165 lectures

18

Zut, le réveil n’a pas sonné, et je suis en retard au bureau. C’est la deuxième fois que ça m’arrive ce mois-ci. Là, je suis certaine d’être virée ! Pas le temps de flâner. Il faut faire vite et essayer de rattraper le temps perdu. Après une douche rapide, je m’habille, me coiffe et me maquille rapidement.
Puis j’attrape ma veste, mon sac, et ouvre doucement la porte. J’essaye de ne pas faire de bruit pour ne pas réveiller les voisins qui dorment encore. Il est déjà sept heures trente, et ce n’est pas l’envie qui me manque de leur sonner du clairon ! Mais je préfère m’abstenir ce matin.
Sitôt dehors, je cours vers l’arrêt de bus, consulte le panneau d’affichage pour savoir à quelle heure passe le prochain. Ouf, il est dans quatre minutes ! Le trajet jusqu’à mon travail prend une bonne heure, ça me fera arriver vers huit heures trente. Heureusement que je n’ai pas déjeuné. La caféine me permettra de tenir toute la matinée, et je mangerai plus copieusement à midi, à la cantine.
Brrr, il fait froid ce matin ! Je resserre ma veste et glisse mes mains dans les poches.
Que fait ce bus ? Pourvu qu’il soit à l’heure. Ce n’est pas le moment de faire grève ! Quand je pense à tous les avantages qu’ils ont, ces chauffeurs : et je te file une prime de qualité, une autre de non-accident... Malgré tout, ils trouvent le moyen de ne pas être contents de leur sort, et c’est à peine s’ils disent bonjour. Quant au sourire, il ne faut pas compter dessus. Ils n’ont pas de prime pour lui, donc nada !
Quelques personnes arrivent et me regardent de haut en bas. Vous voulez ma photo ? « Je me présente : Émilie Larrue, 37 printemps, architecte diplômée ambitieuse. »
Enfin, voilà le bus ! Je fouille dans mon sac à la recherche de ma carte Navigo, mais je m’aperçois que j’ai dû la laisser à la maison. La poisse ! Je n’ai qu’à passer rapidement devant le chauffeur en souriant. Je laisse plusieurs personnes monter les premières, et me faufile prestement jusqu’à une place libre.
Je profite du trajet pour faire le point sur ces retards à répétition, et pour trouver une excuse plausible à donner au directeur qui commence à grincer des dents. Comment est-ce possible ? Deux retards en un mois. Moi qui suis la ponctualité même. Je me demande ce qui m’arrive ! Est-ce la faute du travail ? Sont-ce les collègues de bureau que je ne supporte plus ? Ou est-ce la fatigue ? Je devrais peut-être lever le pied. Je travaille trop, et souvent tard le soir. Mais impossible de décrocher, c’est comme une drogue. Pour les uns, c’est le sport ; pour les autres, c’est le chocolat ; pour moi, c’est le boulot !
Mon mari m’a quittée à cause de ça. Il m’avait demandé à plusieurs reprises de choisir entre lui et mon job. Devinez qui a gagné ? Il m’a conseillé d’aller voir un psy, comme si j’avais du temps à perdre avec ces conneries.
Je n’ai pas eu d’enfant. Pas de temps à consacrer à des mômes et à leurs problèmes. J’ai déjà ma carrière à gérer, et c’est assez compliqué comme ça !
Ma dernière amie, lassée de m’entendre parler de mon emploi, a fini par jeter l’éponge. Elle m’a conseillé de me remettre en question. Je vois bien que c’est la jalousie qui la taraude et qui la fait râler ainsi. Elle ne parle jamais de son travail. Tu m’étonnes ! Elle est hôtesse de caisse. Qui voudrait écouter les performances d’une petite caissière dont le métier consiste à passer des articles insignifiants ? N’hésitez pas à revenir vers moi si vous trouvez la réponse à la question !
