En avoir plein le dos!

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Partager des mots pour découvrir ou reconnaître, comme en un miroir réfléchissant l'ombre et la lumière de l'être. Seule la lumière va transparaître.

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L'homme bleu s'assit en tailleur, le buste droit et bien ancré, la main à plat sur le sol.Il avait une silhouette douce, androgyne et des fesses de femme. Il respirait la paix.
Un petit soupir lui fit prendre conscience qu'il avait été un enfant bleu. Bleu, parce que frappé par son père, et plein d'hématomes. Sa peau sensible avait gardé ces marques et il avait été confié à la Ddass après la mort de sa mère, également battue. Ses bleus s'étaient transformés, estompés, une seule couleur était restée : celle du bleu de Jacques Majorelle. Fan de ce peintre, l'enfant rêvait de devenir lui aussi un artiste. Il aimait plus que tout les fleurs, parce qu'elles lui rappelaient sa maman qui ornait la table de roses roses le dimanche. Quand elle disparut, une flèche s'enfonça dans son dos comme si sa colonne vertébrale se fracturait. Il en garda un petit trou.
Puis il étudia pour devenir fleuriste. Jeune-homme bleu, il apprit à harmoniser les couleurs et senteurs, et à flatter les bourgeons et boutons. Ses bouquets romantiques fleuraient la bienveillance, avec une touche de perfectionnisme. Le blanc et le rose caractérisaient ses compositions très naïves.
Cependant, tandis que la passion du métier le dévorait, la fissure de son dos s'ouvrit en une lucarne. Très vite, de cette ouverture apparurent de belles ramures blanches, vertes et roses.
Enfin, il ouvrit sa boutique et l'entrepreneur se distingua par son caractère affable et son sourire illuminé.
Tous les jours, une abeille pénétrait dans son atelier. Il n'en faisait pas cas parce qu'il n'aimait pas les insectes. Il ne voulait pas d'attache avec les petites bêtes comme avec les gens. Un matin, il disposa gracieusement des branches de gypsophile autour d'un trio de roses, dans sa vitrine. L'abeille captivée lui avoua: 

- Ton bouquet est remarquable, je t'observe depuis longtemps et je suis impressionnée !
L'homme bleu la chassa sans lever les yeux et continua sa tâche.
Une cliente entra d'un pas alerte et assuré. Dans un ballet courtois, il lui tendit le bouquet et reçut en échange un billet. Il la remercia d'un sourire aux fines lèvres bleues. Sa joie s'étendait jusqu'aux yeux.Il était heureux. Ce sourire de Duchenne déterminait un bonheur authentique et spontané. Son nez en trompette ajoutait une légèreté mutine assagie par un large front. La cliente disparut dans le sillage du sourire bleu.
L'homme avait tout ce dont il avait rêvé. Il lui manquait bien l'amour des hommes ou des insectes, mais il n'en voulait pas, il en avait peur. Et cela créait une vacuité dans son dos, à travers la lucarne. Il éloigna cette peur en retournant à ses compositions.
L'abeille revint et bourdonna derrière lui. Il se tourna violemment pour la repousser. Elle cherchait à entrer dans le passage de son dos.
- Bas les pattes, l'abeille ! Dit-il en agitant sa main en l'air.
- Je vois que je touche un point sensible, répondit l'abeille d'une voix flûtée. Je viens butiner tes fleurs depuis longtemps et tu n'as jamais fait attention à moi. Mises à part tes fleurs et ta boutique, tu ne communiques qu'avec ton portable, tu trembles à chaque nouvelle notification. Cependant tu ne cultives pas l' amour . Tu ne concrétises jamais tes relations faites sur les sites de rencontres. J'ai même pensé à télécharger et m'inscrire sur une de ces applications pour que nous parlions enfin, toi et moi.
L'homme bleu avait eu peur, peur que l'abeille pénètre en lui, connaisse ses faiblesses et l'achève.
Alors il dit dans un soupir :

- Que veux-tu l'abeille ?
-Je voudrais que tu me regardes, pas comme une vulgaire apis mellifera, mais comme une femme que je suis. Je ne suis pas de la même espèce que toi, cependant l'admiration que je te porte me permet de lire dans ton âme. Et je sais que tu as peur, tu as peur d'aimer après ce que tu as vécu dans ton enfance et ce que tu as retenu du couple que formaient tes parents. Cette angoisse est là, béante dans ton dos. Tu ne t'en aperçois pas, tu crois que personne ne la voit et pourtant cette béance est visible dans ta silhouette. Tu as beau avoir des ramages et feuillages qui en sortent, cette noirceur te déséquilibre malgré toi. Tu devrais entrer à l'intérieur de toi, découvrir cette grotte, ses goulots, ses sources glacées pour te connaître et t'accepter. Ce puits, c'est ta richesse. Tes pièces d'or sont au fond de toi. Le gouffre de ton dos garde le mystère de l'Outre-noir de Soulages : un noir Lumière.
L'homme bleu ne répondit pas. Agacé, il quitta la place sans jeter un œil sur l'abeille et balaya ses paroles en rangeant ses tickets de cartes bleues. L'abeille comprit enfin qu'il était indifférent à sa personne, et tristement elle quitta la boutique. En traversant la porte, elle envoya sur son portable une notification :
-Très heureuse de t'avoir connu, je retrouve ce qui m'est le plus cher : ma liberté, celle qui me donne le bonheur d'avancer.
L'homme bleu se précipita sur son portable, la notification avait tinté. Ne sachant pas d'où venait le message, il l'attribua à l'une de ses rencontres sur la toile d'internet.
Une nouvelle cliente entra, très enjouée, séductrice :
- Vos bouquets sont des plus charmants, Monsieur.
Elle voulait se donner de l'importance à ses yeux, il était si beau. Alors maladroitement, elle le conseilla :
-Sachez, Monsieur que vous devriez prêter plus d'attention à votre dos. Il présente une béance incroyable, propre au syndrome de Godot. Je suis médecin en gériatrie. Je vois beaucoup de malades d'Alzheimer. Cela commence comme cela, avec un petit trou dans le dos, une vacance, un ennui. L'on s'embête et l'on se contrarie de plus en plus. On laisse passer le temps, on a des peurs et ces peurs pompent votre cerveau. C'est une perte d'énergie qui fragilise le dos, le rend propice à la maladie. Et puis ce vide s'agrandit. IL s'alimente de solitude, de la perte de repère dans le futur, puis dans le passé pour finir par oublier le présent même. Je connais bien des exercices pour palier cette béance, faire travailler la mémoire, retrouver un dos droit. Je pourrai vous aider.
La cliente esquissa un sourire, l'homme bleu n'y répondit pas.
Son histoire avait glacé ses sources souterraines.
La cliente gênée, disparut avec son bouquet. Elle ne l'avait pas attendri, pourtant elle avait mis tout son cœur pour lui témoigner son intérêt. Elle se rappela que certains de ses patients disaient qu'elle manquait d'humanité quand elle évoquait les détails cliniques de la pathologie.
Encore frigorifié, l'homme bleu se récita comme un mantra la dernière notification qu'il avait reçue :
« Très heureuse de t'avoir connu, je retrouve ce qui m'est le plus cher : ma liberté. »

