Embrasement

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Récits, romans, nouvelles m'ont toujours accompagné. Puis, lire ne m'a plus suffi, j'ai voulu passer de l'autre côté. Les ateliers d'écriture m’ont évité l'appréhension de la page blanche  [+]

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Les derniers rayons du soleil embrasent les crêtes rocheuses, un arbre agrippé au sommet, le haut d’un pierrier. En contrebas du replat herbeux où sont plantés tentes et marabouts, la vallée est plongée dans l’obscurité. Seuls quelques points lumineux scintillent. Cris, éclats de rire, voix stridentes retentissent. Les taches fuchsia, turquoise, blanches des polaires des gamins les plus frileux s’agitent dans la lumière grise du crépuscule. Le repas terminé, garçons et filles s’affairent à la préparation du feu de camp. Ils récupèrent des brindilles, entassent le petit bois, brisent des branches sèches, font rouler des bûches, construisent une pyramide. Une odeur de résine se mêle à celle de l’herbe piétinée.
On frotte une allumette, des boules de papier chiffonné s’embrasent. Des flammèches rampent le long des brindilles, hésitent, se faufilent, disparaissent. Le feu, encore fragile, semble ne pas vouloir prendre. Puis, une flamme surgit à l’arrière du bûcher, lèche l’écorce d’un rondin de bouleau, d’autres se dressent et engloutissent des branches sèches. Elles se propagent à l’ensemble de la pyramide. Plus rien ne peut les arrêter. Ça crisse, ça crépite, ça craque.
Assis devant sa tente, recroquevillé sur lui-même, Léo reste à l’écart du grand feu, des joyeuses bousculades, des piaillements de ses camarades. Quand on lui propose de participer à une activité, il répond : « J’aime pas les jeux collectifs. » L’insistance des moniteurs et du directeur est nécessaire pour qu’il accepte de jouer avec les autres. Seule la randonnée trouve grâce à ses yeux. Lorsque la longue file s’étire tout au long du sentier, il peut musarder, laisser libre cours à sa rêverie, loin des autres, loin de Cédric.

Le jour du départ, après un rapide baiser, sa mère a tourné les talons sans lui accorder un regard. Il est resté planté là, les yeux fixés sur elle. Quand le directeur l’a appelé, il a empoigné son sac à dos et, les yeux rougis, il a grimpé dans le bus en traînant des pieds. Pendant tout le trajet, il n’a pas décroché un mot. On avait l’impression de l’emmener à l’abattoir. Arrivé au camp, le directeur a rassemblé tout son monde. Liste en main, il a indiqué à chaque enfant dans quel groupe il est affecté.
− Léo Renaudin, groupe des Sioux avec Cédric...
Une fois les tentes et marabouts montés, le camp installé, le groupe des Sioux s’est retrouvé assis dans l’herbe face à Cédric, en short et débardeur, les muscles des bras saillants. Après leur avoir demandé de se présenter et indiqué quelques règles de bon fonctionnement, il leur a annoncé d’une voix grave :
− Un tournoi de foot inter-camps va être organisé. Nous allons constituer une équipe. Qui joue dans un club ?
Plusieurs mains se sont levées.
− Pour les autres pas de problème, il y aura les entraînements. Vous verrez, en quelques jours, vous arriverez à de très bons résultats. Un peu de cross, de l’échauffement, des exercices de passes...
Les enfants, le regard rivé sur leur moniteur, n’en perdaient pas une miette. Un seul, le visage tourné vers le ciel, suivait le vol d’un rapace.
− Léo, ça ne t’intéresse pas ce que je dis ?
Le gamin a tourné lentement la tête vers Cédric en étouffant un bâillement. Les yeux écarquillés, il a semblé découvrir la présence du moniteur. Un sourire s’est esquissé sur ses lèvres. « Je n’y crois pas, s’est dit Cédric, ce mioche est en train de se foutre de ma gueule ».
Les jours suivants, Léo ne montrant pas beaucoup d’ardeur à participer aux activités, Cédric l’a placé dans la tente des « traîne-savates ». Quand il en parle avec ses collègues, c’est ainsi qu’il nomme Ludovic, un enfant obèse et Lucas qui est affligé d’une légère claudication.

