Émotions nordiques

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Bessans, au fond de la vallée de la Maurienne, est un vieux village qui a jusqu’ici échappé à l’urbanisation galopante. Cela peut être grâce au microclimat qui le caractérise : quand il fait très froid partout, à Bessans, il fait encore un peu plus froid qu’ailleurs. C’est sans doute pour cela que, par un étrange sadisme, les autorités sportives ont décidé d’y faire courir un marathon de ski nordique en plein mois de janvier.

Pour ceux qui n’ont jamais participé ou assisté au départ d’un marathon nordique, imaginez mille à mille cinq cents skieurs parqués entre des filets, et retenus par des barrières baissées. Bien entendu, on doit se mettre sur plusieurs rangs, et si on ne veut pas être dans les choux dès le départ, il est recommandé d’arriver un bon quart d’heure en avance, afin de se placer plutôt vers la tête. Et pendant ce quart d’heure, l’ennemi, bien sûr, c’est le froid, car il n’est pas question, pour une telle épreuve, de s’habiller trop chaudement. Avec le climat polaire qui règne dans cette vallée, on ne peut donc pas échapper à une magistrale séance de « glaglathérapie » (traitement controversé, qui consiste à détruire les bactéries par le froid).

En cette belle année 2000, perdu au milieu de la foule des concurrents qui patientaient en grelottant, il y avait, portant le dossard 1165, un vieux bonhomme anonyme et grelottant comme les autres : moi.

Dans ce genre d’épreuve, le signal du départ est donné par un coup de fusil, en même temps qu’on relève les barrières, il ne faut pas croire pour autant que vous pouvez bouger tout de suite, à moins d’être au premier rang. Sinon, vous devez attendre que les rangs qui sont devant vous se soient tous mis en marche, ce qui prend bien une à deux minutes, le tout dans une pagaille indescriptible. C’est là qu’il ne faut pas tomber, le risque d’être impitoyablement piétiné n’étant pas à écarter. La vigilance est donc de mise, voire de rigueur.

Environ cinq minutes après le coup de fusil, j’avais réussi à progresser laborieusement de quelques centaines de mètres, les ténors ayant déjà avalé près de deux kilomètres, et les derniers étant encore englués entre les filets, fort occupés à se piétiner férocement les skis.

C’est alors que mon attention fut attirée par un grand gaillard, à quelques encablures devant moi, lui aussi perdu dans la cohue. Ce n’était pas particulièrement sa taille qui intriguait, mais plutôt le fait qu’il parlait tout seul, d’une voix assez forte. S’en prenait-il à quelqu’un qui l’avait dérangé, ou était-il un peu dérangé lui-même ? Toujours est-il qu’il m’inspira d’emblée une instinctive antipathie.

Cette antipathie ne fit que s’accentuer quand je m’aperçus qu’il ne parlait pas tout seul, mais qu’il s’adressait à une personne, apparemment une toute jeune fille qui se trouvait juste devant lui. Et à l’évidence, il ne lui parlait pas très aimablement : « Fais ceci, ne fais pas cela ! » criait-il d’une voix autoritaire. Bref, toutes les apparences d’un affreux tyran.

« Comment peut-on se montrer odieux avec une jeune personne manifestement aussi fragile que charmante ? », me disais-je avec indignation. Fragile, peut-être, mais charmante, elle l’était à coup sûr, avec ses jolies tresses blondes qui dépassaient de son bonnet, et sa combinaison moulante dont j’ai oublié la couleur, mais pas la forme, qui était plutôt flatteuse.

Mais brusquement, quelques minutes plus tard, j’en étais encore à m’indigner intérieurement lorsque la vérité m’explosa à la figure ! J’étais totalement à côté de la plaque : la jeune fille n’était nullement une pauvre enfant rudoyée, elle était aveugle, et le grand escogriffe était son guide. Comment n’y avais-je pensé plus tôt ! Instantanément, la cote de l’escogriffe fit un bond prodigieux dans mon estime, le faisant passer du statut de mentor acariâtre à celui d’ange protecteur. L’espace d’un instant, il me sembla même voir sa tête s’entourer d’une auréole lumineuse, mais ce n’était sans doute qu’un début d’hallucination.

Je savais qu’on peut parfois, dans les épreuves de ski de fond, rencontrer de tels tandems, mais c’était la première fois que cela m’arrivait, et j’étais fort impressionné.

