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Emile Marceau

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Korete

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Qualifié

— Votre nom ?
— Je... Je ne me rappelle plus.
De l’autre côté du guichet, une paire de lunettes épaisses se braqua sur lui, irritée.
— Vous ne vous rappelez plus de votre nom ?
Il baissa la tête. Que n’aurait-il pas donné pour disparaître dans un trou de souris plutôt que d’affronter cette pénible aberration ? Que la paire de lunettes accentuait, répétant avec insistance :
— Vous ne vous rappelez plus de votre nom ? Mais dans ces conditions, comment voulez-vous que je remplisse votre dossier ?
— Je ne sais pas... Je m’étais dit...
— Vous vous étiez dit ? Par contre vous ne vous étiez pas dit que vous me feriez perdre mon temps.
Non, il ne pouvait pas rester sur un échec aussi ridicule. Il avait fait un tel voyage pour se retrouver devant ce guichet. Il ferma les yeux, pressant les paupières l’une contre l’autre. À s’en faire mal. Son nom ? Qui était-il ? Il se souvenait...

Il ne se souvenait pas à proprement parler. Quel âge avait-il lors de cet événement ? Un an et demi, deux ans peut-être. Mais des images venaient encore le heurter lorsque fatigué, il frôlait les frontières de l’inconscient.
C’était une radieuse journée d’été. Un bambin – était-il possible que ce fut lui ? Il ne se reconnaissait pas – jouait dans une prairie irisée de coquelicots. Des papillons virevoltaient. Plus loin, au fond du décor, une jeune femme en robe bleue, étendue sur une couverture, surveillait l’enfant tout en lisant un roman.
Les papillons aux couleurs merveilleuses l’avaient ravi dans un premier temps. Mais leur ballet avait fini par lui paraître monotone. Loin là-bas, sur la couverture, la jeune femme lisait toujours sans se préoccuper de l’ombre des grands arbres qui peu à peu lui mordait les chevilles, remontait le long de ses jambes et lui dévorait le ventre.
« Maman ! Maman ! »
Etait-ce sa mémoire d’adulte qui ajoutait cet appel ? Un an et demi ou deux ans ? Peut-être beaucoup moins en fait. Est-ce que l’enfant savait parler ?
« Maman ! Maman ! »
Appel ou pas, la jeune femme n’avait pas relevé la tête. Sa lecture l’accaparait complètement.
Au milieu des papillons, un insecte incroyable, un insecte qu’il n’avait jamais vu, s’était posé sur une fleur. Un étonnant vrombissement le secouait. L’enfant curieux voulut saisir le petit corps noir strié de jaune.
« Maman ! Maman ! »
Ou des pleurs. L’adulte n’aurait su le dire mais il sentait encore sur sa peau rougie la première expérience de la douleur.

Quelques années plus tard, ou peut-être un siècle plus tôt, ou encore simultanément, qui pouvait affirmer que le jeune homme qu’il voyait à présent sur l’écran de ses yeux clos était la même personne que l’enfant jouant au milieu des fleurs ?
Un jeune homme donc. Entrant chez un fleuriste.
— Monsieur désire ?
Pivoine. Rouge pivoine. Et qui se décompose au moindre souffle de vent. Comme une pivoine.
— Je voudrais...
Un clin d’œil du commerçant.
— Chut ! Ne vous embrouillez pas. J’ai deviné. Et croyez-moi, dans une telle situation, il vaut mieux garder l’esprit clair.
— C’est que...
— Ne dites rien. Je sais ce qu’il vous faut. Vous voulez l’épater. Mais un trop gros bouquet lui paraîtrait tape-à-l’œil, prétentieux, à la limite de la goujaterie. Vous êtes timide, hésitant, discret. Ce n’est pas un défaut. Pourquoi le cacher ? Une seule fleur suffit. Mais quelle fleur ! Une rose qui exprimera toute la grandeur de vos sentiments.
Le fleuriste lui désigna une rose rouge comme les coquelicots, tendre comme eux, mais pourtant plus solide.
— Prenez celle-là.
Tout en emballant la fleur dans la cellophane, le fleuriste poursuivit :
— Je vous conseille de lui remettre en main propre. Mais si vous n’osez vraiment pas, déposez lui devant sa porte en n’oubliant pas d’écrire votre nom sur l’étiquette.
Son nom ? Son nom ? Il devait encore le connaitre alors. Pourtant, il ne l’avait pas écrit et quelques jours plus tard, il l’avait vue se promener main dans la main avec un homme qu’il avait trouvé épouvantablement vieux.
Et son cœur avait implosé.

