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Nicoadam8

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C’est un réveil particulier qui attend Emilienne ce matin. De ces réveils tumultueux qui annoncent les journées d’exception. Le premier matin de novembre et par la fenêtre, une lueur opaque qui ferme les yeux sur une nature poisseuse et mourante. Tout n’est qu’ennui dans cette chambre trop bien rangée d’un hospice conventionné. Une norme ISO pour homologuer un mouroir, des allées gravillonnées et dans le parc : les arbres squelettiques sont rigoureusement alignés, pas un qui ne dépasse. Côté fantaisie, il y a des règles, un calendrier établi. Ici, on s’amuse... une fois par trimestre pour l’après-midi jeux de société, pour la kermesse, le loto ou encore le repas de Noël avec le médaillon de foie gras au goût de pédigré Pal et la larme de Monbazillac à bas prix servie dans un verre Duralex. Ici, on s’amuse sur commande et on s’emmerde à heures fixes.
Pourtant, ce matin, dans sa chambre qui sent le linge propre, Emilienne, nerveusement, ne parvient pas à gommer ce sourire qui allume son visage. On se demande bien ce qui pousse Emilienne à sourire dans un tel environnement ? Sûrement pas les cris de détresse de son voisin de chambre dont les infirmières effectuent la toilette. Monsieur Barraud, ancien propriétaire d’un bar-tabac-PMU-tacotac, placé ici par ses héritiers et néanmoins enfants. Garé dans cet hospice qui ressemble à un sanctuaire de vieilles personnes dont la vie ne côte plus à l’argus de l’avenir ; sorte de casse humaine avec des espaces verts et une salle TV. Dans les couloirs, les pensionnaires n’attendent plus qu’une seule visite et parlent déjà au passé simple ou à l’imparfait. Comme le dit Bénabar dans sa chanson : « Ici, on profite du beau temps avant l’averse, on tue le temps avant l’inverse. »
Tous les ans à cette date, Emilienne saisit sur sa commode un petit miroir ovale. C’est la seule fois de l’année où elle accepte de voir son image plissée. C’est la seule fois de l’année où elle se maquille. « Elle dit que les années écrivent sur les visages mais que les ratures encombrent la page. Un trait sur son front pour chacun de ces garçons, ses paupières froissées : ses enfants qui s’en vont... » Décidemment, Bénabar a bien du talent ! Ce miroir lui réfléchit cette image douloureuse et ses lèvres qui tremblent perpétuellement comme si elle récitait, de manière incessante, les poésies de son enfance.

Quand ils viennent « trop » rarement la voir ; pneus de la Xantia qui crissent sur la castine, bâillements mal comprimés et coups d’œil furtifs sur les montres à quartz avant le sempiternel : « Bon, on va y aller nous ! On va te laisser te reposer et reprendre ta petite vie ! ». Tu parles, se reposer c’est bon contre la fatigue, pas contre la lassitude. Quand à reprendre une vie, même petite, cela semble bien délicat entre les repas à heures pré-établies par le règlement intérieur et les boudoirs trempés dans une tasse de thé. Quand ils viennent « trop » rarement la voir avec leurs parents, les petits-enfants d’Emilienne se poussent du coude et se tournent pour rire de ses lèvres qui bougent tout le temps. Pauvres petits cons dont les lèvres ne diront peut-être jamais « je t’aime ».
Peu importe, aujourd’hui, Emilienne a passé sa blouse neuve et attend son rendez-vous : sa fille aînée qui, comme tous les ans, va venir la chercher, coffre rempli de chrysanthèmes, pour l’amener au cimetière communal. Emilienne se rend compte de la tristesse de sa post-retraite ou de son prédécès qui ne sont ensoleillés que par un pèlerinage... dans un cimetière. Un nouveau cri de Monsieur Barraud l’aide à sortir de cette pensée pesante. Monsieur Barraud souffre de la maladie d’Alzheimer, mais on dit de lui qu’ « il n’a plus toute sa tête » avec la même fausse pudeur consensuelle et idiote dont on use pour appeler un chômeur un « sans emploi », un aveugle un « non-voyant » ou un mammifère décérébré un « présentateur de TF1 ». Atténuer la vérité en choisissant les mots : quel cynisme !
Emilienne va fleurir la tombe de son mari, dire du mal de ses anciens voisins du bourg, inonder ses enfants des mêmes anecdotes que l’année dernière à la différence qu’elles auront un an de plus. Elle racontera aux petits-enfants quelques bribes de ses voyages en enfance, son enfance. L’enfance, ce pays merveilleux que l’on a tous visité et dont on oublie peu à peu le chemin pour y retourner. Ce pays, fait de caresses, bisous, couleurs acidulées entourées de peluches souriantes. Ce pays où l’on apprend à souffrir par l’arrogance des grands qui balaient nos soucis de leur suffisance, « T’es trop petit pour avoir des soucis ! », un peu comme s’ils n’étaient jamais allés en enfance. Nos voyages en enfance s’exposent sur des photos qui vieillissent dans des cadres.
Emilienne connaît tout ça, va raconter tout ça à l’arbre généalogique dont elle est une racine. Puis, de retour dans sa chambre, « elle proposera un biscuit, ils diront "non", elle dira "si" ».

