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Zut, le réveil n’a pas sonné, et je suis en retard au bureau. C’est la deuxième fois ce mois-ci. Après une micro douche,je m’habille, me coiffe et me maquille rapidement.
Déjà sept heures trente ! J’ouvre doucement la porte pour ne pas réveiller les voisins. Sitôt dehors, je cours vers l’arrêt de bus et consulte le panneau d’affichage pour connaître l’horaire du prochain ramassage. Ouf, il est prévu dans quatre minutes !
Il fait froid ce matin ! Je resserre ma veste et glisse mes mains dans les poches. L’absence de petit déjeuner se fait sentir. Tant pis. La caféine me permettra de tenir, et je mangerai plus copieusement à midi.
Que fait ce bus ? Pourvu qu’il soit à l’heure. Ce n’est pas le moment de faire grève ! Quand je pense à tous les avantages accordés aux chauffeurs : prime de qualité, de non-accident... Malgré cela, ils sont mécontents, et c’est à peine s’ils disent bonjour. Quant au sourire, inutile d’espérer. Pas de prime pour lui, donc nada !
Un couple m'étudie. Vous voulez ma photo ? « Je me présente : Émilie Larrue, 35 printemps, architecte audacieuse. »
Voilà le bus ! Je cherche dans mon sac, ma carte Navigo, mais je m’aperçois de son oubli. La poisse ! Je laisse plusieurs personnes monter en premier, et me faufile jusqu’à une place libre.
Je profite du trajet pour analyser ces retards itératifs. Ponctualité incarnée, je me demande ce qui m’arrive ! Est-ce la faute du travail ? Sont-ce les collègues que je ne supporte plus ? Ou le surmenage ? Je travaille beaucoup, et souvent tard le soir. Impossible de décrocher, c’est tatoué dans mon ADN.
Mon mari m’a quittée. Il m’avait demandé de choisir entre lui et mon job. Devinez qui a gagné ? Il m’a conseillé d’aller voir un psy. Comme si j’avais du temps à perdre avec ces conneries !
Je n’ai pas eu d’enfant. Pas de minute à consacrer à des mômes et à leurs problèmes. J’ai déjà ma carrière à gérer, et c’est assez compliqué comme ça.
Ma dernière amie, agacée par mes exploits professionnels, a abdiqué. Elle n’évoquait jamais son travail. Tu m’étonnes ! Elle est hôtesse de caisse. Qui voudrait écouter les performances d’une caissière dont le métier consiste à scanner des articles insignifiants ? Faites-moi signe si vous trouvez la réponse à la question !
Mon parcours est parfait. Après mon master en architecture, j’ai postulé à une annonce web, et j’ai intégré ma société actuelle. Au début, j’œuvrais dans la salle commune. Puis, à force de détermination, créativité et talent, j’ai pu me démarquer. Henri, mon patron m’a proposé de travailler sur des dossiers prestigieux, et m’a attribué un bureau personnel. Ce jour-là, j’ai ressenti une immense fierté, et j’ai découvert le sens exact du mot jalousie. Les collègues étaient furieux. Bien fait ! Ils n’avaient qu’à avoir de l’inspiration. Mon projet phare : un centre commercial futuriste avec bureaux, jardins et espaces détente, dans le seizième à Paris. Les clients, conquis, m’ont confié leur prochain programme. Mon salaire a été revalorisé à la hausse, et je sens qu’Henri s’apprête à m’offrir une association. Vous imaginez ? Associée ! Le rêve de tout architecte qui se respecte.
Ce serait dommage de tout gâcher avec ces maudits retards. La dernière fois, j’ai vu la déception et la colère dans les yeux d’Henri.
Je vais incriminer les transports. J’ai déménagé depuis un mois, un peu trop loin à mon goût. Je chercherai un appartement adjacent dès ce soir.
Voici mon arrêt. Je descends du bus en souriant, sous les regards étonnés. Que voulez-vous ! Les gens nous jalousent, quand on occupe des postes haut placés dans des holdings de renom.
Confiante, je me dirige vers l’entrée d’un pas pressé tout en recherchant mon badge. Il n’y est pas ! J’ai dû le laisser avec ma carte de transport dans mon autre sac. Alzheimer frappe à ma porte, mais il y a peu de chance pour que je lui ouvre. Pas grave ; la secrétaire du service notera mon heure d’arrivée, et je réglerai ce problème avec la compta, à la pause de dix heures.
A l’accueil, les hôtesses sont au téléphone. En me voyant, elles se décomposent. Je les ignore, et presse le pas vers l’ascenseur. Je m’engouffre dans la cabine et appuie sur le bouton deux.
