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Emile Guillot, poilu

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Mariolga

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Le garde champêtre était entré dans la cour de la Ferrière. Il avait posé son vélo contre le mur de l’étable. Des moucherons et des particules de poussière voletaient dans les rayons du soleil couchant qui pénétrait par la porte du fond. On entendait le bruit régulier des grandes mâchoires qui broyaient les brassées d’herbe odorante dont Berthe avait rempli les mangeoires pour que les douze vaches se tiennent tranquilles pendant qu’elle les trayait. On entendait le bruit tout aussi régulier du lait qui giclait dans le seau, de plus en plus étouffé à mesure que le seau se remplissait. Puis un bruit de cascade indiquait que le contenu du seau était versé dans un bidon, et ça reprenait, toujours aussi régulièrement. Parfois, une des vaches se grattait le flanc du bout d’une corne et l’on entendait sa cloche tinter. Le garde champêtre avait attendu dans l’encadrement de la porte que Berthe ait terminé. Quand elle avait chargé les lourds bidons sur la brouette, il s’était avancé et avait fait rouler la brouette jusqu’à la laiterie, à côté du bassin de la fontaine. Il avait demandé où j'étais. Je finissais de moissonner à la Sablonnière. Je n'étais pas rentré avant la nuit. Le lendemain, on commencerait à faucher du côté des Essarts en laissant aux femmes le soin de battre à la Sablonnière. Il avait remis à Berthe un ordre de mobilisation en disant qu'il fallait que je sois demain à 8 heures à Coulommiers avec un cheval et son harnais pour tirer une carriole. C’était affiché depuis hier à la porte de la mairie mais comme il ne m’avait pas vu, il était venu me le porter : c’était la guerre.

Quand elle avait entendu le bruit de la porte, la petite Céline s’était mise à pleurer. Berthe l’avait prise dans ses bras, s’était assise dans le fauteuil qui se trouvait dans l’embrasure de la fenêtre. Elle avait sorti un sein de son chemisier léger. Céline s’était emparée goulument du téton pour ne le relâcher qu’une fois repue, un sourire béat aux lèvres. En chantonnant doucement, Berthe avait changé sa couche souillée avant de la reposer dans son berceau. Puis elle était ressortie. Dans la laiterie, elle avait filtré et emprésuré le lait, avait lavé le seau et les bidons dans le bassin de la fontaine. Rapidement, elle avait fermé la porte du poulailler, avait distribué de l’herbe fraiche et de l’eau aux lapins, était passée au jardin prendre un poireau, avait déterré quelques carottes et des pommes de terre et était revenue à la maison pour raviver le feu de la cuisinière et faire chauffer l’eau d’une marmite dans laquelle elle avait jeté les légumes épluchés et un morceau de lard. Pendant que la soupe cuisait, elle était allée dans la chambre et avait préparé un paquetage de vêtements. Elle y avait glissé une photo de Céline qui venait d’avoir six mois.

Lorsque j'étais rentré, la nuit était tombée depuis longtemps. J'avais lu l’ordre de mobilisation en mangeant ma soupe et j'étais allé me coucher sans un mot. J'avais quarante et un ans. Je pensais bien que j'échapperais à cette mobilisation. Ce n’est pas que je n’étais pas un bon patriote, mais là, on était en pleines moissons ! Pourtant le lendemain, mardi 4 août, à huit heures, je m’étais présenté avec mon cheval à la caserne de Coulommiers et j'avais été incorporé dans le 5ème bataillon, 19ème compagnie du 276ème régiment d’infanterie commandé par le Capitaine Guérin, 4ème section commandée pas les Lieutenants Péguy et De La Cordillère, le Sous-lieutenant Hamelin, le Sergent Boudon. Dans la 16ème escouade commandée par le Caporal Bury, il y avait les soldats Blondet, Cain, Courtalier, Duffour, Deynard, Lagandier, Lalot, Langlois, Michot, Mattey, Pariot et moi, Emile Guillot. Ce régiment, c’était un régiment d’infanterie territoriale, des « Pépères » comme on nous appelait, nous les « vieux » soldats de quarante à quarante cinq ans, le Lieutenant Péguy nous expliqua que les régiments de réserve seraient employés à des travaux de terrassement, d’entretien de voies ferrées, de creusement de tranchées, de défense de places fortes, de ponts, ils auraient aussi à nettoyer les champs de bataille, à récupérer du matériel, des armes, les soldats blessés, le bétail égaré, à enterrer les cadavres, garder les prisonniers et assurer le ravitaillement.

