En quête de liberté

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Autrice amateur et correctrice professionnelle. Parent de chats. En règle générale, je suis incapable d'écrire des textes courts. Parfois, cependant, des miracles se produisent  [+]

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De là où il se trouvait, quelques mètres derrière Alice, Tristan pouvait entendre ses dents claquer. À moins qu'il ne s'agisse de son propre sang pulsant à ses tympans plus rapidement à cause de l'effort, du froid, de l'adrénaline. La neige leur arrivait déjà aux chevilles, et ce foutu chemin ne cessait pas de grimper. Il ne rechignait pourtant pas à la tâche, mais là...

Il aurait apprécié une petite pause. Lever les pieds lui donnait l'impression de soulever des enclumes, lentement, laborieusement. Mais si Alice ne s'arrêtait pas, alors il ne s'arrêterait pas non plus.

« Je ne comprends pas pourquoi tu fais ça, lâcha-t-il néanmoins pour la énième fois.

— Je ne comprends pas pourquoi tu me suis », rétorqua-t-elle sur le même ton.

À vrai dire, Tristan ne s'était pas posé la question. Il avait demandé pourquoi Alice voulait entreprendre ce voyage, mais pas la permission de la suivre, ni ne s'était interrogé sur les motifs qui le poussaient à le faire. Si elle décidait d'aller chasser le dragon, il l'accompagnait, aussi absurde lui paraisse cet objectif.

« C'est comme ça, c'est tout. »

Dans le tumulte du vent qui rugissait, il doutait qu'elle l'ait entendu. Pourtant, elle se retourna, un peu de neige dans ses cheveux bleus, et esquissa un sourire.

« Tu as ta réponse, alors. C'est pareil pour moi. »

Souvent, il ne savait pas quoi rétorquer à son amie. Elle faisait preuve de plus de vivacité d'esprit que lui. Il se contenta de se taire, afin d'éviter de proférer des idioties.

La marche lui parut durer des heures, avant qu'ils ne parviennent à un petit renfoncement dans la montagne, suffisant pour s'abriter un moment du mauvais temps.

Ils posèrent leurs sacs à dos en silence, déballèrent la nourriture. Tristan sortit son téléphone pour regarder l'heure, pas aussi avancée qu'il l'aurait cru. Il soupira.

« On devrait arriver au sommet avant la nuit, si on continue comme ça. Toujours pas de signes de ton dragon... »

Alice gardait les yeux fixés sur sa conserve. Ses doigts tremblaient malgré ses gants épais.

« Je ferais des aller-retour jusqu'à l'apercevoir, je pense, décida-t-elle comme pour elle-même.

— Tu ne veux toujours pas me dire pourquoi on fait ça ?

— Je, répliqua-t-elle durement.

— OK. Pourquoi tu fais ça ? Pas pour l'argent apparemment, sinon tu aurais au moins apporté un harpon. »

Il voyait mal Alice tuer un dragon, de toute manière, avec ou sans arme. Physiquement, elle en serait peut-être capable — après tout, elle était bien capable d'escalader cette fichue montagne sans se plaindre. Cependant, elle ne le voudrait pas.

Le harpon restait la solution la plus efficace de se débarrasser de ces reptiles géants. Faire sauter une écaille pour atteindre la peau. Sans cela, même les armes à feu ne fonctionnaient pas.

Il existait, de toute façon, de moins en moins de chasseurs de dragons, et de moins en moins de dragons.

« On dit que c'est le dernier de son espèce, Tristan... »

Il hocha la tête. Possible, après tout.

Au Moyen-Âge, ces bêtes-là avaient menacé l'humanité d'extinction. À présent, on en apercevait rarement, et ils n'attaquaient plus autant les hommes. Leur statut en tant qu'animaux était flou. Les scientifiques rechignaient à leur attribuer le titre d'espèce protégée – et Tristan les comprenait, étant donné les dégâts que pouvaient provoquer de telles créatures quand l'envie leur en prenait. Pas réellement d'étiquette de « nuisibles » non plus, au grand dam des éleveurs qui voyaient, de temps à autre, leurs brebis emportées par des pattes énormes.

De plus, leurs carcasses se vendaient cher, de par leur rareté et leurs prétendues propriétés magiques. Peu de gens s'y risquaient, néanmoins, par les temps qui couraient.

Un autre type d'humains traquait les dragons, parfois : les photographes. En guise d'appareil photo, pourtant, Alice ne possédait que son téléphone portable, éteint pour économiser la batterie.

Alors, pourquoi ?

« D'accord. Quel est le rapport ? »

La jeune femme secoua la tête.

« Le rapport, c'est que je dois le faire, c'est tout. Je le sens. C'est comme une obsession. »

Il la croyait. Son regard brillait de cette lueur de détermination... La même qu'elle avait arborée en lui annonçant qu'elle allait voir le dragon, en faisant son sac, en pliant ses affaires sans aucune hésitation.

