En Cavale

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Écrire c'est pour moi tenter de s'aventurer jusqu'aux limites de l'imaginaire, c'est capter ici et là une part de son flux incessant pour inventer des mondes, des voyages en fixant des mots sur le  [+]

Prologue

Marseille, quartiers Est. Mercredi vers vingt et une heures, un homme de 31 ans, Youssef El MAKRI, connu des services de police, a été abattu dans la cité des Néréides. Les premiers éléments de l’enquête laissent à penser à un règlement de compte dans les milieux du narco banditisme marseillais.
***
Marseille, rue Fontange, 20h30. Un jeune homme, dix-sept ans, marche vers la station de métro Notre-Dame Dumont. Capuche sur le crâne, il rase les murs, jette sans cesse des regards derrière lui, il serre quelque chose sous sa veste. Il s’arrête près d’une poubelle, soulève lentement le couvercle, hésite à déposer son paquet puis, Mike repart d’un pas accéléré, il réprime une envie de courir. Il se coule dans une entrée d’immeuble à côté d’une librairie, pour croiser un groupe de fêtards un peu allumés.

Il stoppe net à l’angle de la rue de Lodi et du Cours Julien. Les mecs à qui il doit livrer la came l’ont vu. Immobile quelques instants, il jette un dernier coup d’œil dans son dos et se tourne à nouveau vers la place avec un signe de la tête vers ceux qui l’attendent. Ils ont compris qu’il y a un problème, ils décampent. Puis Mike descend la rue d’Aubagne. Derrière lui, ses poursuivants ont ralenti. Ils ne savent pas que je les ai repérés, pense-t-il, on dirait qu’ils veulent juste me suivre. Je vais les balader jusqu’au Vieux-Port.

Mike ne peut plus rentrer aux Néréides. Depuis le meurtre, l’angoisse transpire à chaque bâtiment, tout le monde se surveille : les grands, la famille de Youssef, sans compter les passages de flics. Tout à l’heure, devant un kiosque, il a lu les titres de journaux, ils ne parlent que de ça. Peu importe l'homicide, lui ne veut pas moisir là comme les junkies ni finir aux Baumettes où son cousin et sa bande ont atterri. Il en assez de guetter pour Yacine et José : deux types d’à peine vingt ans qui tiennent tout le marché de la cité. Impossible de vendre ou d’acheter de la dope sans passer par eux. Mike aimerait partir au plus vite, définitivement. Derrière lui, les deux hommes marchent toujours à bonne distance, il a reconnu les frères Malik d’Air-Bel, un quartier rival.

Je dois planquer ma came dans un coin, chez Cyril, se dit-il, il est cool. Après, ça ira mieux. Il se dirige vers la rue de la République pour emprunter le Passage de Lorette, une grande porte cochère donnant dans une cour bordée d’échoppes barricadées, où un long escalier bien raide débouche dans le Panier, le plus vieux quartier de Marseille. Mike se réjouit, il a gardé la forme des années à jouer au foot. Il louvoie dans la foule qui s’écoule sur les marches et jaillit rue de Lorette.Il avance de quelques pas et se tourne : les frères Malik ont disparu. Il est persuadé qu’ils y sont dans le coup pour Youssef, sinon pourquoi lui fileraient-ils le train ?

Il se remémore le soir de la mort de son ami, où il s’est enfui des Néréides avec ses économies en poche - mille euros gagnés comme guetteur - pour acheter ce qu’il serre contre lui. Mais rien ne s’est déroulé comme prévu. Les gros dealers, du côté de la Joliette, l’avaient plaqué au sol en guise d’accueil.
— Tu es qui toi ?
— Je travaille avec Yacine et José !
— Ah oui, et pourquoi c’est toi qui viens aujourd’hui, pourquoi on n’a pas été prévenus ? Tu fais le larbin pour les condés ! Hein ! C’est ça ?