Moi, j’ai des choses à raconter. Je suis allée à la fac. J’ai obtenu une licence, puis un master en architecture. À ma sortie, j’ai postulé à une annonce parue sur internet, et j’ai eu la chance d’intégrer ma société actuelle. Au début, je travaillais dans la grande salle commune. Puis, à force de détermination, créativité et talent, j’ai pu me démarquer et obtenir des projets plus audacieux. Les retours clients étaient bons, et mes idées étaient approuvées immédiatement. Henri, mon patron, a vite compris qu’il n’avait pas intérêt à me laisser partir. Il m’a proposé de travailler sur des dossiers plus prestigieux, et m’a attribué un bureau personnel avec une belle plaque à mon nom. Ce jour-là, j’ai ressenti une immense fierté, et j’ai pu découvrir le sens exact du mot jalousie. Les collègues étaient furieux. Moi, je m’en fichais royalement. Ils n’avaient qu’à travailler et avoir de l’inspiration. Mon plus grand projet : un centre commercial futuriste avec jardins et espace détente, dans l’un des meilleurs quartiers de Paris. Cela remonte à six mois ; ça a été la cerise sur le gâteau. Les clients ont été bluffés et m’ont demandé de m’occuper de leur prochain programme. Mon salaire a été revalorisé à la hausse, et je sens qu’Henri est sur le point de me proposer une association. Vous imaginez ? Associée ! Le rêve de tout architecte qui se respecte.
Donc, vous comprenez mon stress actuel : ce n’est pas le moment de venir tout gâcher avec ces maudits retards. Lors du premier, j’ai bien vu la déception et la colère dans les yeux d’Henri.
Je vais mettre la faute sur les transports. Cela fait un mois que j’ai déménagé, et mon domicile se trouve trop éloigné. Avant, j’étais rendue en dix minutes et maintenant, c’est la galère. Je vais commencer à chercher un appartement plus proche dès ce soir.
Enfin, voici mon arrêt. Je me lève et descends du bus en souriant, sous les regards étonnés des passagers et du chauffeur. Alors là, je les ai bluffés ! Ils ne s’attendaient pas à me voir descendre ici pour rejoindre cette prestigieuse société d’architectes. Que voulez-vous ! Les gens nous jalousent, quand on occupe des postes haut placés dans des holdings de renom.
Sûre de moi, je me dirige vers l’entrée, pénètre à l’intérieur d’un pas pressé tout en recherchant mon badge dans mon sac. Il n’y est pas ! J’ai dû le laisser avec ma carte Navigo dans mon autre sac. C’est déjà Alzheimer qui frappe à la porte, mais il y a peu de chance pour que je lui ouvre. Pas grave ; je demanderai à la secrétaire du service de noter mon heure d’arrivée, et je réglerai ce problème avec la compta, à la pause de dix heures.
Quand je passe devant l’accueil, les hôtesses sont toutes les deux occupées au téléphone. En me voyant, elles se décomposent littéralement. Leurs visages souriants pâlissent, et une panique étrange les saisit. Je les ignore, et presse le pas pour rejoindre l’ascenseur. Je m’engouffre dans la cabine et appuie sur le bouton deux.
Je suis certaine que c’est Cathy qui a vendu la mèche ! Non mais, de quoi elles se mêlent ces standardistes ? Elles sont payées pour s’occuper du standard et pour accueillir les visiteurs. Pas pour scruter les horaires d’une cadre supérieure mieux placée qu’elles dans la hiérarchie de la société. Dans quel monde vit-on ?
Les portes coulissent, et je fais mon entrée dans le service où je travaille. C’est une véritable ruche, et c’est à peine si l’on s’entend les uns les autres. Soudain, c’est le silence, et je sens tous les regards qui me dévisagent intensément, horrifiés... Mais ce n’est pas possible ! Que se passe-t-il exactement aujourd’hui ? Sont-ils devenus fous ?
Je me dirige vers mon bureau sous les chuchotements de mes collègues, - qui ne sont même pas venus me saluer -, ouvre la porte et tombe sur une fille qui travaille à ma place. NON, MAIS JE RÊVE ! C’EST QUI, ELLE ? Elle a pris mon bureau, mon ordi, mes projets... Elle va voir de quel bois je me chauffe ! Surprise par ma présence, elle reste la bouche ouverte comme un poisson, et me regarde d’un air affolé. Une vraie tête de demeurée !
Ça ne va pas se passer comme ça ! Henri va m’entendre. On ne licencie pas pour si peu une collaboratrice qui a autant travaillé sur les projets. Deux malheureux petits retards. C’est tout de même incroyable !
