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En cavale à Essaouira

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Maude

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De retour à Montréal après une année tumultueuse dans la ville tentaculaire et cacophonique de Casablanca...Je suis bien ici, dans mon nouvel appartement, dans mon quartier propre et policé, vert et fleuri...Outremont... où tout le monde rêve d’habiter et où se côtoient les longues ombres à barbe brune et leur ribambelle de bambins endimanchés et les bobos chics tatoués. Oui, je suis bien ici, mais je veux repartir. L’être humain a sans doute au fond de lui la nostalgie du chaos originel, comme une forme d’appel de la jungle et de la survie pour se convaincre qu’il est bel et bien en vie.

-Rachid...Mon Rachid... tu m’entends ? Té toujours à Mirleft ?
-Oui, mon ange...ça va toi...et la fam...iiiiii...haaa...
-Rachid...J’ t’entends mal... y a du vent...des cris...
-...Ahhhhhh! mon ange...shuis dans l’eau là...ya une autre vague qui arrive...donne-moi la main, on la prend enssssseeemble !
-Rachid ! Rachid! Tu me manques ! Je suis là, je prends la vague avec toi!
-Je t’aime mon ange...Accroche-toi !AAAAAHHHH ! Wow ! Celle-là...Celle-là, elle est ÉNOOR....... !

La ligne a été coupée. Je ferme mon ordi. La vague nous a engloutis. Comment résister à la folie, la magie, l’appel du large ? Bien sûr, je verse quelques larmes. Ce sont des larmes d’une femme en vie, d’une femme réellement amoureuse et, sans doute, un peu décalée de la réalité.

Je fais quoi maintenant ? Je suis amoureuse de Rachid qui est bien sûr plus jeune que moi. Surtout, il est athée et poète, ce qui en soi est un exploit ou une forme de suicide dans son milieu conservateur et limité. On veut le mettre au pas et en faire un bon musulman. Les disciples d’Allah se méfient des poètes et des philosophes. De sa culture, il a gardé le sourire craquant et la candeur, un charme fou et une vie sans perspective d’avenir. Là d’où il vient, il faut être rusé et avoir des relations. Rachid n’a ni l’un ni l’autre. Il a 32 ans. Je lui ai dit que j’en avais 43...C’est un chiffre plus joli que 50...

Bon...On fait quoi maintenant ? Je vis ma vie comme une fiction que je n’ose pas écrire. Dans le scénario de ma vie actuelle, il y a ces quatre possibilités :

1- Je reste à Montréal et fais venir Rachid et on se marie et après il me laisse pour une autre. Plus jeune, bien sûr, et surtout blonde.
2- Je retourne au Maroc sans travail et on vivote tous les deux jusqu’à temps que ça pète. On finit par se détester.
3- Je signe le contrat pour le poste à Dubai et on va ensemble à Dubai mais on se marie avant. Il y a de nombreux problèmes logistiques, donc Rachid quitte Dubai.
4- Je reste à Montréal, j’oublie Rachid et il m’oublie. Ma vie est plate mais elle est normale.C’est le scénario le plus raisonnable et le plus angoissant.

Je n’ai suivi aucun de ces scénarios ou plutôt j’en ai tricoté un autre en prenant des éléments disparates de certains d’entre d’eux: une forme hybride et bancale improvisée avec les moyens du bord.

***

Mon ange...pourquoi t’as signé le contrat ? C’est loin Dubai...j’ai peur qu’on se voie plus...j’ai peur que tu m’oublies...
Montréal, c’est loin aussi et venir ici ça serait long et compliqué...j’ai dit à la directrice de l’école à Dubai que tu me rejoindrais plus tard...après notre mariage...Il faut qu’on se marie pour habiter ensemble sinon on peut avoir des problèmes.
Oui, je sais...J’veux pas vivre dans un pays musulman...j’vais être obligé d’aller à la Mosquée...À Dubai, ils aiment pas les Marocains...ils aiment juste les Marocaines...
À Dubai, tu pourras étudier...ya une bonne école d’informatique...après tu te trouveras un emploi, tu pourras m’acheter des cadeaux...
Mon ange...ça fait trop longtemps qu’on s’est vus...on va se voir en décembre, c’est trop loin décembre...C’est dans quatre mois !
Ecoute, avant d’aller à Dubai, je vais passer quelques jours avec toi au Maroc. On parlera de tout ça. Je vais leur dire qu’ils achètent le billet à partir du Maroc.
Mon ange, té trop intelligente toi...J’ai trop envie de te voir, de t’embrasser partout...
Moi aussi...ça va arriver bientôt...Très bientôt...Attends-moi, j’arrive...