De quoi se mêlent ces standardistes ? Elles sont payées pour s’occuper du standard et pour accueillir les visiteurs. Pas pour scruter les horaires d’une cadre supérieure. Dans quel monde vit-on ?
Les portes coulissent, et je fais mon entrée dans mon service : une véritable ruche où l’on s’entend à peine. Soudain, c’est le silence, et je sens tous les regards qui me dévisagent, horrifiés... Que se passe-t-il aujourd’hui ? Sont-ils devenus fous ?
Je me dirige vers mon bureau sous les chuchotements de mes collègues, - qui ne m’ont pas saluée -, ouvre la porte et aperçoit une fille. NON, MAIS JE RÊVE ! C’EST QUI, ELLE ?Elle a pris mon bureau, mon ordi, mes projets...
Affolée par ma présence, elle reste la bouche ouverte comme un poisson. Une vraie tête de demeurée !
Henri va m’entendre. On ne licencie pas pour si peu une collaboratrice qui a autant œuvré sur les projets. Deux malheureux retards !
Je sors comme une furie, et aperçoit Henri qui vient à ma rencontre, tout penaud. Je m’apprête à crier quand il me prend par l’épaule et me demande de le suivre. Je suis intriguée : ça ne lui ressemble pas cette attitude mielleuse. Il doit y avoir un problème ! Nous passons devant les crétins qui ont repris leur travail, tout en nous observant en catimini. Quand je prendrai la place d’Henri, ils verront s’ils auront le temps de rêver au lieu de travailler sur les projets urgents, confiés par une clientèle fortunée. Les riches le savent : time is money. Pas mal cette citation ! Je la graverai sur le mur de la salle. Ça les instruira !
Nous arrivons dans le bureau d’Henri : une superbe pièce dotée d’une baie vitrée qui donne sur la fontaine (mon futur espace de travail). Il ferme la porte, me fait asseoir, me sert un verre d’eau minérale et me tend un petit comprimé bleu. Je mets le cachet dans ma bouche et je bois une bonne gorgée d’eau, sous les yeux soulagés de mon patron.
J’ai déjà vu cette scène dans un film. Mais lequel, je ne sais plus. Laissez-moi réfléchir... C’était quel navet ? Henri consulte un petit papier, décroche son téléphone et compose un numéro sur le clavier.
— Je suis bien à l’Asile psychiatrique des Trois Noyers ? Bonjour, c’est Henri Poulain. Je vous appelle au sujet d’Émilie Larrue. Elle est dans mon bureau. C’est la deuxième fois ce mois-ci. Ça ne peut plus durer !
—.......
— Oui, j’ai pu lui donner le calmant laissé. Apparemment, c’est efficace, car elle est paisible. La dernière fois, elle avait saccagé son ancien bureau en découvrant sa remplaçante.
—......
— Je sais ! Émilie était une excellente collaboratrice. Elle était destinée à un bel avenir. Dommage qu’elle ait fait ce burn-out. Avec son briquet, elle a brûlé tous les dossiers d’un client insatisfait de son nouveau projet. Imaginez notre surprise ! Elle dansait comme une folle à côté des flammes. Elle a failli mettre le feu à toute la société.
—......
— OK, je vous attends. Apportez-lui des vêtements : elle est en pyjama et a mis une petite veste, alors qu’il fait zéro degré dehors. Faites attention à ce que ce genre d’incident ne se reproduise plus. Enfermez-la à double tour s’il le faut. Je n’ai pas de temps à perdre avec ces bêtises !
Henri se retourne vers son bureau pour mettre fin à la conversation.
J’ai entendu toutes les paroles prononcées : ainsi, il ne veut plus de moi. Tant pis. Le plan B est en place, il n’y a plus qu’à l’appliquer !
Je me lève, saisis le lourd presse-papiers en forme de building (offert par un client), et frappe Henri derrière la tête, tandis qu’il raccroche le combiné. Le traître s’écroule et ne bouge plus. Une tache rouge sombre se forme sur la belle moquette crème, mais je ne suis pas inquiète. Je referai la décoration de mon bureau. J’ai plein d’idées ; ce sera super joli !
Je recrache dans la corbeille à papier le comprimé caché sous ma langue, et me sers une tasse de café à la machine expresso. Je m’installe dans mon fauteuil tout cuir et réfléchis à ma première action, en tant que directrice fraîchement promue... J’ai trouvé ! Je commencerai par virer la nouvelle recrue.
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Thara · il y a
Quelquefois, il suffit de peu pour faire disjoncter....
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Ratiba Nasri · il y a
C'est bien vrai ! Une simple remarque peut faire basculer les choses.
Merci Thara pour ta lecture et à très vite sur ta page !