Il avait d'abord essayé de la dissuader, argumenté, posé des tas de questions... Puis, bon, il avait haussé les épaules et préparé son propre sac. Ce ne serait pas la première fois qu'ils partaient en randonnée. La plus dangereuse, mais pas la première.

Elle leva le regard vers lui, un regard un peu plus doux cette fois.

« Merci d'être venu avec moi. Même si je ne comprends pas pourquoi. »

Au début, il se figurait qu'il venait pour la protéger, pour veiller sur elle en cas de besoin, mais l'argument ne tenait pas la route. Alice n'avait pas besoin de lui. Tristan ne faisait pas office de poids pour elle, loin de là : il se débrouillait. Néanmoins, elle non plus ne requérait pas son aide. Ils avançaient ensemble, simplement, comme d'habitude.

« Bah, pour te tenir compagnie. Et faire en sorte que tu ne fasses pas demi-tour, puisque c'est si important pour toi. »

Elle le remercia d'un sourire et ils finirent leur repas en silence, laissant Tristan seul avec ses pensées.

Ils se connaissaient depuis l'enfance. Parfois, on leur demandait s'il y avait plus que de l'amitié entre eux. Pour éviter de s'épancher en détails qui ne regardaient qu'eux, Tristan répondait que non, bien sûr. Aucun mot ne pourrait réellement décrire leur relation – ou alors il n'était pas assez cultivé pour le connaître.

Ce n'était pas de l'amour. Il n'avait pas envie de l'épouser, ni même de partager son lit. Ce n'était pas de l'amitié non plus, très loin de là. Il la suivait où elle allait, point final. Ça lui convenait bien. À quoi bon réfléchir à des choses qui existaient pour être ressenties ?

Ils rangèrent leurs déchets dans leurs sacs et reprirent la route. Le vent fit tout pour les dissuader de poursuivre. Il lui avait menti, plus tôt : si elle décidait de reculer, il hocherait sans doute la tête et ils rentreraient à la maison sans avoir vu ce fameux reptile – qui n'existait peut-être pas, ou plus. Mais si Alice ne flanchait pas, Tristan ne se plaindrait pas non plus.

Elle ne se retourna pas. Tomba quelques fois, mais n'eut pas besoin de son aide pour se relever.

Le dragon, d'ailleurs, ne se trouvait peut-être pas au sommet. Probablement pas. Sa tanière pouvait se situer n'importe où dans la falaise. Avec la hauteur, il leur serait simplement plus facile de l'apercevoir.

Vers la fin de l'après-midi, le vent et la neige leur laissèrent un peu de répit. Le soleil montrait le bout de son nez à travers les nuages gris sans les réchauffer. Ils atteignaient pratiquement le sommet, mais pas tout à fait – une heure ou deux, à vue de nez.

Alice se figea sans préavis. Tristan fixa son dos, interloqué par la brusquerie de l'arrêt.

« Quoi ? Tu veux redescendre ?

— J'ai vu quelque chose.

— Oh, sérieux ? »

Tout son corps se tendit dans l'expectative. Avec prudence, elle avança jusqu'au bord de la montagne, se pencha un peu, guère suffisamment pour basculer. Tristan s'approcha, à pas encore plus lents. Il savait qu'elle ne tomberait pas.

Quelque chose de bleu recouvrit alors le soleil et plus rien n'exista à part cette vision. Les écailles azurées ne brillaient pas, la créature ne mugit pas. Elle se contenta de poursuivre son vol, imposante et pourtant gracieuse. Immense et effilée, comme un rêve.

Alice poussa un cri et s'étira sur la pointe des pieds, tendit une main vers le ciel, comme un enfant tentant d'attraper les nuages. Le dragon, loin, très loin, ne lui prêta aucune attention. Disparut peu à peu.

Le silence revint, le soleil aussi. Alice baissa le bras, ses yeux émerveillés toujours tournés vers l'horizon, puis exhala un soupir de soulagement, les joues rouges, les cheveux emmêlés.

Ce ne fut qu'à ce moment que Tristan comprit ce qu'elle éprouvait, quelle espèce de folie l'avait conduite à braver les éléments pour un aperçu fugace de ce monstre indifférent à leur univers, qu'elle ne pourrait jamais atteindre. Une créature qui incarnait la liberté, dotée d'une volonté de fer, qu'on ne pouvait pas apprivoiser.

Tristan comprenait. Il était là pour ça, lui aussi. Il la poursuivait depuis toujours.
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Lyshinyr Wos · il y a
Un magnifique texte qui défend cette belle notion qu'est la liberté, dans toute sa grandeur et sa majesté. Cela apporte une fraîcheur remarquable, sur l'histoire qui est défendu derrière car j'avais bien peur que cela se finisse en chasse au dragon, alors que non... Je suis agréablement surpris et bien ravi d'avoir lu ce récit.
Qu'ils soient légendes ou mythes, les Dragons sont une source d'espoir au cour de cette histoire, car ils sont les ailes de la liberté.
Certes ils ravagent tout sur leur passage, mais n'est ce pas là une preuve de liberté puisqu'ils sont justement inarrêtables ?

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