Mike avait goûté la poussière. Le visage écrasé sous la chaussure du gars qui l’avait mis à terre, il avait pris conscience de l’ampleur de son erreur. On ne se présente pas devant les caïds sans être introduit, le bizness c’est pour les grands. Lui n’est qu’un vulgaire petit guetteur sans envergure. Les types étaient de vrais durs. À côté, Yacine et José étaient des rigolos. Mike avait deviné les calibres gonflant les blousons sur la hanche. Il avait besoin de beaucoup d’argent pour se mettre au vert : dealer, c’est tout ce qu’il avait trouvé comme solution, et en un instant, tout s’écroulait. Sûr, ils vont me faire la peau, avait-il pensé. Le deuxième homme avait extrait de sa poche revolver, la liasse de mille euros qu’il gardait pour négocier cette première affaire.

— Ta maman t’a donné des sous pour le Mac Do petit con ?

Il avait pu remonter jusqu’à eux grâce aux paroles lâchées par Yacine qui parfois, parlait un peu trop quand il était raide. Mike connaissait leurs noms, Fred et Jeff, des pseudos probablement. À la Joliette, il avait découvert leur trace en discutant avec des jeunes de son âge.
Perdu, humilié, Mike avait imaginé céder ses économies pour sauver sa peau, rentrer penaud dans la cité et se rendre au collège ainsi que sa mère le lui demandait depuis des mois. Il resterait guetteur jusqu’à ce que les grands acceptent qu’il travaille avec eux. Sauf que, si quelqu’un apprenait pour Youssef... Il avait refoulé des larmes.

— Allez, lève-toi, tu me fais marrer petite frappe.
Dans le faisceau d’un réverbère, il avait vu les deux hommes en pleine lumière, sourire en coin sur des gueules aussi carrées que leurs épaules, des types d’au moins quarante balais, à le jauger de la tête aux pieds.

— Alors tu veux la jouer en solo, tu te prends pour un dur ? Qu’est-ce qui te dit qu’on ne va pas te balancer à Yacine et à José ?
Mike n’avait pas envisagé cette éventualité, il avait compris qu’on n’achetait pas en gros, comme on négocie un pétard dans une cage d’escalier.
— Sais pas. Avait-il marmonné en s’essuyant le visage.
Pas question qu'ils apprennent que Youssef c’est de ma faute, pensa-t-il. Alors il avait raconté qu’il voulait aider sa tante, pour que son cousin puisse cantiner aux Baumettes. Au mot cantiner, les deux caïds froncèrent les sourcils. Son utilisation avait donné du crédit à sa démarche. Les deux hommes s’étaient écartés un instant pour échanger puis, s’étant approchés de lui, ils n’avaient plus l’air menaçants.
— On accepte que tu travailles pour nous sans rien dire à José et à Yacine. Mais de temps en temps, tu vas nous rendre des petits services.
Mike avait lâché un soupir où se mêlaient soulagement et inquiétude. Les questions s’étaient bousculées sous son crâne quand le premier avait repris :
— Tu vas nous expliquer comment ça se passe aux Néréides, avec Yacine et José. Tu comprends avec le type qui s’est fait descendre, on est tous un peu nerveux. Tu ne changes rien à tes habitudes, on te demandera le moment venu. Si tu fais ce qu’on te dit, tout ira bien.

Après les escaliers du Panier et quelques détours, il dépose sa came chez son pote et dévale la Montée Saint-Esprit vers les Quais du Port. Dans la fraîcheur de la nuit, Mike retrouve un peu de calme parmi les touristes qui déambulent sur le vaste quai, corps légèrement vêtus. Des terrasses jaillissent des éclats de rire. Un joyeux brouhaha rythmé par le cliquetis des couverts attire son attention. Nu-pieds, nez au vent et visages cuivrés, les badauds lorgnent les tables aux nappes blanches, surchargées d’immenses assiettes grasses pleines de restes, de bouteilles asséchées, de verres aux fonds teintés et de larges plats sales enchevêtrés. Mike réalise qu’il connaît à peine ce quartier de sa ville.