J'avais reçu dans mon paquetage une capote gris de fer bleuté à deux rangées de boutons, une veste bleue horizon, un pantalon rouge garance avec ses bretelles, une chemise en flanelle, un caleçon court et un long, un képi, une cravate, deux mouchoirs, un ceinturon, une ceinture de flanelle, des bandes molletières, une paire de brodequins et une paire de souliers. Il y avait aussi un havresac avec une armature en bois et diverses sacoches contenant le nécessaire pour l'entretien des habits, des chaussures et des armes, une musette pour la gamelle, le quart, le bidon, les couverts et la ration de base (24 biscuits, 2 boites de viande, 160g de riz ou haricots, 40g de sucre, 42g de café), un fusil Lebel modèle 1886/93 à baïonnette, avec une bretelle pour le porter et des munitions bien rangées dans trois cartouchières en cuir accrochées à un ceinturon, un masque à gaz du modèle ARS 17, un bracelet d'identité en maillechort avec mon nom et mon matricule, les écussons de mon bataillon et les insignes de mon grade, simple soldat. C'était lourd, très lourd à porter. Comme tous les autres, j'avais été pris en photo à la caserne et je l’avais aussitôt envoyée à Berthe. Le lieutenant avait été rassurant, nous appartenions à un bataillon de réserve qui ne participerait pas directement aux combats. Pour ma part, j'avais été affecté à la popote et mon cheval tirerait la roulante de la section. Nous étions deux de la même escouade pour faire à manger pour les 60 hommes de la 4ème section du Lieutenant Péguy. Dès la caserne de Coulommiers, j'avais commencé à peler les patates en espérant bien y rester mais le mardi 10 août 1914, à cinq heures du matin, le 276ème quittait ses cantonnements pour se rendre à la gare où on s’était entassé à quarante hommes et huit chevaux par wagons à bestiaux en direction de St Mihiel. Puis on avait continué à pied jusqu’à Loupmont. Là, jusqu’au 15, pendant que les autres creusaient des tranchées, je ramassais du bois pour entretenir le feu de la roulante. Toute la journée du 15, le canon s’était fait entendre et le 16, à 6 heures du matin, on partait pour Nonsart, à 18 kilomètres de là. On était arrivé à midi. Pendant deux jours, ils avaient creusé sous un soleil de plomb jusqu’à ce qu’un orage éclate enfin. Moi, je faisais tous les jours le rata, la soupe, avec Désiré Cain, un agriculteur comme moi, mais lui, il était d'Aulnoy. D'abord, on faisait chauffer de l'eau pour le café qu'un gars de l'escouade venait chercher dans les bidons. En général, il en fallait trois ou quatre par escouade. Il prenait aussi le pain. Ensuite, on allait avec le cheval chercher le ravitaillement quotidien à l'arrière. En revenant, on relançait le feu dans la roulante pour faire bouillir l’eau et la barbaque. En fin de cuisson, on y jetait du riz, des pâtes, des fayots ou bien des patates, selon ce qu’on avait touché. Pour cuisiner une aussi grande quantité dans une grande gamelle directement sur la flamme, il fallait touiller en permanence, ça attachait vite dans le fond et le tout était plus ou moins cuit. Le résultat était invariablement un paquet caoutchouteux, gluant et compact. Seuls les premiers servis mangeaient chaud. Chaque soldat avait droit aussi à un pain, du fromage et un quart de litre de vin. Jamais je n’avais mangé autant de viande, chez nous, il n'y avait qu'un morceau de lard, pour le goût, dans la soupe de légumes ! Seuls les repas pour les sous-officiers ou officiers étaient de meilleure qualité parce qu'on les faisait cuire dans une plus petite gamelle posée sur la plaque de la roulante.