Après quelques jours d’entraînement, alors que les autres enfants étaient sous la douche, Cédric en a profité pour parler à Nico. Il lui a à voix basse :
− Nico, tu es un très bon attaquant, tu ne joues pas du tout personnel. Des gars comme toi, il en faudrait plus dans l’équipe.
Le visage du gamin s’est éclairé d’un grand sourire. D’une voix encore plus basse, le moniteur a continué :
− Je te nomme capitaine de l’équipe... C’est entre nous. Dans quelques jours je le dirai officiellement.
− Ouah ! C’est trop bien !
− Chut, Nico ! Pour le moment, c’est un secret.
Le gamin s’est aussitôt mis la main devant la bouche. Cédric lui a posé le bras sur l’épaule.
− Qu’est-ce que tu penses du gardien de but ?
− Léo ?... Ben, il laisse passer des balles.
− Donc on doit en trouver un autre. Es-tu d’accord ?
− Le directeur a dit, on ne peut pas mettre Léo ailleurs que dans les buts.
− Bien sûr ! Mais veux-tu perdre le tournoi ?
− Non... On s’en fout alors de ce que dit le directeur.
− Non, Nico, on ne s’en fout pas du directeur. Dès que tu seras capitaine, tu vas faire en sorte que Léo laisse sa place.
− Ça va pas ! Les autres vont dire que je me la joue p’tit chef.
− Ne t’excite pas, Nico ! Ce n’est pas toi qui va aller lui parler. Tu diras à tes meilleurs copains que Léo est un vrai branque. Tu t’arrangeras pour qu’ils le répètent. Un soir, quand vous serez tous sous la douche, tu lanceras discrètement la conversation sur le sujet puis tu laisseras parler les autres. Tu verras, Léo demandera lui-même à être remplacé.
Le gamin a hoché la tête.
− C’est pas con.
− Bon, va prendre ta douche maintenant, on en reparlera plus tard.
Alors que Nico se dirigeait vers la douche, Cédric l’a rappelé, le gamin est revenu sur ses pas.
− Tout ce que je t’ai dit, c’est entre nous. Je peux te faire confiance ? Tope-là !
Ils se sont frappés tous les deux la paume de la main. Nico a dit sur un ton solennel :
− Promis, juré, je ne dirai rien.

Du grand feu, il ne reste que quelques bûches à demi-carbonisées sur un lit de braises rougeoyantes. De minces filets de fumée s’élèvent dans la clarté blanchâtre de la lune. Chacun regagne sa tente. Quelques voix, des éclats de rires fusent. Au loin, le grondement sourd du torrent. Une silhouette grise glisse entre les toiles. Près de la cuisine, une lumière éclaire le visage de Cédric. Il pénètre dans le marabout du directeur. Celui-ci aime entendre le jeune homme narrer les quelques anecdotes croustillantes de la journée, attend avec impatience le dernier épisode de ses aventures amoureuses avec les monitrices. Sur ce dernier point, le directeur n’est pas dupe, Cédric invente beaucoup. Peu importe, il raconte à merveille et il est tellement drôle. Puis vient le moment de la sempiternelle récrimination. Pourquoi avoir placé Léo dans son équipe ?
— Ce gamin a mauvais esprit... Il démotive les autres... C’est injuste, j’ai déjà deux bras cassés... Les autres moniteurs sont mieux lotis..., martèle-t-il inlassablement. Ces jérémiades agacent au plus haut point le directeur qui estime avoir procédé à la plus juste répartition.
— Fiche-moi la paix ! Tous les soirs, tu remets ça. Les autres moniteurs ont eux aussi des gamins difficiles.
Cédric se dit mieux vaut ne pas insister, ce soir, le chef n’est pas à prendre avec des pincettes.

Le lendemain, les braillements du gros Ludovic réveillent le camp, sa console de jeu a disparu. La tente est fouillée, son duvet retourné, son sac vidé. Les recherches se poursuivent autour des cendres du feu de camp. Sans succès. Quelques heures plus tard, un bruit court comme un feu de paille.
— On a volé la console du gros.
Oui, mais qui ? Peu à peu, les regards se tournent vers Léo. Le directeur prend les choses en mains, il convoque Ludovic, Léo et Cédric séparément.
Le gros Ludovic ne cesse de renifler, des larmes roulent sur ses joues rebondies. Ses doigts boudinés triturent un kleenex.
— Arrête de pleurnicher comme un bébé ! Ta console ne s’est pas envolée, lui dit d’un ton sec le directeur.
Ce qui a pour effet de redoubler les pleurs, d’accentuer les hoquets. Impossible d’obtenir la moindre information. Il ne se souvient pas si la console était encore sous la tente après le feu de camp.
L’air buté, Léo ne desserre pas les dents. Puis, il parle par bribes.
— J’ai pas volé la console... Ludovic voulait plus la prêter... Jamais eu de console... Il voulait plus... Je l’ai pas prise...
Quant à Cédric, il prétend avoir aperçu Léo jouer avec la console pendant le feu de camp. Il y a quelques jours, il avait été obligé d’intervenir, Léo l’avait arrachée des mains de Ludovic. Le directeur lui rétorque :
− Une dispute entre gamins... Rien ne prouve que Léo l’ait volée.
− Je n’ai pas dit ça.
− Qui fait courir cette rumeur ?
− Aucune idée... En tout cas, les gamins sont très remontés contre Léo... Il n’y a pas de fumée sans feu.
− Il faut en avoir le cœur net. Nous allons lui demander d’ouvrir son sac.
On fouille le sac et le duvet de Léo, on passe ses vêtements au peigne fin. Pas de console. Pendant quelques jours, le feu couve toujours. Quand la rumeur est sur le point de s’éteindre, un nouvel élément de suspicion la relance : l’enfoiré a planqué la console à l’extérieur du camp. L’incendie, comme réactivé par une main experte, se propage à grande vitesse dans toutes les équipes. Le directeur est contraint de changer Léo de groupe et de tente. Ses nouveaux camarades ne lui adressent pas la parole, il mange seul dans son coin, ne participe plus à aucune activité.