— Si tu m’embrasses sur la bouche, je te dirais un secret.
La voisine. Une dizaine d’années. Un sourire d’ange pour une petite fille bien délurée.
Quel âge avait-il lui-même à ce moment-là ? Un peu plus jeune qu’elle. Et beaucoup plus timide. Complètement introverti en fait. Un secret ? Il voulait le connaitre, bien sûr, il était tellement curieux. Mais embrasser une fille sur la bouche ? Il ne pouvait se représenter la chose sans être emporté dans un tempétueux vertige. Sur ses joues éclatait le stigmate écarlate de la honte. Il était plus tétanisé encore que lorsque l’institutrice l’envoyait au tableau pour réciter un poème qu’il savait pourtant par cœur.
— Alors ? Tu viens m’embrasser ou pas ? Tu veux le connaitre mon secret ?
— Oui mais...
Elle l’avait saisi brusquement par le poignet, l’attirant à elle et pressant ses lèvres sur les siennes.
— C’est quoi ton secret ?
Elle avait éclaté de rire. Je t’ai bien eu, hein ? Il en fallait certainement plus pour lui arracher un secret à celle-là.
Un an plus tard, elle lui faisait encore miroiter une révélation extraordinaire. Mais là, elle avait guidé ses mains sous son tee-shirt où pointaient deux intrigantes petites collines. Et ce n’est plus de la honte qu’il avait alors senti poindre mais un délicieux malaise.

Il avait décidé de suivre des études de philosophie. De quoi est fait un être humain ? D’une identité ? D’une superposition d’expériences reliées par le fil ténu d’un corps en constante évolution, croissance puis déliquescence ? D’une histoire où le passé, le présent et l’avenir ne se coordonnaient sur aucune base logique ? De sentiments et d’opinions que rien non plus ne fixait dans le temps ?
C’était le sujet qui le passionnait le plus, le sujet auquel il voulait consacrer sa thèse.
— Vous avez choisi un thème difficile.
— C’est la question qui me taraude depuis que je suis capable de réfléchir. Je donnerais ma vie pour trouver une réponse et recomposer en un ensemble cohérent tous ces « moi », tous ces petits morceaux de puzzle qui s’éparpillent autour de chaque être humain.
— C’est ambitieux. C’est bien. C’est bien. Je lirai vos travaux avec plaisir.
Il avait étudié d’arrache-pied. Il avait fureté des heures et des heures dans les bibliothèques, avait souvent trouvé le sommeil au petit matin, la tête dans un livre, avait interrogé au moins une centaine de personnes pour connaitre la vision d’autres sur le sujet. Il avait écrit, raturé, arraché, recopié, jeté à la poubelle. Puis recommencé. Il avait pleuré. Oh oui ! Il avait pleuré. De rage et d’impuissance.
Avait-il réussi à mettre un point final à tout ce travail ? À présent qu’il cherchait désespérément dans ses souvenirs simplement sa plus stricte identité, il s’apercevait également qu’il aurait été incapable de ranimer tous les événements de sa vie d’étudiant. Il aurait été incapable de répondre à cette question de base : avait-il décroché son diplôme ?


Il avait été garçon puis il avait été homme. Il avait été femme, peut-être, aussi. Il venait de surprendre dans son cerveau l’envie de savoir ce qu’il aurait pu être s’il avait été « elle ».
Il se rappelait, oui, il se rappelait même parfaitement ce bal masqué. Il était d’une carrure très fine. Il mesurait à peine plus d’un mètre soixante dix. Enfilant une robe, avec une perruque, les joues bien rasées, le visage juste agrémenté d’un léger maquillage – il n’était pas tombé non plus dans l’écueil outrancier de garnir un soutien-gorge d’un arsenal de paires de chaussettes, il s’était contenté d’une poitrine minuscule, plus vraie que nature.
— Oh ! Bonjour Joséphine ! Mais tu n’es pas déguisée !
Joséphine. Bien sûr. Les convives allaient le confondre avec sa sœur. Il avait feint d’être enroué pour ne pas se trahir par une voix trop masculine.


Il avait atteint l’âge de la maturité puis il avait été vieux. Enfin, il lui semblait, il n’en était plus très sûr. Sous ses cheveux blancs, la sénilité avait certainement broyé ses derniers instants, vouant les ultimes souvenirs au néant.
Il avait été vieux très probablement. Mais les événements qui s’étaient produits alors n’avaient pas marqué sa vie. Sa vie ? Pouvait-on parler de vie lorsque plus rien ne faisait vibrer les cordes de la mémoire, lorsque plus rien ne marquait d’un sceau durable l’âme émue ?
Avait-il vécu réellement ? Avait-il découvert la sérénité de l’âge ? Avait-il cueilli les dernières fleurs d’automne sur les lèvres de sa compagne ? Avait-il penché son sourire sur le berceau d’un petit-fils ?
Une migraine épouvantable morcelait son cerveau. Tant de questions auxquelles il était incapable de répondre.
Avait-il vécu réellement ? Avait-il été vieux ?

