En arrivant à la chambre mortuaire

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En arrivant à la chambre mortuaire, je ressentis une gêne étrange. Pour nous qui travaillons dans le funéraire, la mort ne revêt pas un caractère obsessionnel. On entend souvent autour de nous des « moi je ne pourrais pas faire ça ! » ou bien « voir des morts toute la journée, ce doit être une chose horrible ! ». Le dégoût ou la peur, ou bien les deux mélangés, sont des sentiments que nous ne connaissons pas. Entre gens du métier, on se défend même souvent d’une quelconque hantise vis à vis de l’activité. On se raconte les dernières exhumations, les récentes réductions de corps, avec force détails. Mais cela n’impressionne personne, et lors de ces joutes, à la place des «oh!» et des «ah!» que susciteraient de tels propos en société, on clôt le débat par des acquiescements atones et polis, et distincts –car la voix ne saurait donner l’impression de s’être coincée dans la gorge, sous l’effet de la peur par exemple. On traite les personnes décédées comme s’il était question de marchandises, ce qu’elles sont pour nous de facto. On déplore les saisons creuses, les mois durant lesquels «on ne travaille pas!». Il n’y a pas de mérite là-dedans; pas plus qu’une quelconque disposition d’âme ou de caractère. Il n’existe pas de vocation à proprement parler, et le goût pour le morbide se développe au fur et à mesure des expériences, des tâches à accomplir. Nous aussi, séparément, quand nous avons commencé, nous espérions bien un « petit quelque chose » de ce face-à-face; mais la frontière entre les morts et les vivants est ailleurs. L’ineffable se dérobe, l’indicible demeure, et le contact de la chair roide n’apporte rien de nouveau: Sa masse volumique, sa température, sa tessiture, rappellent celles de n’importe quel corps solide, et les auras fumeuses et fantastiques sont seulement le fait de l’éclairage. On apprend, ici comme ailleurs, à aimer le métier. Les gestes, par la force de l’habitude, se font naturellement, avec plus de majesté et d’obséquiosité, et l’on s’en réjouit, sans limite ni pudeur, car, c’est assez rare pour s’en délecter, il n’existe pas dans le milieu de zèle suspect. On n’en fait jamais trop en somme, et l’hyperbole compassée, l’extrême affectation des poses, participent à faire de nous de «grands professionnels». Nous avons la sensation du ridicule, mais n’essayons pas de nous en départir. Du reste, les familles nous en tiendraient rigueur, puisque rien à leurs yeux ne saurait excéder le caractère tragique de la perte de leur proche, quel qu’il fût. Ce métier confère ainsi, contre toute attente, un repos, un bien-être de tous les instants. On ne fait que suivre le cours de la nature humaine. Quant à ceux qui trouvent cela déshonorant, là-aussi c’est une sottise.
Si j’ai dit plus haut que les familles se satisfaisaient de notre componction et de nos manières frisant la maniaquerie, il serait juste d’ajouter que jamais elles ne nous voient vraiment. Elles discernent nos contours et nos traits, mais derrière le fard, le voile de l’apparat. Si bien qu’aussitôt la cérémonie terminée, nous disparaissons de leur mémoire. D’autant mieux que des membres de la famille qu’on ne voit qu’aux enterrements aux baptêmes ou aux mariages, réapparus pour l’occasion, les auront marqués ce jour-là. Tous se trouveront changés, chacun séparément se croyant pourtant épargné par les ravages du temps.
Finalement, c’est comme si ne travaillions pour personne.
Je ne me souvenais plus de l’heure à laquelle j’avais été convoqué, et pourtant je me tenais là, «encostumé», face au cercueil fermé, sous la lumière bleutée. J’étais passablement en avance, mais dans ce métier, on n’attend guère, c’est encore et toujours le monde des affaires. Machinalement, et pour avancer un peu le travail, je sortis de ma poche intérieure le tournevis afin d’ouvrir le cercueil. Je tentais la plupart du temps d’en éviter la vue aux proches du défunt. L’action de dévisser, sa trivialité, suggère aussi sûrement les pleurs que la « mise en terre » proprement dite, c’est-à-dire le moment où l’on descend le cercueil dans la fosse. Un tournevis n’a rien à faire dans le décorum d’une cérémonie funéraire, mais c’est un fait, nous avons affaire à une boîte qu’il faut ouvrir et fermer! Mon tournevis était orange, et, faut-il qu’un rien nous incommode lorsque l’on est consciencieux, je déplorais chaque jour cette couleur qui ne seyait pas selon moi à ce genre d’office. Orange! En tant que patron, j’aurais opté pour des tournevis couleur bois. Le noir, c’est mon avis, eût été ridicule, et aurait donné l’impression de faire partie d’une panoplie, ce qui est inconvenant.
Alors que je posai le couvercle contre le mur, je lus la plaque portant le nom et les dates du défunt. Il s’agissait de mon propre nom.
Les dates aussi correspondaient. Je devais me rendre à l’évidence, j’étais venu pour ma propre mise en bière. La confusion des costumes m’avait induit en erreur. Je retirai la mousseline mauve et m’assis dans le cercueil. Je songeai à regret à tous ces enterrements auxquels je ne participerai plus. Je souris intérieurement car mon visage semblait figé par le froid. Je compris la gêne ressentie en arrivant, mes atermoiements sur l’horaire de ma prise de fonction. Tout s’éclairait. Quatre hommes entrèrent, eux-aussi en costumes noirs. Plus de doute possible, il était bien question de moi et non d’un homonyme sur la plaque dorée. Nous n’allions pas porter un cercueil à cinq, vide qui plus est. Je m’allongeai promptement avant que les porteurs n’eussent le temps de me voir et remontai la mousseline violette sur moi. J’avais eu le temps de reconnaître le maître de cérémonie et de constater la tenue impeccable des porteurs. Ils arboraient un visage grave. Je me félicitais de cet état de fait. Je gardai les yeux ouverts un instant, fixant le plafond. Je discernais quelques chuchotements assourdis par les parois de bois. Un des porteurs maugréa à cause d’un bouquet qui avait taché sa manche. Le pollen laisse des traces difficiles à effacer, je le savais d’expérience. Puis ce fut tout. On ferma le couvercle sur moi. Le noir fut total. On saisit le cercueil par les poignées et j’eus la sensation de m’élever. Cette sensation perdura pendant la bénédiction à l’église, et même au moment où l’on me descendait en terre. C’était un peu comme quand, à la plage, allongé sur le sol, accablé par le soleil, on a l’impression de basculer en arrière, trompé par nos sens engourdis. Je n’en finissais pas de m’élever. Cela dura très longtemps. Puis, je me sentis grouiller de toutes parts, je me sentis des centaines et des centaines. Et puis, à force de me scinder, j’en vins à ruisseler et gagnais les profondeurs de la terre. A un moment, je jaillis à la lumière dans un bruit joyeux de fontaine. Je voyageais beaucoup et commençais à m’assoupir. Puis, au sortir d’un long songe, je me fixai de nouveau. Je vécu alors une nouvelle vie d’homme, très ennuyeuse, qui ne me concernait pas. C’est à l’aide de la main de cet homme que je conclus ici mon récit.
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