Le 18 août, à 6 heures du matin, on était parti en avant-poste à huit kilomètres de la frontière belge. C’était ce jour-là que j'avais vu le premier soldat prussien prisonnier. Il s’était jeté sur du pain qui pourtant était dur et moisi. On avait passé la nuit dans une salle décorée de guirlandes qui ne faisaient guère penser à la guerre malgré le grondement des canons. Mais, à trois heures du matin, huit hommes de l’escouade partirent en reconnaissance avec le Caporal Bury et... ils avaient passé la nuit à tourner en rond dans une forêt !
Pendant trois soirs, les 20, 21 et 22 août, le grondement du tonnerre avait pris la relève des canons. Il avait plu des cordes et tout le stock de pain était trempé. Le 23, une patrouille avait entendu les premiers coups de fusil des allemands sur l’autre rive de la Moselle. On avait marché 34 kilomètres, avec dans le ventre juste un café et un reste de soupe de la veille allongé d'eau, sans le moindre morceau de pain, pour arriver à la caserne de Pont à Mousson et dimanche 24, on avait eu pour la première fois quartier libre en ville. Le moment de détente n’avait pas duré bien longtemps car à une heure du matin, l’alerte avait été donnée et on était parti précipitamment pour une marche forcée de 42 kilomètres. On était sur le flanc droit des troupes, en première ligne donc, et on avait subi des pertes importantes. Le grand Michot avait été blessé. En arrivant à Hadonville où on avait bivouaqué, on pouvait voir Mars la Tour qui brûlait et les projecteurs de Metz qui cherchaient les avions ou les dirigeables dans le ciel. Le 26 août, on s'était retrouvé en cantonnement à St Maurice où plus de 6000 hommes de l’artillerie étaient regroupés. Le 27 août, on avait reçu l’ordre de repli à St Mihiel pour prendre le train. On était passé à Chalons, Reims et Soissons pour s’arrêter à Tricot et rejoindre Conchy à pieds. Là, alors qu’on pensait que les allemands étaient à Lille, on avait appris qu’ils étaient à Péronne, c'est-à-dire à moins de 40 kilomètres !
Le 30 août, ce fut vraiment le baptême du feu, le canon crachait, tout proche. Chaque homme, moi compris, avait reçu cinq paquets de cartouches. La compagnie avançait en première ligne puis se replia derrière l’artillerie, neuf batteries de front. Mais des avions passaient et laissaient tomber des bombes. Les obus fusaient au dessus de nos têtes. Les boches étant supérieurs en nombre, on avait dû reculer. J'avais la sensation d’évoluer en pleine pagaille. La Croix Rouge soignait les blessés au bord de la route sans les évacuer, beaucoup de pépères n’en pouvaient plus et s’arrêtaient en cours de route. Le Capitaine Guérin avait réquisitionné une voiture dans un village et beaucoup de soldats y avaient déposé leurs sacs dont l’armature en bois leur blessait le dos, mais la voiture s’était perdue. Il était impossible de se passer des sacs qui servent de protection quand on se déplace à découvert alors il avait fallu envoyer 6 hommes à sa recherche. Dans la pagaille, les régiments se mêlaient. À Liancourt, non seulement on n’avait pas retrouvé la voiture, mais on avait perdu le reste du régiment ! L’état major nous a autorisé à coucher chez l’habitant, enfin, dans des maisons vides car la ville avait été désertée, mais dans un vrai lit et on avait même pu se laver ! On avait retrouvé le régiment à Bettancourt le 1er septembre et le camarade Pariot avait retrouvé les sacs en passant à Ravenel.
Ce soir-là, lorsque j'étais venu porter la soupe du Lieutenant Péguy, je l’avais trouvé en train d’écrire. Je m’étais excusé de le déranger. Il était préoccupé et avait l'air infiniment triste. Il avait retiré ses petites lunettes rondes et s'était frotté les yeux. Le Lieutenant était un homme d’un abord agréable, doté d'une autorité naturelle, qui avait toujours un mot gentil pour chacun de ses hommes. Il m'avait dit que dans la vie, il était écrivain. En évoquant la guerre précédente, celle de 70, il avait écrit un poème qu'il venait de recopier et il m'avait demandé si ça me ferait plaisir qu’il me le lise.