Sur un banc près du cimetière, Emilienne a remarqué une jeune fille brune avec novembre dans les yeux. Le garçon qui vient de quitter le banc a emporté dans une poche de sa veste bleue marine le sourire rose de la fille. Une histoire banale : un garçon qui, au hasard d’une rue, a retrouvé son premier amour, a cru qu’en dix ans rien n’avait changé. Il s’est persuadé que cet amour, que sa mémoire magicienne avait rendu si parfait, était encore possible. Alors, coup de fil à sa petite amie du moment, l’impitoyable : « Faut qu’on parle » et une ballade sous la pluie qui se termine sur un banc où il lui a dit :

Il fait automne sur le pays
Mon cœur est sous verre de gris
Mon âme s’est engourdie
Un arrière-goût de nostalgie
Triste et coloré
Comme une corbeille à fruits
J’ai revu la petite fille oubliée
Jupe plissée, queue de cheval
Comme dans la chanson de Voulzy
Ma puce, je t’aime
Mon trésor, je t’adore
Mon amour... je te quitte.

L’artiste peintre endormi
Du coloriage de ma vie
A ressorti ses crayons
Changé encore une fois
Elle et moi pour un « on »
Je ne suis même pas amoureux
Juste prisonnier du passé
A peine un peu plus heureux
Et je ne suis même pas désolé
Ma puce, je t’aime
Mon trésor, je t’adore
Mon amour... je te quitte.

Emilienne a essuyé les larmes qui déferlaient au coin de ses yeux, et plus tard, quand tout le monde sera reparti, avant le repas du soir servi à dix-huit heures trente, elle repensera à la fille triste du banc : Emilienne en herbe qui pleure aujourd’hui l’amertume d’une histoire d’amour manquée mais qui, dans un hospice, cajolera un jour le souvenir d’une histoire de la vie qui s’en va... sans politesse.

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Laroche · il y a
Bonsoir (j'écris à presque 23 h, ce soir…). Emilienne est une figure canonique de la littérature: la vieille dame un peu abandonnée à la maison de retraite. Ce n'est pas toute son histoire que vous racontez, seulement un fragment, mais un fragment fidèlement représentatif de toute sa vie. Votre récit a des qualités, il renferme des notations justes, alors qu'est-ce qui ne va pas? Avez-vous lu "La lettre", de Danielle Sallenave? C'est la même histoire, mais infiniment moins "carrée", moins "brutale" que la vôtre. Voyez, par exemple, la notation sur le présentateur de TF1, elle ne me paraît pas si judicieuse (non que je sois un propagandiste de Télé-Bouygues, c'est même une chaîne que je boycotte depuis plus d'un quart de siècle), peut-être parce que l'amplification qu'elle recèle ne cadre pas avec votre propos. Je ne me fais sans doute pas bien comprendre; dommage: il me semble que ce texte a des potentialités, à condition de choisir une autre tonalité.
Cordialement.
Marc Laroche

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Nicoadam8 · il y a
Merci pour ces encouragements mais aussi ces remarques instructives et constructives...
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