Les aléas de la course firent ensuite que je perdis de vue mon duo pendant un bon moment, mais j’eus l’agréable surprise de les revoir une vingtaine de minutes avant l’arrivée. Et pour être tout à fait franc, c’étaient plutôt eux qui semblaient sur le point de me dépasser. Nous nous trouvions alors sur un terrain assez plat, ce qui permettait à la jeune fille de mobiliser à fond sa technique de patinage, à l’évidence redoutable. Et aussi fort esthétique, les deux épithètes, en ski nordique, allant souvent de pair. Je vérifiais une fois de plus qu’il faut se méfier des premières impressions, car sa fragilité n’était manifestement qu’apparente. Si j’étais encore à sa hauteur après quinze kilomètres de parcours, je le devais uniquement aux parties accidentées, que son handicap lui imposait de franchir lentement.

Ayant jugé que nos vitesses de progression devaient être globalement voisines, je fis l’effort de me tenir dans leur sillage, ayant ainsi tout le loisir de contempler leur performance, et surtout le travail du guide. Tout en skiant à la même vitesse que la mienne (qui, à l’époque, n’était pas négligeable, j’ose le dire en toute immodestie), il ne cessait pratiquement pas de parler pour donner en permanence à sa partenaire les informations nécessaires. C’est un boulot où il faut avoir du souffle. Dans les descentes, il la tenait même par la main pour lui éviter tout risque de chute. C’était à pleurer d’admiration, et je ne m’en sentais pas loin.

Comme nous étions en Savoie, région où le ski nordique est très apprécié, il y avait le long de la trace pas mal de spectateurs, dont le silence ne semblait pas être la tasse de thé. Applaudissements, cris d’encouragement, carillonnement de clochettes de vaches, me faisaient comme d’habitude l’effet d’un doping. A la vérité, cependant, tout cela ne s’adressait pas vraiment à moi, mais plutôt à la jeune aveugle, qui était apparemment aussi connue qu’une star. J’eus ainsi l’occasion d’apprendre son prénom, Roselyne, et je jugeai qu’il lui allait bien.

Je n’ai eu en définitive aucun mal à supporter d’être ainsi éclipsé, d’autant plus que cela m’a évité les peu sympathiques « Vas-y Papy ! » qui saluaient habituellement mon passage.

Elle franchit la ligne d’arrivée juste devant moi, toujours flanquée de son angélique escogriffe, et ce fut avec plaisir que je leur cédai la place (que j’aurais d’ailleurs été bien incapable de leur disputer). Nous nous retrouvâmes donc à peu près en même temps dans l’aire d’arrivée, tous impatients de déguster notre gobelet de vin chaud parfumé à la cannelle, et surtout d’enfiler les doudounes que des mains prévenantes nous avaient apportées.

Après ses vingt et un kilomètres parcourus à un bon quinze de moyenne, elle paraissait fraîche comme une pâquerette, de même que son compagnon. Et moi, si je n’avais pas été paralysé par ma timidité chronique et par mon souffle encore un peu court, je serais volontiers allé les embrasser tous les deux (surtout elle). Hélas, je n’osai pas.

Je quittai donc l’aire d’arrivée dans un état d’esprit contrasté, partagé entre la satisfaction d’avoir vécu un joli moment d’émotion, et la mélancolie de penser qu’il serait sans lendemain.

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Aristide · il y a
Ce récit est une splendeur... d'abord en ce qu'il évoque... soutenu par une qualité d'écriture remarquable !
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Claude Terracol · il y a
Merci pour votre appréciation. Tout à fait entre nous, ce récit est celui d'une anecdote vécue. Roselyne et son guide existent bel et bien, mais ne le répétez pas à Short Editions qui refuse en principe les textes autobiographiques...
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Aristide · il y a
Ah ! bon j'ignorais ce principe. C'est écrit où ?
Ils feraient mieux d'interdire la débilité de certains (pour ne pas dire la majorité) des Haïkus

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Lélie de Lancey · il y a
Je découvre votre oeuvre au fil de mes lectures et j'apprécie cette belle histoire, bien racontée. merci :)
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Kiki · il y a
quelque part vous m'avez emporté comme si c'était la foulée blanche. BRAVO.
Je vous invite à l'occasion à aller lire le poème sur les cuves de Sassenage qui est en compétition. MERCI d'avance

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Myriam Mouillon · il y a
Belle plume :)
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Utilisateur désactivé · il y a
Superbe nouvelle :) Une des miennes par ici : http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/ma-fureur
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Arlo G · il y a
Excellente nouvelle à la lecture très agréable. Belle découverte au détour des nouvelles recommandées. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir ses deux poèmes *sur un air de guitare* retenu pour le prix hiver catégorie poésie et * j'avais l'soleil au fond des yeux* de la matinale en cavale. Bonne soirée à vous.http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/javais-lsoleil-au-fond-des-yeux

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