d’apaiser – ses douleurs, sa détresse, son attente. Le médecin m’a affirmé qu’il y avait encore un espoir, et j’ai pensé « C’est ce que l’on dit quand il n’y en a plus ». Sa main a touché mon bras, j’ai fixé son badge accroché à sa blouse blanche, à hauteur de mon regard, et j’ai épelé son nom dans ma tête – A. D. A. M. –, encore et encore. J’ai fait tourner ce refrain entêtant comme une incantation capable d’arrêter le temps, de nous protéger de la sentence, du verdict, de la fin, mais cela n’a pas fonctionné. Il a commencé à parler, très distinctement, j’entendais tout ce qu’il disait et pourtant je comprenais si peu. On aurait dit soudain qu’il parlait une langue que j’avais oubliée. Je n’ai rien pu répondre. Il m’a tendu un document où dansaient des chiffres, et quelques mots. Il a repris son explication, j’ai entraperçu les mots « mari », « greffe », « prioritaire », « liste », fini par comprendre que la fonction hépatique de Lucas avait lâché et que, sans un nouveau foie très rapidement, il ne tiendrait plus, ce serait fini, la ligne du temps serait brisée. Alors j’ai juste dit : « Prenez le mien, prenez-le, il en a plus besoin que moi ». La main du médecin s’est posée sur mon épaule et il a répondu : « Ce n’est pas possible, nous n’avons pas d’autorisation. Il nous faut un donneur sain, jeune. Il n’y en a pas pour l’instant, on attend. Gardez espoir, il y a encore un espoir ». C’était tout à l’heure, ou hier plutôt, il était dix-huit heures. Cela semble déjà si loin.

Je suis revenue dans la chambre, avec un dossier malveillant et un sourire dévasté. Lucas m’a dévisagée, il semblait inquiet pour moi. J’ai compris qu’il savait ce qui l’attendait. Je me suis assise sur le lit, à côté de lui. « On n’abandonne pas », je lui ai soufflé. « On ne baisse pas les bras. Je ne baisserai jamais les bras. » Il a pris ma main et a commencé à bredouiller un au revoir, ou des adieux. Je n’étais pas d’accord, je me suis emportée. J’ai crié. Je crois que j’ai cassé un vase, ou un verre, je ne me souviens plus vraiment. Je suis sortie en le traitant de lâche ou de lâcheur, et j’ai claqué la porte. Quand je suis revenue, il dormait.

Je voudrais m’excuser. Je voudrais lui dire, encore, tout ce qu’il sait pourtant déjà. S’il n’est plus là, je n’existe pas.

J’ai attendu qu’il se réveille, fébrilement. J’osais à peine respirer, mes yeux ont commencé à piquer. Vers vingt et une heures, une infirmière plus âgée est entrée dans la chambre. Elle m’a demandé si je voulais manger quelque chose, j’ai répondu que je n’avais pas faim. M’alimenter m’a soudainement semblé absurde, dépassé, et vivre m’a paru obscène.

L’infirmière m’a dit de ne pas espérer qu’il reprenne conscience. Je l’ai regardée : elle était grosse, avec des cheveux gris, elle semblait douce. J’ai eu envie qu’elle me prenne dans ses bras, au lieu de ça, je lui ai dit qu’il était toute ma vie. Elle a hoché la tête, est sortie de la chambre. Elle est revenue quelques minutes après, a déposé un sandwich à côté de moi et est ressortie sans un mot.

Pourquoi faire dormir quelqu’un qui va mourir ?

J’ai froid. Je veux qu’il se réveille, je veux que son visage se remplisse à nouveau, je veux son regard et je veux sa voix. Il est quatre heures du matin et je dois encore tenir. Je tremble. Il faut que je bouge, alors je prends une cigarette dans mon sac et je sors de la chambre. Je ne fume pas d’habitude, mais d’habitude, je ne suis pas une presque veuve ; d’habitude, je n’étouffe pas ; d’habitude, je n’ai pas peur du noir, ni du silence. Je descends, je sors. Tout est si calme, l’air est doux, pourtant je frissonne. J’allume cette cigarette dont je ne veux pas vraiment, ça ne me soulage pas, ça ne soulage rien. Là, plus loin, un vigile se balade. Il me voit et me fait un signe de tête. Je ne suis ni infirmière, ni médecin, ni raccordée à une perfusion à roulettes, alors il doit savoir pourquoi je suis là. J’essaye de lui sourire, mais je ne suis pas sûre d’y arriver. Il se dirige vers moi – je crois que je fume dans une zone non-fumeur, c’est gênant, je pense –, puis il s’arrête. Dans la nuit, le bruit d’une sirène. Puis soudain, violemment, une lumière bleue, aveuglante, qui déchire la pénombre, et l’ambulance qui s’engouffre dans le sas. Je pense : « Quelqu’un est en train de mourir, là-dedans ». J’écrase ma cigarette. Je ferme les yeux. Je respire.