Malgré la fatigue et la peur de trois jours de cavale, ses idées s’organisent. Il aimerait remonter le temps jusqu’à l’assassinat de Youssef et rebâtir l’histoire. Le gars passait pour un indic, mais il était sympa avec les petits comme lui, il leur donnait des conseils, un peu de fric parfois. Mike et les autres jeunes ne lui tenaient pas rigueur de cette réputation, ce n’était pas leur problème.

Youssef se sentait menacé, car il ne sortait plus de chez lui depuis des jours. Quand les types à moto ont demandé à Mike d’aller le chercher, il aurait dû être prudent, c’est vrai. Youssef n’avait pas de raison de se méfier de Mike, alors il l’avait écouté.
— Ils t’attendent à l’arrêt de bus, avait-il lancé les mains en porte-voix, à l’autre accoudé au cinquième.
Youssef était descendu, avait passé le terre-plein entre les bâtiments, et s’était dirigé vers l’abri en contrebas, Mike sur les talons.

Quand les coups de feu ont éclaté, suivis des rugissements de la moto qui prenait le large, Mike avait disjoncté quelques secondes. À la vue du corps affalé dans le sang, il s’était réfugié chez lui. Comme un lion en cage, il avait rejeté les questions de sa mère affolée, déjà alertée par la rumeur qui se répandait dans la cité. Il avait décidé de s’enfuir loin de là, avant que quiconque ne comprenne qu’il était jusqu’au cou dans ce meurtre, avant de se faire buter à son tour.

Mike est au plus mal, pour échapper à son destin il a acheté de la drogue en gros, escomptant des bénéfices à la revente au détail, mais il s’est cassé les dents avec les caïds, maintenant il doit balancer pour eux. Avec les Malik aux trousses il n’a rien pu vendre. Il est content d’avoir mis sa came à l’abri, mais il n’a pas une thune pour se payer le moindre sandwich, et personne à qui parler. La scène de la mort de Youssef tourne en boucle dans sa tête. Il frissonne, se demande où il va encore dormir cette nuit quand soudain, d’une voiture, côté passager, surgit un gars qui lui obstrue le passage.
— Police, dit l’homme calmement en montrant sa plaque.
Mike reconnaît un des policiers qui patrouille dans la cité. Il n’a pas le choix, il s’installe à l’arrière du véhicule qui remonte maintenant lentement la Canebière.
— Alors Mike, tu n’as rien à nous dire ?
— Non, que dal.
— Pas même une petite histoire ? Ça fait un moment qu’on ne t’a pas remarqué aux Néréides, il y en a quelques-uns qui s’ennuient de toi là-haut.
Tête baissée, Mike garde le silence. Débarrassé de sa marchandise, il ne risque rien.
— Qu’est-ce que tu fabriques avec les frères Malik ?
— Connais pas !
— On t’a vu avec eux.
— Ils me suivent, c’est pas pareil !
— Tu es au courant pour Youssef quand même ? Tu t’entendais bien avec lui, alors peut-être que tu connais ceux qui l’ont descendu ? C’est pour ça qu’ils sont à tes trousses les deux gugus d’Air-Bel, hein ?
Mike est isolé depuis trois jours. Peur, fatigue, angoisse, il n'a plus où aller ; rentrer chez lui ? De la folie pure.
— Si tu nous donnes ce que tu sais, on te protégera, on embarque les deux frangins et on dit qu’ils ont parlé. Eux aussi savent qui a buté ton ami.
— Je suis sûr que Youssef serait fier de toi, reprend l’autre policier au volant, de temps en temps il travaillait avec nous, on l’aimait bien. Et puis, ce n’est pas être une balance que d'avoir envie venger ton pote.

Mike sent son crâne sur le point d’exploser, il se penche en avant. Visage dans les mains, les ongles plantés dans les tempes et mâchoires serrées, il veut se taire, mais le besoin de vider son sac le taraude jusque dans les tripes. Alors il raconte : les types à moto, les coups de feu, le sang, puis sa fuite pour se protéger, sans un mot sur son escapade à la Joliette.
— Ce n’est pas de ta faute s’il est mort, dans la cité personne ne t’a vu, on le saurait avec tous les interrogatoires qu’on a faits. Et puis même, tu l’as attiré dans un guet-apens ? D’accord, mais tu ne pouvais pas savoir. Allez, remet-toi, on va te protéger, mais de temps en temps tu nous diras un truc ou deux, comme ça en passant.