Heureux ceux qui sont morts Heureux ceux qui sont morts
Pour la terre charnelle. Dans un dernier haut lieu
Mais pourvu que ce fut Parmi tout l'appareil
Dans une juste guerre. Des grandes funérailles.

Heureux ceux qui sont morts Heureux ceux qui sont morts
Pour quatre coins de terre. Car ils sont retournés
Heureux ceux qui sont morts Dans la première argile
D'une mort solennelle. Et la première terre.

Heureux ceux qui sont morts Heureux ceux qui sont morts
Dans les grandes batailles. Dans une juste guerre
Couchés dessus le sol, Heureux les épis mûrs
À la face de Dieu. Et les blés moissonnés.

J'en avais été tout retourné. Les larmes m'étaient montées aux yeux en pensant à mes moissons que je n'avais pas faites. Pour me réconforter, il m'avait tapoté l'épaule, avait soigneusement plié la feuille sur lequel était écrit son poème et me l'avait tendu.
Le 2 septembre, ça faisait deux jours que nous n’avions pas été ravitaillés. La soupe était claire, faite de quelques boites de singe et d’une bouillie de betteraves ramassées dans les champs. Certains camarades avaient tellement faim qu’ils arrachaient le pain des mains des gens qui restaient dans les villages. On avait traversé l’Oise sur un pont de bateaux. On pouvait voir les obus s’abattre sur la ville que les habitants fuyaient, se mêlant aux soldats. Le Capitaine Guérin avait donné l’ordre de repli par la forêt de Chantilly, pour éviter d’être faits prisonniers par les boches tout proches. Après trois heures de repos, on avait repris notre marche jusqu’à Villeron. En trois jours, sous les obus et une chaleur torride, on avait parcouru 150 kilomètres. Tous les villages qu’on traversait avaient été pillés et Villeron avait été entièrement saccagé sans qu’on puisse dire si c’était du fait de l’armée française ou de l’armée allemande.
Le 4 septembre, la journée fut assez calme et le soir, à Vemart, il y eut un diner au champagne pour les gradés, un sergent en avait « trouvé » dans le village de Plailly.
Le 5 septembre, en allant de Villeroy au Plessis l’Evêque, on était tombé dans une embuscade dans la plaine dominée par les collines de Montgé et de Monthyon tenues par les allemands. Pour couvrir le repli de la brigade marocaine qui évoluait sur notre flanc droit, on avait reçu l’ordre de prendre, à la baïonnette, la colline de Monthyon. Les allemands fusillèrent l’un après l’autre tous les soldats qui tentaient l’ascension à découvert. Pour nous encourager, le lieutenant Péguy regarda sa montre gousset et nous dit : "Il est 17 heures 20. À 18 heures, la colline sera à nous !" Il avait brandi son fusil en criant "En avant" et était tombé, une balle en plein front. D'autres gradés, le Capitaine Guérin, le Lieutenant de La Cordillère tombèrent aussi à côté de 8 compagnons de l'escouade du Caporal Bury, pris entre les tirs croisés des allemands et de l’artillerie française. Avec les 3 autres hommes de l’escouade qui restaient, le Caporal Bury nous avait donné l’ordre de nous cacher dans un fossé et d’attendre la nuit pour ramener les blessés et les morts. J'avais moi-même creusé la tombe et enterré mon ami et compagnon Cain.
Ce jour-là, le 5ème bataillon du 276ème et en particulier la 19ème compagnie, perdit les trois quarts de son effectif avec trois de ses quatre officiers et cent cinquante hommes de troupe. En se sacrifiant, elle avait obligé les allemands à un repli, au point le plus proche de Paris et les avaient arrêtés dans leur progression. Après le combat, il ne restait plus que cinquante hommes. Le 6 septembre, on avait reçu de la nourriture. On n’avait rien eu depuis deux jours. Je n’avais pas le cœur à préparer seul le rata. Le Caporal Bury avait demandé à Langlois de prendre la place de Cain. On eut l’ordre de se rendre à Barcy, au nord de Meaux. En route, on put constater, en voyant des cadavres, des pièces d’artillerie et des caissons abandonnés, que l’ennemi avait eu aussi de sérieuses pertes. Sous le commandement d’un sous-lieutenant de chasseurs à pieds et couverts par l’artillerie française, on finit par prendre Monthyon, aux côtés des Marocains dont la division était sur notre droite.