Je sors comme une furie, et je tombe sur Henri qui vient à ma rencontre, tout penaud. Je m’apprête à crier quand, tout à coup, Henri me prend gentiment par l’épaule et me demande de le suivre, d’une voix extrêmement douce. Je suis intriguée : ça ne lui ressemble pas cette attitude mielleuse. Il doit y avoir un problème ! Nous passons devant les collègues qui ont repris leur travail, mais qui nous regardent en catimini. Les imbéciles heureux, ils ne perdent rien pour attendre. Quand je prendrai la place d’Henri, ils verront s’ils auront encore du temps pour flâner au lieu de travailler sur les nombreux projets urgents, confiés par une clientèle fortunée. Les riches le savent bien : time is money. Tiens, pas mal cette citation ! Je la ferai graver sur le mur de la grande salle. Ça leur fera de la lecture à ces blaireaux.
Nous arrivons dans le bureau d’Henri : une superbe pièce dotée d’une immense baie vitrée qui donne sur la fontaine (mon futur espace de travail). Il ferme calmement la porte, me fait asseoir, me sert un verre d’eau minérale et me donne un petit comprimé bleu. Je mets le comprimé dans ma bouche et je bois une bonne gorgée d’eau, sous les yeux soulagés de mon patron.
Apaisée, je ne dis plus rien et tente de réfléchir. J’ai déjà vu cette scène dans un film. Mais lequel, je ne sais plus. Laissez-moi réfléchir... C’était quel navet déjà ? Henri consulte un petit papier, décroche son téléphone et compose un numéro sur le clavier. Exactement comme dans le film ! Puis il dit :
— Je suis bien à l’Asile psychiatrique des Trois Noyers ? Bonjour, c’est Henri Poulain. Je vous appelle au sujet d’Émilie Larrue. Elle se trouve en ce moment même avec moi, dans mon bureau. Oui, vous avez bien entendu, elle est encore venue. C’est la deuxième fois ce mois-ci. Ça ne peut plus durer !
—.......
— Oui, heureusement, j’ai pu lui donner le calmant que vous m’avez laissé. Apparemment, c’est efficace, car elle est tout à fait paisible maintenant. La dernière fois, elle avait saccagé son ancien bureau quand elle avait découvert la nouvelle qui l’a remplacée.
—......
— Je sais ! Émilie était une excellente collaboratrice et elle a accompli des choses merveilleuses chez nous. Elle était destinée à un bel avenir. Dommage qu’elle ait fait ce burn-out le mois dernier. Avec son briquet, elle a brûlé tous les dossiers d’un client qui n’était pas satisfait du nouveau projet qu’elle avait conçu. Imaginez notre surprise quand on a découvert ça ! Elle dansait comme une folle à côté des flammes. Elle a failli mettre le feu à toute la société.
—......
— OK, je vous attends. Rapportez-lui aussi quelques vêtements : elle est en pyjama et a mis une petite veste, alors qu’il fait zéro degré dehors. Faites attention à ce que ce genre d’incident ne se reproduise plus, à l’avenir. Enfermez-la à double tour s’il le faut. Vous savez, je n’ai pas de temps à perdre avec ces bêtises !
Henri se retourne vers son bureau pour mettre fin à la conversation.
J’ai entendu toutes les paroles prononcées : ainsi, il ne veut plus de moi. Tant pis, ce n’est pas grave. Le plan B est déjà en place, il n’y a plus qu’à l’appliquer.
Je me lève doucement, saisis le lourd presse-papiers en forme de building (offert par un client), et frappe Henri très fort derrière la tête, tandis qu’il raccroche le combiné. Le traître tombe à terre et ne bouge plus. Une énorme tache rouge sombre se forme sur la belle moquette crème, mais je ne suis pas inquiète. Je referai la décoration de mon nouveau bureau bientôt. D’ailleurs, j’ai quelques idées de déco ; ce sera super joli !
Je recrache dans la corbeille à papier le comprimé que j’avais caché sous ma langue, et me sers une tasse de café à la machine expresso. Puis je m’installe confortablement dans mon fauteuil tout cuir et réfléchis à ma première action, en tant que directrice fraîchement promue... Ça y est, j’ai trouvé ! Je commencerai par virer la nouvelle recrue.