Un matin, le nouveau moniteur de Léo se précipite dans le marabout du directeur, il déclare, le visage décomposé :
— Personne n’a vu Léo, ce matin.
Le gamin ne s’étant pas présenté au petit déjeuner, le moniteur est allé voir sous sa tente. Son duvet était en chiffon sur le matelas, des vêtements traînaient, son sac à dos ouvert gisait dans un coin. Léo avait l’habitude de se lever tôt et de faire quelques pas à l’extérieur du camp. Aujourd’hui, ses camarades ne l’ont pas vu partir.
Quelques heures plus tard, Léo n’ayant pas reparu, le directeur organise des recherches. Sans résultat. La gendarmerie est alertée. Les parents, un couple séparé, sont prévenus. Il y a plusieurs années que Léo ne voit plus son père. La mère, en vacances à La Réunion, ne semble nullement inquiète de la disparition de son fils.
— Il n’en est pas à sa première fugue, rétorque-t-elle.
Elle n’envisage pas un seul instant d’écourter son séjour.
Le capitaine de Gendarmerie informe le directeur que le camp risque d’être fermé dans les prochains jours. L’enquête révèle rapidement les nombreuses fugues de Léo, ses absences à l’école. En attendant sa conclusion, un sursis est accordé au directeur.

Dernier jour du camp, on plie les toiles, démonte les tubulures, roule les tapis de sol. Pas de nouvelles de Léo. Ludovic se présente devant le directeur, sourire aux lèvres, un sac plastique à la main. Il l’ouvre et sort la console.
− Où était-elle ?
− Entre les toiles intérieure et extérieure de la tente, sous une touffe d’herbe.
− Quand vous avez fouillé la tente, vous ne l’avez pas trouvée ?
− Elle n’y était pas. Il y a trois jours, il a beaucoup plu. L’eau est rentrée sous la tente. On a été obligé de relever la toile extérieure. Il n’y avait pas de sac plastique.
Le directeur s’empresse d’aller voir Cédric et lui montre la console :
− Qu’est-ce que tu dis de ça ?
Un instant d’hésitation, Cédric dit :
− Ca y est, elle est réapparue ! Où l’avez-vous retrouvée ?
− Ce n’est pas moi... Ludovic l’a découverte en démontant sa tente, entre les deux toiles.
− Incroyable ! Pourtant, on l’avait fouillée de fond en comble...
− En tout cas, Léo n’y est pour rien.
− Possible... Ce n’est pas sûr. Il a pu la déposer là après la fouille.
Le directeur fixe du regard Cédric.
− Bon. Admettons...

Des caisses, cartons, sacs sont empilés, les bagages ont été réunis. Là où tentes et marabouts étaient plantés, des rectangles d’herbe tassée d’un vert plus clair. En attendant que le bus arrive, un ultime match de foot est organisé. L’équipe de Cédric en affronte une autre. Assis en bordure du terrain improvisé, tous assistent au match. Le directeur reçoit un appel sur son portable. Après avoir raccroché, il annonce que Léo a été retrouvé. Il a erré plusieurs jours dans le quartier où il habite. Des voisins l’ont hébergé. Ne parvenant pas à joindre sa mère, ils l’ont emmené au commissariat. La DASS l’a pris en charge. L’air indigné, le directeur dit :
− Pauvre gamin... Il y a des gens, on se demande pourquoi ils font des gosses...
L’équipe de Cédric marque un but. Celui-ci hurle :
− Ouais ! Super !
Il s’élance sur le terrain, saute de joie, lève les bras, brandit les poings, court vers le gamin qui a marqué le but, le serre dans ses bras. Le directeur sourit.
− Quelle pêche, ce Cédric ! Tous les enfants l’adorent...

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