Le 7 septembre, les compagnies furent regroupées sous le commandement du Capitaine Claude Casimir Perrier, le fils de l’ancien Président de la République, qui était Lieutenant d’une autre compagnie du 276ème. La troupe toucha des vivres et opéra un mouvement en arrière. Le plus difficile, ce fut de repasser devant les cadavres des copains qui n’avaient pas encore été tous enterrés.
Le 8 septembre, on avait bivouaqué de nouveau à proximité de Barcy, mais il n’y avait pas d’eau. Avec Langlois, on était parti à la recherche d’une source. Les allemands devaient avoir eu la même idée. Eux, ils étaient quatre. Ils abattirent Langlois qui marchait en premier. Moi, avec un bidon dans chaque main, je n’avais pas eu le temps de prendre mon fusil alors ils me firent prisonnier. Ce soir-là, la soupe des boches avait cuit dans une eau française transportée par un soldat français. On m'envoya en Allemagne, dans une ferme à côté de Darmstadt où je remplaçai le soldat venu se battre et peut-être mourir dans une tranchée en face de la mienne.
Je m’évadai dans le courant de l’été 1918. Je partis à pieds sur les routes allemandes, marchant la nuit, me cachant le jour, volant ma nourriture. J'arrivai à la Ferrière le 3 février 1919, une semaine après l’anniversaire des 5 ans de Céline. Elle jouait dans la cour et vint se réfugier dans le giron de Berthe en hurlant lorsqu’elle vit cet homme sale et hirsute s’approcher. Quant à Berthe, elle m'interdit purement et simplement d’entrer. Elle fit chauffer un grand chaudron d’eau. Elle m’emmena dans la laiterie inoccupée à cette période de l’année, me fit déshabiller, me tondit les cheveux, me rasa de près et brûla poils et vêtements au milieu de la cour. J'étais couvert de poux et de vermine. Lavé, étrillé et habillé de propre, j'avais dormi presque 2 jours d’affilée. Lorsque je voulus aller m’occuper des vaches, je fus surpris des modifications que je trouvai à l’étable. Il y avait 20 vaches, autant de veaux, des poules, des oies et des lapins en abondance. Le fenil était plein, les chats maintenaient les rats à bonne distance des sacs de blé, d’orge et de maïs. Berthe avait tout réorganisé, ré-agencé à sa façon. La gestion financière était prospère. Je me rendis compte que tout avait tourné et tournait rond et surtout, sans moi. Un jour, j'avais osé dire que finalement la guerre n'avait été ni trop longue ni trop difficile pour moi. Berthe m'avait foudroyé du regard, rétorquant que ça n'avait pas été le cas pour elle, qu’elle et toutes les autres femmes avaient travaillé dur, parfois même plus dur que des hommes pour fournir de la nourriture en abondance pour l’armée. Lorsqu'elle reçut un diplôme d'honneur lors d’une cérémonie au théâtre municipal de Coulommiers, j'eus un pincement au cœur.
J'avais le sentiment d’avoir perdu ma place de chef d’exploitation. Je ne trouvai pas non plus ma place de père après de Céline qui hurlait toujours autant quand elle me voyait. Je me réfugiai dans le verger, dont Berthe ne s’était pas du tout occupé en son absence. Je taillai, bouturai, replantai, j’agrandis tant et si bien que cinq ans plus tard, lorsque Céline eut l’âge d’entrer au collège, je proposai à Berthe, qui commençait à avoir des rhumatismes déformants, de vendre la ferme pour acheter, à Coulommiers, une maison avec un grand terrain où je pourrais faire du maraichage et planter des fruitiers. Et c’est ainsi que je regagnai ma place et fis la fierté de mes femmes en produisant de beaux fruits et légumes que je vendis sur les marchés.


Ce diplôme d’honneur est exposé au Musée de la Grande Guerre à Meaux.
Berthe et Emile GUILLOT sont mes grands-parents. Céline, ma mère, a fêté ses 100 ans en début d’année.
Je lui dédie ce texte, écrit d’après le carnet de bord du caporal Bury.

PRIX

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Zurglub · il y a
Bravo ! Bravo ! Bravo !
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Jarrié · il y a
Une page d'histoire et quel témoignage !. relaté simplement ,ce qui ajoute à son authenticité. Hommage à votre centenaire.
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Virginie Colpart · il y a
quel bel hommage à vos grand parents, fort bien écrit et documenté.
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