En janvier butez un banquier

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C’est par une soirée hivernale de la fin du mois de janvier qu’il débarqua dans le quartier des grandes tours, une soirée humide et froide où un petit crachin gluant transportait un air de Bretagne dans cet endroit dénaturé où les rochers étaient en béton et la lande bitumé. Au guidon d’une antique mobylette aussi bruyante qu’une Harley Davidson, en moins véloce, un casque sur une casquette, le tout sur son crâne dégarni, le corps enveloppé dans un vieil impair râpé et trempé, il gara son engin au coin d’une grille pour l’attacher à double tour au cas où un collectionneur viendrait à passer par là. Puis il défit son casque laissant apparaître un couvre-chef jaune orangé avec un «A» comme apéro, la base de sa pensée politique. Il endossa son sac, avec hachoir et cocktail incendiaire, et s’avança sur l’esplanade déserte à cette heure tardive, tel un Don Quichotte face aux géants de verres et d’acier.

Tout avait commencé alors que René était plongé dans un livre de poche jaunie, ramassé au coin de la rue, « Les marteaux de Vulcain de Philip K Dick », lisant accoudé au comptoir, il fut interrompu par un olibrius qu’il connaissait déjà, un calendrier en main. Ce dernier, un peu éméché, l’ouvrit et se mit à lire à voix haute les phrases inscrite en gras en haut de chaque page.

C’est ainsi que cette idée saugrenue lui était venue, avec ce poteau de comptoir, [qui je vous rassure ne buvait pas que de l’eau, malgré l’orthographe du mot le désignant], à la lecture de ce calendrier rempli de proverbes Carambar pour chaque mois de l’année, du type « En avril ne te découvres pas d’un fil », « Noël au balcon, Pâque au tison »
Faut dire que René et son copain, ou plutôt devrais-je dire son co-bières, avait une dent contre les banques et les banquiers. D’ailleurs son camarade de zinc n’en avait plus beaucoup dans le râtelier, fautes à son conseiller bancaire qui ne voulait pas subventionner les travaux de ravalement dentaire d’un type qui primo mangeait surtout liquide, secundo n’était plus vraiment solvable, sauf dans le pastis, tertio n’avait pas vraiment l’intention de se remettre au travail, ni les capacités, à l’exception d’un poste de soutien de comptoir des bars-tabacs en perditions. Poste qu’il tenait actuellement assidûment.
Vous comprendrez donc sa rancœur envers les établissements bancaires. Alors la phrase est sortie tout naturellement de sa bouche édentée : « En janvier butez un banquier »

Le genre de phrase que l’on évite de dire à un tueur à gage, même discount, et légèrement psychopathe sur les bords.
Et puis René de surenchérir :
« Ben ce n’est pas si con ce que tu nous dis-là ? »
« En vérité combien d’entreprise ou d’individu peuvent se targuer d’avoir reçu des milliards de l’état après avoir eu la main malheureuse à la fête foraine ou au Casino le plus proche. Combien de même société ou éminents membres peuvent se vanter de siphonner les mêmes caisses de l’état d’autres milliards , en organisant des filières d’évasion vers les paradis fiscaux. Même Al Capone n’a jamais réussi un aussi beau tour de passe-passe. Tous ces faits additionnés laissent à penser que tuer un banquier serait presque un acte d’hygiène sociale ! »

Bien sur le liquidateur de liquide alcoolisé n’était pas sensé connaitre la vocation d’assassin de son ami.
Mais il ne pu s’empêcher d’ajouter comme aiguillonné par une conscience subliminale de ce fait. Sublimité évoquée uniquement pour souligner le fait que l’éclairage du débit de boisson était effectivement constitué d’ampoules pendouillant très bas au bout de leurs fils électriques.
« Ben moi, tiens y me reste plus qu’un ticket resto pour finir le mois, j’suis prêt à le donner au type qui me butera un de ses salopards... ! »
Les yeux de René se mirent à briller d’un petit éclair d’envie, et il pensa en son fort intérieur : Mais le banquier chapeau haut de forme et gros cigare existe-t-il vraiment ? Où se cache-t-il ? À moins qu’il ne soit qu’un algorithme invertébré sans chapeau ni cigare. Tuer un employé de banque, un pauvre pantin smicard, aurait beaucoup moins de classe, ce serait presque incompréhensible pour la plupart des quidams, même si René à l’habitude de jouer petit.

