Esprit es-tu là

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Pourquoi écrire, pourquoi partager mes écrits ? Est-ce par générosité, est-ce par vanité ? Je n'ai pas encore tranché.  [+]

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De certaines expériences on doit se garder. Telle pourrait être la morale de cette étrange histoire. J’écris ces lignes pour vous en prévenir, avant de passer à la rédaction de mon testament, que je porterai dans la matinée à l’étude de maître Pierre.

Pierre Briouce est mon ami. Il déjeune régulièrement aux Trois Coqs. Nous buvons l’apéritif ensemble et nous conversons quelques minutes avant le coup de feu. Je suis restaurateur, et hôtelier. L’hôtel est de bon rapport et me suffirait à vivre, mais ici, on aime manger, c’est une région de terroir, comme on dit.
Fanch Kardec est architecte, c’est un autre de mes amis, on lui doit le viaduc de Vairs. Si vous passez par chez nous pour rejoindre le sud, vous l’emprunterez forcément. On aime à se retrouver tous les trois, deux à trois soirs par mois. Au gré de nos humeurs, on peut rester une partie de la nuit à tremper nos lèvres dans des liqueurs et fumer de gros cigares, aussi bien que partir en bordée à quelques encablures de là. Cinéma  3D, vernissage en galerie d’art, festival de l’humour, cabaret transformiste, théâtre équestre, rien ne nous rebute. Nous sommes des gens ouverts.
Alors, quand Pierre m’a demandé : « Alek... » Je m’appelle Aleksandar, mes parents sont venus de Serbie après l’explosion de la Yougoslavie, mais tout le monde m’appelle Alek. « Alek, est-ce que tu connais Eunice de l’Abra » ? J’ai répondu que non. « Alors je vais t’affranchir mon garçon ». Il emploie souvent un ton paternel avec moi. Il est de trente ans mon aîné, c’est sans doute pour cela. Fanch, lui, en a quarante-deux. Il a été immédiatement partant pour une séance de spiritisme et moi j’en étais ravi.

Nous avons suivi la longue allée gravillonnée menant au château de Haute-Roche, puis Pierre a stoppé sa Jaguar sur le côté droit du parc, prêt de la roseraie, devant la muraille décrépite d’un ancien pigeonnier.
— C’est un très vieux manoir, a expliqué notre ami notaire, féru d’histoire, en faisant sautiller ses clés de voiture dans la paume de sa main, édifié vers la fin de la Renaissance. Il a subi maintes transformations depuis. Voyez, le pigeonnier est du dix-huitième, enfin ce qui en reste, la tour fortifiée, là, sur votre gauche, du seizième ».
— Et la porte ? a demandé Fanch avant de frapper à l’huis de la demeure. C’était une massive porte de chêne à chevrons, le heurtoir, en laiton, représentait une petite main. À notre surprise, ce n’est pas un laquais en livrée qui nous a convié à entrer, la porte s’est ouverte toute seule.
— Première manifestation ectoplasmique, a plaisanté Fanch.
Le hall d’entrée, faiblement éclairé par des appliques murales éparses, donnait sur une rampe d’escalier desservant les étages. De grandes portes de bois verni de part et d’autre étaient fermées. Nous nous sommes donc avancés jusqu’à la pièce principale, face à la porte d’entrée, d’où nous parvenait une lueur rougeâtre.
De grands fauteuils vert d’eau nous attendaient, posés sur des tapis colorés en apparence très anciens, entourant une table marquetée assez basse. Le notaire nous présenta à la maîtresse de cérémonie, trônant dans un fauteuil légèrement plus haut que les autres, puis inversa les présentations :
— Messieurs, Eunice de l’Abra, aussi célèbre, pour faire parler les morts, que la médium Eusapia, s’amusa-t-il.
Eunice, sous la chiche clarté diffusée par une lampe à pied en bronze à abat-jours bordeaux, paraissait fort âgée, mais sa voix sonnait clairement. Elle opina du chef avec un sourire forcé.
— Les morts parlent seulement s’ils en ont envie, maître, mais je vous remercie pour votre galante présentation, répondit-elle, puis elle nous fit signe de nous asseoir et, tandis que Pierre déposait quelques billets dans un coffret en écailles de tortue prévu à cet effet, la médium nous expliqua sa manière de procéder. Nous aurions le droit de poser trois questions. Un verre à pied en cristal qu’elle déposa, tout en nous délivrant ses instructions, au centre de la table, était censé nous répondre en se déplaçant d’une lettre à l’autre des vingt-six pièces d’un jeu de scrabble disposées en arc de cercle de manière à former un ou plusieurs mots. Ce phénomène pouvait se réaliser, non par magie, mais grâce à la capacité médiumnique d’Eunice à capter la présence d’un esprit habitant le logis et à le mettre en communication, depuis l’au-delà, avec notre monde. L’esprit était toujours le même, celui du Baron de Meurigny.