***

Quoi de mieux, pour le cadre de ce scénario improvisé, que d’habiter chez un cinéaste marocain de la contre-culture des années soixante-dix ? L’annonce dans le site internet précisait bien, en anglais, la nature du travail du propriétaire de l’appartement. Une idée marketing assez ingénieuse qui va chercher chez le touriste, de façon inconsciente ou non, le cadre de son roman de voyage dans lequel il sera le protagoniste.

J’avais donc réservé l’appartement pour quelques jours à Casablanca, le temps de nos retrouvailles passionnées Rachid et moi. “Monsieur le scénarioriste” comme s’amusait à le nommer Rachid, jouait parfaitement son rôle, parfois, jusqu’à la caricature, de cinéaste, de scénariste, d’acteur, de libre-penseur, d’habilleur, maquilleur et homme d’affaires. Il nous invitait à prendre un espresso à sa charmante terrasse et causait avec décontraction et humour sous un soleil africain et une brise océane, des quelques épisodes charnières de sa carrière de cinéaste “de la contre-culture” dans un pays qui se fermait de plus en plus aux arts et à la liberté d’expression. L’homme avait quelques années de plus que moi et avait ce qu’il fallait pour plaire. Rachid était près de moi, encore plus fou, sous ses airs de garçon sage, tellement plus poète et original que ce vieux bouffon de mon âge...Nos retrouvailles nous confirmaient à quel point on était amoureux et fous l’un de l’autre.
On ne pouvait plus reculer.
Il fallait le vivre, il fallait que ça passe...

Un problème sur le plan logistique commençait à se pointer : afin de signer le contrat, il fallait absolument que l’école ait tous les documents requis et ce document -mon relevé de notes universitaire- avait été envoyé mais n’arrivait pas. Pas de relevé de notes, pas de contrat, pas de contrat, pas de billet d’avion.

Nous étions donc comme dans une sorte de No Man’s Land bloqués au Maroc, blottis l’un contre l’autre...Une sensation délicieuse que je vivais comme un sursis, comme une façon de défier le temps et le bon sens. Une façon d’avoir Rachid près de moi, le plus longtemps possible. Moi qui d’habitude suis si ponctuelle et si à cheval en ce qui concerne la gestion du temps, je vivais ce contretemps avec légèreté et insouciance. Rachid, lui, s’inquiétait et craignait que je perde mon poste.

Je recevais de plus en plus de courriels de l’école et le ton commençait à chauffer. C’était une course contre la montre. L’école commençait dans quelques jours et j’étais là, assise à une terrasse entourée de bougainvilliers, à boire un espresso en écoutant les histoires de “Monsieur le scénarioriste” et ses déboires avec la justice et les bonne moeurs. Rachid, nous regardait, le sourire crispé, nous trouvant sans doute ridicules et précieux à causer cinéma français et acteurs de la nouvelle vague sous le soleil marocain, lui qui ne jurait que par Jim Carrey. Un passant nous aurait sans doute pris pour un couple, “le scénarioriste” et moi tandis que Rachid aurait pu être le neveu ou même le jardinier...

Les jours passaient et le document n’arrivait toujours pas. J’écrivais des courriels d’encouragement à l’école et je préparais même des cours puisqu’ils déjà étaient commencés...sans moi. La panique se faisait sentir, mon contrat était en jeu. Au fond de moi, j’espérais même ne plus aller à Dubai, mais Rachid se sentait coupable et ne voulait pas que je perde ce travail à cause de lui. Il fallait y aller, il fallait faire quelque chose pour que le document arrive. Ma mère-éternelle-réparatrice-de-mes-pots-cassés avait dû se rendre à l’université pour qu’on envoie de nouveau ce foutu document. Une fois envoyé, il fallait simplement attendre qu’il arrive. Je gagnais du temps : cinq jours, une semaine peut-être ? On est toujours perdant face au temps. Il nous rattrape tout le temps...

Les courriels incessants de la directrice, l’attente d’un document qui n’arrive pas, les anecdotes de “Monsieur le scénarioriste”, le chaos et les klaxons de la ville, la vue grise et moche de l’appartement commençaient à nous lasser. Pourquoi rester ici, allons attendre près de la mer à Essaouira me propose Rachid. Oui, Essaouira la belle, la charmante, la venteuse là où il ne fait jamais trop chaud ni jamais trop froid.