Au sortir de la voiture banalisée, face à l’église des Réformés, Mike enfonce la tête dans les épaules. Poings serrés au fond des poches, le regard rivé au sol, il traverse le square Stalingrad où un cracheur de feu exhibe son talent devant la terrasse bondée des Danaïdes, un grand restaurant. Une boule lui durcit le ventre. Maintenant, je suis une balance et un indic. Cette phrase qu’il rumine sans cesse lui brouille les idées. Il s’en veut de s’être plongé un peu plus dans la mouise d’où il souhaitait sortir, il s’en veut d’avoir craqué face aux condés. La phrase tourne encore et encore dans son crâne jusqu’à le rendre dingue. Puis, comme une ironie, il se dit : je suis un dealer aussi. Il marque un temps d’arrêt – balance indic et dealer – énonce-t-il lentement à voix basse. Il comprend soudain qu’il est seul à savoir qu’il occupe ces trois places. Chacun des flics et des caïds le croient à leur botte, même Yacine et José le pensent toujours petit guetteur à leur service.

Mike reprend sa marche dans la nuit. Sans s’en apercevoir, il a remonté le cours Thierry, il s’engage à gauche dans la rue des abeilles, plus calme. En plus, pense-t-il à nouveau, personne ne sait que c’est moi pour Youssef, il lève les yeux vers les étoiles. Si j’ai envie, si les grands me gonflent, se dit-il, je peux les balancer aux condés, ou aux caïds, ou si je veux, je peux faire qu’ils se battent tous.

La boule qui lui étreignait l’estomac relâche son emprise. Un sourire se dessine libérant ses traits de la fatigue, un ricanement diabolique jaillit de sa gorge.
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patrick gonzalez · il y a
Ah les Néréides, Airbel, les jeunes et le trafic...un peu nostalgique du boulot d'Educ? :-) En tous cas toujours beaucoup de plaisir à te lire Richard!!!!!
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RichardTri · il y a
Ha ha, il y a un peu de nostalgie, c'est vrai. Merci de ton passage
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Marie Juliane DAVID · il y a
Très beau récit!
Un plaisir de vous lire!
Bravo et bonne continuation!
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Ozias Eleke · il y a
Très émouvant et réaliste en plus. J'ai aimé.
Je vous prie de lire mon texte pour le compte du Prix des Jeunes Écritures https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred

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Eric diokel Ngom · il y a
Une page appréciable Un texte structuré et original ..merci de consulter le mien pour m'aider à progresser je suis nouveau . votre avis surtout et si sa vous attire n'hésitez pas à voter
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DEBA WANDJI · il y a
Ça me rappelle des series policières. Bravo! Vous avez mon soutien.

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Gaelle Ghanem · il y a
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RichardTri · il y a
Merci de votre passage
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Epiphane Avicenne · il y a
J'ai apprécié votre texte . Les descriptions y sont bien faites . N'hésitez pas à me donner vos avis et voix sur mon récit
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/inceste-2

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Marie Francois · il y a
Très belle intrigue sur des sujets qui restent malheureusement d'actualité. J'aime beaucoup votre façon d'écrire, très fluide et agréable.
Si vous avez 5 minutes, je vous invite à venir découvrir le texte d'une amie : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ma-nouvelle-vie
Merci et bravo pour votre beau texte.

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Atoutva · il y a
Des quartiers de Marseille bien restitués. On attend la suite.
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RichardTri · il y a
Merci, pour le moment je n'ai pas prévu de suite à cette nouvelle...
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Titou Lena · il y a
Très bon moment passé à la lecture de cette nouvelle Marseillaise. Voyage à travers les quartiers populaire, une belle nuit d'été. Merciiiii Richard
Image de RichardTri
RichardTri · il y a
Merci beaucoup pour cet agréable commentaire

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