J’étais à la fois excité et très intrigué, et, je dois l’avouer, vaguement mal à l’aise. J’avais parfaitement à l’esprit la mise en scène, le décorum choisi, et la manière dont la vieille femme orchestrait la séance, tout ceci faisait un peu cliché, un peu cinéma, pourtant, je ne pouvais m’empêcher d’éprouver une réelle appréhension.
Je suis quelqu’un de plutôt rationnel. Cependant, j’adhère à l’idée que la raison ne puisse tout expliquer. Pas plus que la science. Non, et mon scepticisme se contient lorsque les faits parlent d’eux-mêmes. Pourquoi des phénomènes insolites, singuliers, inexplicables ne pourraient-ils pas dépasser l’entendement ? Pourquoi le fabuleux, le bizarre, l’irrationnel ne viendraient-ils pas parfois contrarier et bousculer notre logique de confort. Je sais qu’on ne peut tordre une cuiller à distance par la seule force de la pensée. Que le sang ne s’écoule pas miraculeusement des stigmates d’une sainte. Mais je suis disposé à croire à l’existence de phénomènes paranormaux, à des manifestations extraordinaires, aussi, pouvoir communiquer avec des gens disparus, morts depuis longtemps, cela m’impressionnait au-delà de ce que j’aurais pu imaginer.