Depuis quand étais-je au Maroc ? Dix jours peut-être ? Tels des fugitifs, on se déplaçait d’un hôtel à l’autre en essayant de nous convaincre qu’on était en vacances, qu’on était un couple sans histoire. Essaouira embellit tout ce qui l’approche. Le vent fait gonfler les cheveux, les éclats des vagues ravivent le teint, les jolies ruelles d’un autre temps assouplissent les gestes et la nuit, sous les étoiles, les couples sur les terrasses de la vieille ville fortifiée s’entrelacent sans bruit. Rachid avait 35 ans et moi 32. On était en voyage de noces dans un autre temps et une autre dimension. Les gens nous souriaient, on irradiait.
Un peu coupée du monde, sans Iphone ou ordinateur à portée de mains, j’allais de temps en temps vérifier mes courriels pour savoir où on en était avec ce document. Parfois, je téléphonais à ma mère d’un téléphone public près de la plage. Elle entendait les vagues et les goélands. Elle comprenait que j’étais bien. Oui, le document avait bel et bien été envoyé. Il fallait attendre patiemment. La directrice même semblait avoir compris. Ça arriverait bien un jour... Inch’Allah...Pourtant, notre douce cavale ne pouvait s’éterniser éternellement. Le moment fatidique où je recevrais un courriel m’annonçant la réception dudit document semblait imminent. Il y avait quelque chose dans l’air qui annonçait la fin des vacances. Essaouira avait la mine sombre.

Retour à Casablanca dans un autre appartement, celui du cinéaste n’étant plus disponible. Toujours aux aguets, vérifiant à chaque heure mes courriels, notre vie de couple commençait à manquer d’air. Un matin, brusquement, je reçois un courriel laconique me disant de plier bagage le jour même : il fallait prendre le vol d’Egypt Air pour Dubai dans l’après-midi. C’était sans appel, non-négociable. Le torrent de larmes a commencé à gicler. Comme un animal qu’on amène à l’abattoir, je me rendais à l’aéroport. Silence de mort dans le taxi, Rachid ne parlait pas, je ravalais mes larmes, même le chauffeur était triste.

Habibi ! Habibi ! Habibi ! Habibi “ Non mon amour je ne peux pas ! “Je ne peux pas vivre sans toi!” J’aurais donc dû restée à Montréal et laisser refroidir tranquillement cette flamme qui finalement était sans doute pareille à toutes celles qu’on vit un jour ou l’autre.... “ Avec le temps, va, tout s’évanouit” De Michel Legrand à Léo Ferré, on a tous les mêmes mots devant l’abandon amoureux peu qu’importe le temps et le lieu...Et moi, j’allais seule à Dubai que je ne connaissais pas et que je ne voulais pas connaître. J’y allais seule en laissant cet amour qui s’était épanoui durant notre folle escapade marocaine. Non, je ne passerai pas à la douane. Non, Monsieur le taxi, je ne veux pas sortir ! Non, mes jambes ne veulent pas avancer ! Non, Rachid, je ne peux pas ! Non, Rachid, empêche-moi d’y aller ! Et tu es là, calme et soumis comme si la souffrance était la seule chose que tu connaissais et que tu savais dompter.

Pour me consoler, tu me dis qu’on se reverra en décembre, que c’est pas si loin décembre. Que je suis chanceuse parce que j’ai un travail et que lui il n’a plus de travail. En fait, il a laissé son travail de gardien de sécurité pour être avec moi pendant notre cavale. Doublement triste de le laisser démuni, sans travail, sans rien, que sa petite chambre miséreuse sur le toît de la maison de ses parents où son père le harcèle pour qu’il aille à la mosquée...Un soir, sur la terrasse de cet hôtel mignon à Essaouira tu m’as dit : “Ça te dérange pas d’être avec un looser ?” Pour le moment, c’est moi la looser car je te perds...Je te perds et je ne veux pas te perdre...Tu me répètes encore qu’on se reverra dans quelques mois et je n’entends rien et je ne vois plus rien, et je ne suis plus là. Il a fallu prendre l’avion, je ne sais pas comment j’ai fait.

Dans l’avion, une étrange quiétude m’a enveloppée comme si être dans les airs me coupait de mes émotions et de ma vie sur terre. Je comprenais aussi que je reprenais le chemin de la raison. J’avais complètement perdu la tête avec cette escale de trois semaines au Maroc qui avait des allures de fuite. Maintenant, le stress de l’attente était terminé. Oui, j’avais un travail et un appartement et un bon salaire m’attendait. Il fallait revenir sur terre et arrêter de se faire du cinéma.Mon scénario marocain s’arrêtait donc ici, quelque part dans les airs d’un avion d’Egypt Air.Ce qui m’attendait, en sortant de l’avion, je ne le savais pas et je ne voulais plus le savoir. L’agent de bord m’a offert un café. Les larmes ne coulaient plus. J’étais seule et le serais sans doute toujours. C’est ainsi. Ich’Allah !
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Maude · il y a
Bonjour Dranem, merci d'avoir pris la peine de m'écrire un petit mot. Je préfère cependant l'autre nouvelle qui était en compétition en 2015 et dont le titre est Fin de saison. Je vous invite à la lire : elle est plus courte et plus mordante...
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/fin-de-saison

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Dranem · il y a
J'ai lu par hasard votre histoire d'amour et de voyages. A bientôt pour la suite ?
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