— Votre nom ?
On lui avait déjà posé cette question tant de fois, pour remplir tant de dossiers.
Et là encore :
— Votre nom, monsieur ?
Il avait répondu après un léger silence. Il avait répondu bien sûr. Et pendant que son interlocuteur lui posait d’autres questions, date et lieu de naissance, adresse complète, taille, pointure..., il entendait encore les bribes de la conversation qu’il avait eue le matin même dans la cage d’escalier de son immeuble.
— C’est épouvantable ! répétait en boucle la concierge.
— Il fallait s’y attendre, madame Raymond, avait dit le locataire du premier, un petit bourgeois bien pensant.
— C’est épouvantable !
— Mais rassurez-vous. Nous avons un bon gouvernement qui maitrise la situation. Tout rentrera bientôt dans l’ordre, avait ajouté la femme du petit bourgeois d’un ton enjoué, comme si elle vantait les mérites d’une lessive ou d’un produit vaisselle.
— Et puis, cela va relancer notre économie, reprit le petit bourgeois, philosophe.
— C’est épouvantable ! C’est reparti comme en... C’est épouvantable !
Il descendait l’escalier, arrivant dans la discussion comme un cheveu sur la soupe.
— Qu’est-ce qui est épouvantable, madame Raymond ?
Il aimait bien madame Raymond. Tout en elle correspondait aux critères de la ménagère de cinquante ans mais une gentillesse infinie émergeait avec une telle évidence de son être qu’elle ne pouvait susciter que de la sympathie. L’homme et la femme du premier, en revanche... Il se contentait de les saluer courtoisement lorsqu’il les croisait.
— On voit que vous ne lisez guère les journaux, avait lancé l’homme d’un ton sarcastique.
— C’est épouvantable !
Madame Raymond restait bloquée sur la même rengaine. L’homme du premier condescendit à donner des explications :
— Nous sommes au bord d’une guerre mondiale. Tous les jeunes hommes sont réquisitionnés et doivent se présenter à la mairie.
— C’est épouvantable ! Mon fils qui n’a que vingt-trois ans.
L’homme du premier l’avait regardé, comme s’il voulait lui transpercer les yeux, l’air inquisiteur.
— Et vous-même, quel âge avez-vous ?
Il n’avait pas répondu. Il s’était soudain senti plus usé qu’un centenaire. Ses jambes ne le portaient plus. Ses neurones, encore pleins de la nuit blanche qu’il avait passée sur sa thèse, se rétractaient comme compressés. Son cerveau était au bord de l’implosion.
— Hein ! Quel âge avez-vous ? avait répété l’homme, retranché derrière le visage marqué d’un quinquagénaire.
Vingt-quatre ans.


— Alors votre nom ? Toujours pas ?
Non, vraiment, il ne se rappelait plus. Qui était-il donc ?
— Ecoutez monsieur. Je n’ai pas que ça à faire. J’ai un bataillon entier qui m’attend.
Des boules de feu disloquaient sa mémoire.
— Par les temps qui courent, vous n’êtes pas le seul à avoir explosé dans les bombes. Alors si vous ne savez plus...
Si, il se rappelait à présent.
Il était...
En mille morceaux.

PRIX

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Ratiba Nasri · il y a
Un texte magnifiquement écrit avec une très belle chute. Merci.
Une invitation à lire ma nouvelle 'Le tisseur de rêves' en finale du Grand Prix.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-tisseur-de-reves-1 Merci d'avance.

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Korete · il y a
Merci pour votre passage et votre commentaire
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Claire Dévas · il y a
Belle ecriture et finesse d'esprit. Merci pour ce moment de lecture :-)remettez qu'à mon tour je vous invite dans mes mots en finale :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/droit-de-cite-1

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Elena Hristova · il y a
la chute est très explosive, cela m'a bien marré.
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Korete · il y a
Explosive, c'est le cas de le dire. Merci pour votre passage.
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Yann Suerte · il y a
Touché par votre texte... Bravo. Si vos pas vous y perdent, je vous invite à visiter mon "atelier". Belle journée
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Korete · il y a
c'est toujours surprenant de recevoir un commentaire pour un texte mis en ligne depuis longtemps, mais ça fait toujours plaisir. merci pour votre passage
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Yann Suerte · il y a
je suis nouveau depuis 20 jours. je découvre au gré de mes lectures.
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Alain Adam · il y a
Mon vote pour une belle écriture!
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Caiuspupus · il y a
Vous avez une très belle écriture. +1
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Korete · il y a
Merci pour votre passage
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Richard · il y a
"emile marceau" ou "et mille morceaux " c'est très touchant ce récit, écrit comme un puzzle, sorte d’autopsie cérébrale posée sur une feuille blanche...
mon vote
invitation dans "mon château" c'est ma 1ere nouvelle, une auto-bio... en finale.

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Korete · il y a
Merci pour ce commentaire qui résume vraiment l'esprit que j'ai voulu donner à ce texte.
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Nastasia B · il y a
J'aime.
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Korete · il y a
Merci
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Lammari Hafida · il y a
Passionnante lecture! Mon vote Je vous invite à lire mon texte en compétiion sur ma page et merci
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Cétacé · il y a
Parfois j'ai la mémoire qui flanche, j'me souviens plus très bien... vous m'avez dévoilée, Emile. Mon vote un peu tard, mais mieux vaut tard que ...
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Korete · il y a
Que jamais, en effet et j'ai apprécié votre commentaire
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