J’eus l’insigne honneur de débuter la séance. Et j’étais dans mes petits souliers, mais on doit se plier aux volontés de la maîtresse du lieu. Demeurer concentré et respectueux. C’était un gage de réussite, nous avait rappelé Eunice. Nous devions accepter notre ignorance. Les phénomènes spirites sont régis par des lois qui règlent les accords entre les mondes visibles et les mondes invisibles. Nous étions prévenus.
Le silence s’installa et durant quelques minutes je n’entendis que mon cœur tambouriner dans ma poitrine. Enfin, Eunice invoqua l’au-delà. Elle demanda au baron de se présenter à nous, en jargonnant une formule d’usage, si je me souviens bien, quelque chose comme : « Au nom de Dieu, Seigneur tout-puissant, je prie l’Esprit de se mettre en communication avec nous. Baron, nous attendons votre arrivée ». Le baron n’était pas de ces ectoplasmes bruyant et tapageur, semblait-il, car nous n’eûmes aucun retour, ni coup frappé sur un objet, ni pied de table martelant le sol, ce qui ne sembla pas gêner autrement notre médium. D’un signe de tête, elle m’invita à poser ma première question.
Tout d’abord, je voulus tester la nécromancienne, ne pas céder, par apathie, à la crédulité et savoir jusqu’où ma confiance pouvait aller et je lui demandai quel était le prénom de ma sœur aînée. J’étais bien certain que personne ne le savait, pas même mon ami notaire. Elle habitait à l’autre bout du pays et l’on ne se voyait guère qu’une fois tous les lustres, c’est dire !
Il faut avoir assisté à ça, me répétai-je intérieurement, en regardant se déplacer, sans l’intervention aucune d’Eunice, le verre à pied sur la table basse. Il glissa de quelques centimètres, lentement, toucha un M et recula, puis avança de nouveau dans une autre direction et heurta un A, il allait de plus en plus rapidement, comme si l’esprit se réjouissait de sa trouvaille, et de ma piètre ruse, il enchaîna en effleurant les trois dernières lettres, un R, un I, un E.
— Marie, dis-je, c’est exact.
— Vous ne le saviez pas ? persifla Eunice de l’Alba. Elle devait avoir l’habitude des petits pièges tendus par les novices de mon acabit, méfiants et incrédules. Je baissai la tête, quelque peu honteux de mon stratagème. Mais déjà Pierre posait une première question concernant son office notarial, puis ce fut au tour de Fanch de recevoir des conseils sur le versant professionnel de sa vie. Tous deux furent rassurés.
Il me sembla alors que, plus expérimentés que moi, mes camarades ne brûlaient pas leurs cartouches avec d’insignifiantes questions, ils allaient à l’essentiel. Je décidai de suivre leurs pas et priai l’esprit de m’enseigner sur l’avenir de l’hôtel des Trois Coqs. Je n’avais guère de doute, ce commerce était florissant, mais, on en avait vu péricliter de plus beaux et de mieux portants. Le verre, une nouvelle fois, et c’était tout de même prodigieux de voir ça, il faut le répéter, se déplaça tout seul, comme animé d’une vie propre, assez lentement cette fois-ci, d’une lettre à l’autre, non pas comme si l’Esprit ne connaissait pas la réponse, à l’évidence, il savait bien des choses du futur des hommes, mais, plutôt, comme s’il cherchait à bien orthographier le mot, hésitant à frapper deux fois le G, puis infléchissant sa course. C’était un mot assez long que l’Esprit peina durant plus d’une minute à constituer, cognant tour à tour les quatorze carreaux de lettres nécessaires. Tous les participants, sans doute, comme moi-même, ânonnaient dans leur tête le lent déchiffrage. A... G... R... On retenait notre souffle. A...Une pendulette tinta, donnant vie au silence le temps de dix petits coups aigus. Le temps pour l’Esprit d’effleurer trois autres lettres. N... D... I... Je me remis à respirer. Puis fut saisi d’une crainte. Devrais-je agrandir mon hôtel ? S... S... E... M... E...N. Oui....T. Pour survivre, je devrais agrandir. Augmenter le nombre de chambres. Le message était clair. Mes amis me réconfortèrent d’un sourire obligeant. J’aurais un investissement conséquent à faire, mais mes affaires resteraient prospères.
Le fluide électromagnétique passait toujours bien. Notre médium semblait satisfaite de concourir à la connaissance de notre futur, par ces voies étranges de communication entre âme désincarnée et habitants du monde terrestre. Pierre s’intéressa à ses vieux parents, mais j’écoutais à peine, m’interrogeant sur la prochaine question à poser autant qu’encore sous le coup de l’annonce de la précédente réponse. Je reprenais mes esprits quand l’Esprit annonça à Fanch son mariage prochain.
— Avec qui ?
Cette question jaillit spontanément de sa bouche. Il était divorcé d’une première union et vivait avec une nouvelle femme depuis huit ans. Eunice le convia à poser cette question à son prochain tour.