18

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Thara
Thara · il y a
Quelquefois, il suffit de peu pour faire disjoncter....
·
Image de Ratiba Nasri
Ratiba Nasri · il y a
C'est bien vrai ! Une simple remarque peut faire basculer les choses.
Merci Thara pour ta lecture et à très vite sur ta page !

·
Image de Daniel Nallade
Daniel Nallade · il y a
Le vivre ensemble, une conscience solidaire, l'essentiel! L'arracheur(se) de poste, l'enfer!
·
Image de Ratiba Nasri
Ratiba Nasri · il y a
Oui, le monde du travail peut être très cruel. Merci Daniel pour ce commentaire pertinent ! A bientôt :-)
·
Image de Veronique Guillot
Veronique Guillot · il y a
Excellent ! je ne suis pas très douée pour les compliments mais j'ai vraiment beaucoup aimé.
·
Image de Ratiba Nasri
Ratiba Nasri · il y a
Merci Véronique, c’est sympa :-) À bientôt !
·
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Un récit qui nous tient en haleine jusqu'à la chute.
Je vous invite à aller lire mon "horizon rouge", en finale du Prix lunaire. Merci.

·
Image de Ratiba Nasri
Ratiba Nasri · il y a
Merci Virgo pour votre passage sur ma page !
Je viendrai vous lire avec plaisir :-)

·
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Merci à vous.
·
Image de Anne Marie Menras
Anne Marie Menras · il y a
Un burn-out assassin, quelle imagination ! Nouvelle très bien écrite, le suspense est maintenu jusqu'au bout ! Ma voix vous est acquise.
·
Image de Ratiba Nasri
Ratiba Nasri · il y a
Merci Anne Marie pour ce magnifique commentaire qui me touche au coeur ! Belle soirée :-)
·
Image de Maryouma Youmar off
Maryouma Youmar off · il y a
Bien joué la chute !
·
Image de Ratiba Nasri
Ratiba Nasri · il y a
Désolée Maryouma pour la réponse tardive. Je n’avais pas vu votre message. Merci pour ce joli retour :-)
Excellente année 2018 pleine de santé, joie, bonheur et de réussites personnelles !

·
Image de Danse~hirondelle
Danse~hirondelle · il y a
Hé oui, certain réagisse comme ça! l'obsession du travail, toujours en faire plus.
·
Image de Ratiba Nasri
Ratiba Nasri · il y a
Oui, alors que l'essentiel est ailleurs ! Dans le partage, l'entraide et le vivre ensemble...
Le travail oui mais à petites doses ;-) Merci pour votre lecture. Au plaisir de vous lire !

·
Image de Iqueen
Iqueen · il y a
Ah ! La maladie psychique... Très bien vu, j'ai beaucoup aimé.
·
Image de Ratiba Nasri
Ratiba Nasri · il y a
Merci Iqueen pour ce beau commentaire ! Belle journée :-)
·
Image de PierreYves
PierreYves · il y a
Vous comptez désormais un nouvel abonné :)
·
Image de Ratiba Nasri
Ratiba Nasri · il y a
Merci PierreYves pour ce gentil retour.
À bientôt !

·
Image de Didier Poussin
Didier Poussin · il y a
Voilà où conduit une ambition demesurée
·
Image de Ratiba Nasri
Ratiba Nasri · il y a
Oui, c’est triste. Le burn out est un fléau de société. Merci de m’avoir lue. Au plaisir !
·