S’attaquer à un Datacenter par-contre, où seraient stockées toutes les données de la banque...
Ce n’est pas un banquier qu’il tuerait, mais l’équivalent de centaines d’employés et de traders, un coup de pied au cul de ces malfrats de la finance, une désorganisation efficace de l’une de ces organisations quasi-criminelles qui se nomme banque.
Le localiser ne serait pas une mince affaire.
Le crédit général avait selon la toile son Datacenter dans les caves, bien fraîche, comme pour le vin, de la Défense...
Il n’avait plus qu’à concrétiser l’idée.

Un ancien collègue de comptoir reconverti dans le sans-domicile fixe lui avait bien indiqué qu’au détour de plusieurs couloirs au fin fond d’une station de métro, on débouchait sur un parking qui lui-même, après quelques autres détours dans des cagibis et des escaliers de services, donnait sur un local d’entretiens de la climatisation du Datacenter en question.
René étant un homme bien portant, se faufiler à l’intérieur des conduits d’aération n’allait pas être une sinécure. Pour se faire il ne trouva rien de mieux que de se mettre tout nu le corps enduit d’huile, une corde autour de la taille traînant son sac derrière lui avec tout son matériel de vandale assermenté

Une fois dans le local l’assassin pouvait enfin laisser libre court à son instinct.
Une lame tranchante dans chaque main les bras grand ouvert René virevolta en effectuant une dangereuse danse où les étincelles des fils électriques sectionnés illuminaient ses gesticulations.

Ces lames, ce n’étaient pas des hachoirs mécaniques et moderne, mais deux couperets primitifs, de ces longs couteaux de cuisine plats dont la largeur est presque équivalente à la moitié de leurs longueurs. Une lame étincelante et dangereusement affûté sur un bord....

Quelques beaux coups de hachoirs entre les diodes luminescentes laissant béant les chaires métalliques des tours informatiques, des coups de pieds dans les portes vitrées, un feu de joie dans ce lieu si froid. Tout cela dans un laps de temps de quelques minutes, avec efficacité avant que les vigiles débarquent.
Quel plaisir d’imaginer la face déconfite des traders face à leurs ordinateurs en berne.

Puis fuir avant que les fumées toxiques ne l’asphyxie dans la salle mais encore plus dans les conduits d’aération où elles ne manqueront pas de s’engouffrer, en espérant qu’aucune trappe de sécurité ne bloque sont retour.
Débarquant tout nu dans un parking une corde autour de la taille, noir de suie et de poussière, dégoulinant de sueur, le René avait de quoi faire peur.
Pressé d’évacuer les lieux le plus rapidement possibles, il ne prit le temps que de dénouer la corde de sa taille, d’endosser le sac et de courir dans le labyrinthe des sous-sols de la défense.
C’est ainsi qu’il débarqua dans le parking où il croisa deux jeunes femmes venues récupérer leur véhicule et visiblement choquée de cette apparition ventripotente. Lorsque René réalisa la problématique, il s’esclaffa et ne pu s’empêcher d’exhiber son vermisseau en soulevant sa bedaine à deux mains. Malheureusement le malotru n’avait pas le loisir de leurs en montrer plus, il s’éclipsa dans un recoin sombre pour enfiler son imper et ainsi parfaire sa panoplie de vieux pervers qui lui sied tant. Il débarqua ainsi dans le métro où il pu repasser incognito parmi la foule des démunis.
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