J’étais prêt. De rapides réflexions m’avaient conduit à deux suggestions. Soit, je demandais confirmation de la bonne santé de notre couple pour les années à venir, pour me rassurer pleinement, car Edwige et moi étions liés comme les doigts de la main. Soit, et cette chose-là m’intéressait davantage, je demandais au baron de me signifier l’arrivée, dans les proches années à venir, d’un nouvel enfant dans notre foyer. Notre fille unique, Génia, allait sur ses cinq ans. Edwige était plus que jamais proche de la quarantaine, avec ses trente-sept ans passés. Ce n’était pas un problème d’années pour moi qui aurai trente-neuf ans dans trois jours, les hommes n’ont pas le souci d’une chute de leur fécondité avant un âge avancé de la vie. Et moi, je tenais fort à avoir un autre enfant, tandis qu’à présent Edwige rechignait, plus certaine de la position qu’elle avait défendue âprement deux ans après la naissance de Génia, alors que moi, à cette époque, je n’étais pas prêt, épuisé par deux ans de baby-sitting et très investi dans la marche de l’hôtel-restaurant alors en plein essor. Je voulais respirer un peu. Je tergiversais. Je repoussais. Tant et si bien qu’à présent nous étions devant une impasse. Notre couple allait-il se retrouver sur cette question ?
J’ouvris la bouche pour énoncer ma demande à la substance incorporelle du baron : pouvais-je espérer avoir un enfant dans les années à venir ? Et je ne sais pourquoi, mais ce ne sont pas ces mots-là que l’on entendit. Un processus curieux détourna ma question pour le choix d’une autre, fruit d’une pensée furieuse jaillie de l’inconscient, inopinément.
— Est-ce que je vivrai vieux ? déclarai-je.
Et je sentis une profonde consternation tomber sur l’assemblée comme une chape de plomb. Eunice me lança un regard éploré. Elle aurait dû refuser cette question impertinente, mais l’effet de surprise avait joué contre elle. Il était à présent trop tard pour agir. Pierre se tenait raide comme la justice sur son fauteuil, les pieds joints à plat sur le tapis. Fanch levait le regard sur les boiseries murales à peine discernables dans la pénombre, évitant le cercle des lettres vers lequel déjà courait le verre.
Je pris alors seulement conscience de ma bêtise. Sans doute Pierre aurait-il dû m’en avertir : on ne doit sous aucun prétexte chercher à connaître la date de notre mort. C’est une règle absolue. Il aurait pu me dire cela. Mais c’était une telle évidence. Comment vivre lorsque l’on sait notre échéance à six mois, à huit, à un an ?
Mais il était trop tard, le corps éthéré de l’ectoplasme avait poussé le verre. J’attendais une réponse brève, un oui ou un non. Pas nécessairement la date précise où je rendrai mon dernier souffle. Je voulais entendre, à l’abord de la quarantaine, que j’avais seulement parcouru la moitié de ma vie et qu’il m’en restait au moins autant à vivre. Mais le verre stoppa net sa trajectoire et se mit à décrire de petites boucles. Je levais le regard vers Eunice. Elle fit une moue agacée. Puis elle interpella le baron.
— Veuillez cesser vos espiègleries, Baron, je vous en conjure.
Le brave sieur s’exécuta sur-le-champ. Le verre frappa un V... un I... un E... un U... et enfin un X.

En quittant le château, après avoir chaleureusement remercié notre hôtesse, je m’en voulais encore pour mon imprudente conduite. Avais-je été stupide ! Cette intuition de dernière minute, mue par l’impulsivité, aurait pu me coûter bien du désespoir, pensai-je alors, par chance, la réponse avait été plaisante et j’en souriais encore d’aise lorsque nous passâmes la grille principale et nous engageâmes sur la petite route départementale ramenant à la maison. C’est alors que Pierre fit s’écrouler tout mon bel édifice de satisfactions et fondre comme la cire de bougies mon allégresse.
— T’ai-je dis que le château de Haute-Roche avait été construit en 1630 par le baron de Meurigny ?
J’avais eu connaissance de cette information, lui dis-je, l’Esprit du lieu était celui du fondateur du château. Je trouvais cela très intéressant, historiquement parlant. Savait-on de quoi il était mort ? m’enquis-je.
— Là n’est pas le propos, trancha mon ami. Sais-tu quelle était l’espérance de vie, à cette époque, Alek ?
Non, je n’en savais rien. N’en avais même pas la moindre idée.
— Vingt-six ans, m’affirma-t-il. À quarante ans, on était vieux. Très vieux.

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