J’entre, et toute la quiétude qui régnait il y a encore quelques minutes a volé en éclats. Des infirmiers accourent, des ordres fusent, des portes claquent. Je m’assieds et j’observe. L’agitation m’apaise. Je pense : « Étrange, toute cette vie lorsque la mort fait son entrée, comme pour conjurer un mauvais sort. » Je pense : « Ce nom “mort” est féminin, mais ne sonne comme aucun autre. C’est un nom qui sonne guerrier, brut, rêche ». Je pense : « Je devrais prier pour le repos de ce jeune homme », mais je ne sais pas prier.

Un couple arrive. La femme pleure, elle doit avoir un peu plus de quarante ans, ses cheveux blond cendré ondulent. Les cheveux gris de l’homme sont en bataille, il ne comprend pas ce qui leur arrive. Un jeune médecin s’approche alors, lui aussi a l’air perdu. Il n’a pas trente ans et il prend sur lui de leur expliquer l’accident, leur fils renversé, le délit de fuite, l’ami qui a appelé les secours, la grosse berline bordeaux qui a disparu dans la nuit, la police qui va arriver, l’opération qui a commencé, les chances de réussite qui sont faibles. La femme s’agrippe à son mari, elle pleure en silence, alors le médecin marmonne qu’il est désolé puis s’éloigne.

J’aurais pu leur dire tant d’autres choses. Que c’est follement injuste. Que c’est absurde, que ça n’a aucun sens. Sauf que pour moi, ça en a.

Je remonte dans la chambre. Le professeur Adam est déjà là, l’infirmière aux cheveux gris aussi. Elle retire les aiguilles des bras de Lucas, allume une machine, note quelque chose dans le dossier. Le médecin ouvre les yeux de Lucas. Ils sont jaunes, comment ne l’ai-je pas remarqué avant ? Personne ne semble noter ma présence, puis le médecin se retourne, et sa voix grave me fait sursauter : « On a un foie. Un accidenté de la route. Il avait indiqué sur son profil qu’il était donneur, on a ainsi pu accélérer la procédure. C’était inespéré. Votre mari est sauvé ». Personne ne s’attarde sur mon manque de réaction. Nous réagissons tous différemment devant la mort. Nous ne sommes pas non plus égaux face à la vie. Je viens de le découvrir. Apparemment. Le médecin et l’infirmière emportent Lucas. Ils emportent mon mari malade, et ils me le ramèneront bientôt guéri. Je devrais déborder de reconnaissance, et de joie. Je ne ressens rien. Pas encore.

Je reste seule. Que puis-je encore faire ? Attendre. Le silence est revenu. Je sais qu’au rez-de-chaussée de cet hôpital, des parents pleurent. Je sais qu’un garçon est mort et qu’un homme va vivre. Je sais que j’ai fait ce que je devais faire. J’avais promis. Je ne baisse jamais les bras.

Il est cinq heures. Je vais rentrer chez moi, dormir, être réveillée par le coup de téléphone qui me dira : « Venez, l’opération est un succès. Votre mari va bien, il va bientôt se réveiller. Il va vivre. » Je me maquillerai, j’attacherai mes cheveux. Cela fait des mois que j’attends cet instant. Alors je me lève, j’enfile mon manteau, j’emporte le sandwich. Moi aussi, je vais vivre.

Je descends au parking. L’avant de ma Mercedes bordeaux est défoncé. Je sais à présent qu’il y a un témoin, et je me dis : « C’est gênant mais pas mortel ». Et je souris.

Recommandé
142
142

Un petit mot pour l'auteur ? 51 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Jean-Luc Tessier
Jean-Luc Tessier · il y a
Bravo ! Je l'ai adoré sincèrement. Vous avez mon "j'aime".
Merci de passer faire un tour chez moi et soutenir mon texte si vous avez le temps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/accords-perdus-2?all-comments=1&update_notif=1590165658#fos_comment_4270728

Image de Arlo G
Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
Image de Justine Roux
Justine Roux · il y a
Troublant !
Image de Adaq
Adaq · il y a
Beau texte sur le fatalisme .
Image de Verseau Chantal
Verseau Chantal · il y a
Tragique et magnifique ! je vote avec retard, j' en suis désolée
Image de Jacqueline Hardy-Jamil
Jacqueline Hardy-Jamil · il y a
terrible la chute !!!
Image de Rodolphe Ragain
Rodolphe Ragain · il y a
Dommage que je n'ai pas pu découvrir votre oeuvre plus tôt, car c'est une très belle qualité. Bravo à vous.
Image de Dianeso
Dianeso · il y a
Une vraie nouvelle. Je vote trop tard mais le cœur y est
Image de Nicolas
Nicolas · il y a
Super !
Image de Chedy Jaouahdou
Chedy Jaouahdou · il y a
Très belle nouvelle. Enfait, je viens de soumettre une oeuvre à la publication, et je n'ai pas d'information sur la durée approximative de la vérification, si une personne charitable pouvait me donner la réponse, je lui en serai reconnaissant

Vous aimerez aussi !