-Mais bien sûr, c'était l'abeille !S'exclama l'homme bleu !
Il n'avait aucune image d'elle en tête, mais comprenait qu'elle lui avait amené tant de bonheur, lui qui n'aimait pas les insectes ! Alors il se mit à rêver d'elle, pourrait-il un jour la retrouver ? Elle avait regagné le Monde et ne reviendrait pas. L'homme bleu s'assit devant sa caisse , et réfléchit.
Que lui faudrait-il pour rejoindre sa belle ?: Piloter un avion, voler, pour la retrouver dans les airs. A force d'y penser, il voulut apprendre ce nouveau métier de pilote, si loin de celui de fleuriste.
Et puis, un matin, il vit que les ramages blancs qui sortaient de son dos s'étaient transformés en ailes blanches, comme ceux des anges. Alors en un battement de plumes, il décolla à l'aube et rejoignit le ciel. Il n'avait ni peur ni vertige.
Sans attendre, une abeille l'approcha et répéta :
-Très heureuse de t'avoir connu, je retrouve ce qui m'est le plus cher : ma liberté.
Tout deux sourirent, d'un sourire qui s'étire jusqu'aux yeux.
-Devine ce que j'ai emporté dans l'antre de mon dos? Rit l'homme bleu
-Aucune idée, mais tu vas encore m'émerveiller ! Bourdonna l'abeille.
- j'ai pris des fleurs, des tonnes de fleurs, pour réaliser un arc en ciel de fleurs, j'en ai rêvé, et je sens que l'Amour va m'accompagner dans le respect et la liberté !
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Fab Meiloan  Commentaire de l'auteur · il y a
Merci déjà à toutes celles et ceux qui sont venus lire et voter pour ce texte, qui a sa part de réalité.
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Alban Deroux · il y a
Un texte très bien imagé et raconté... on plonge dans un conte comme un hymne aux abeilles !
Merci, c'est très beau !

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Fab Meiloan · il y a
Merci de votre venue Alban!
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Patrick Gibon · il y a
l'abeille et la bête!
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Fab Meiloan · il y a
Merci à vous!
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Orane CP · il y a
que ferions nous sans les abeilles, hein ?
merci Fabienne

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Fab Meiloan · il y a
Nous serions en effet peu de choses, merci Orane!
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Cyrille Conte · il y a
Bravo pour cette belle composition florale et picturale, nous entraînant dans la psyché de l'homme bleu. On à tous besoin à un moment d'une abeille pour explorer cette grotte d'où émergera ce noir lumière. Un très beau conte.
Si vous le souhaitez, je vous invite à une lecture : Le tableau (Cyrille Conte)
Au plaisir de vous lire.

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Fab Meiloan · il y a
Merci, je viens vous lire Cyrille.
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Solange Dolloup · il y a
Très joli, bravo !
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Fab Meiloan · il y a
Merci beaucoup Solange!
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Dominique Mutel · il y a
Une belle histoire dont on fait son miel.
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Fab Meiloan · il y a
Merci Dominique l apiculteur, merci de votre venue!
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JAC B · il y a
Amour/liberté serait-ce un pléonasme ? Une histoire pleine de sensibilité, merci Fabienne.
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Fab Meiloan · il y a
Merci pour ce pléonasme, Jac B.
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Ray Mond · il y a
Rêve ou réalité ?
Vous me surprenez à chaque lecture.

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Fab Meiloan · il y a
Merci de votre venue, Ray Mond!
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Flor Ever · il y a
C'est une sacrée idée, les ramages blancs transformés en ailes blanches. Bzzzz, susurre l'abeille!!!!
j'ai passé un doux moment à vous lire

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Fab Meiloan · il y a
Merci pour ce très sonore commentaire Flor Ever!!
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Michelle Grenier · il y a
J' ai lu avec ravissement la fine fleur qu' est ce conte qui en dit long sur le repli de soi face à une enfance maltraitée.
Mais l' abeille et la fragrance des fleurs sont là pour que l'homme bleu renaisse à la vie, à l'espoir sur l'indigo de l' arc en ciel.

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Fab Meiloan · il y a
Merci beaucoup Michèle pour ce beau commentaire!