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Daniel Nallade · il y a
Le vivre ensemble, une conscience solidaire, l'essentiel! L'arracheur(se) de poste, l'enfer!
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Ratiba Nasri · il y a
Oui, le monde du travail peut être très cruel. Merci Daniel pour ce commentaire pertinent ! A bientôt :-)
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Veronique Guillot · il y a
Excellent ! je ne suis pas très douée pour les compliments mais j'ai vraiment beaucoup aimé.
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Ratiba Nasri · il y a
Merci Véronique, c’est sympa :-) À bientôt !
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Virgo34 · il y a
Un récit qui nous tient en haleine jusqu'à la chute.
Je vous invite à aller lire mon "horizon rouge", en finale du Prix lunaire. Merci.

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Ratiba Nasri · il y a
Merci Virgo pour votre passage sur ma page !
Je viendrai vous lire avec plaisir :-)

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Virgo34 · il y a
Merci à vous.
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Anne Marie Menras · il y a
Un burn-out assassin, quelle imagination ! Nouvelle très bien écrite, le suspense est maintenu jusqu'au bout ! Ma voix vous est acquise.
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Ratiba Nasri · il y a
Merci Anne Marie pour ce magnifique commentaire qui me touche au coeur ! Belle soirée :-)
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Maryouma Youmar · il y a
Bien joué la chute !
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Ratiba Nasri · il y a
Désolée Maryouma pour la réponse tardive. Je n’avais pas vu votre message. Merci pour ce joli retour :-)
Excellente année 2018 pleine de santé, joie, bonheur et de réussites personnelles !

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Danse~hirondelle · il y a
Hé oui, certain réagisse comme ça! l'obsession du travail, toujours en faire plus.
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Ratiba Nasri · il y a
Oui, alors que l'essentiel est ailleurs ! Dans le partage, l'entraide et le vivre ensemble...
Le travail oui mais à petites doses ;-) Merci pour votre lecture. Au plaisir de vous lire !

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Iqueen · il y a
Ah ! La maladie psychique... Très bien vu, j'ai beaucoup aimé.
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Ratiba Nasri · il y a
Merci Iqueen pour ce beau commentaire ! Belle journée :-)
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PierreYves · il y a
Vous comptez désormais un nouvel abonné :)
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Ratiba Nasri · il y a
Merci PierreYves pour ce gentil retour.
À bientôt !

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Didier Poussin · il y a
Voilà où conduit une ambition demesurée
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Ratiba Nasri · il y a
Oui, c’est triste. Le burn out est un fléau de société. Merci de m’avoir lue. Au plaisir !
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