Embarqué !

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Scribouillard paresseux, Schizo-frère gémeau De Kickou de Babélio, Pour dire moi, il dit jeu, Heureux Philéliot, Quand il joue avec les mots  [+]

Où notre héros fait une étrange acquisition.

En ce début de matinée d’hiver, il se baladait le long de la Loire en direction de la brocante dominicale, ses deux gamins courant devant et faisant fuir les canards. Il aimait ce moment et ces lieux de calme et de rêverie, et venait régulièrement sur ce marché aux puces, même s’il y achetait que rarement. Il appréciait d’observer les outils, meubles et objets variés d’un autre temps de ce musée à ciel ouvert. Il discutait parfois avec les vendeurs et les clients âgés qui savaient, ou prétendaient savoir l’histoire de ces ustensiles d’antan. Il flânait surtout du côté des bouquinistes où son goût pour les voyages l’entraînait vers des « casiers » intitulés récits de voyages, guides touristiques ou romans d’aventures. Là, il feuilletait les vieux Guides Verts ou Bleus, les aventures du Commandant Cousteau dont les photos de la Calypso lui rappelait son enfance, ou les illustrés de l’époque coloniale aux photos jaunies d’une Afrique évanouie. Ce jour là, comme à son habitude, il ne cherchait rien de précis, pourtant son regard fut attiré par un objet singulier : une sorte de boite en carton garni de cuir qui avait la forme d’un bateau. Il le prit en mains. L’objet lui fit un étrange écho dans la mémoire, il le connaissait déjà, sans l’avoir jamais vu, il le pressentait. Il était décoré de motifs évoquant la navigation : ancres, compas, roses des vents qui étaient gaufrés et dorés sur le vieux cuir tendu. Il ouvrit la boite et trouva à l’intérieur la couverture d’un livret de quelques feuillets agrafés, le titre en était « Voyage, Voyages »
- Bel objet hein ! C’est quinze E ! - lui dit soudain le vendeur, le faisant sortir de son obscure rêverie.
- quinze œufs ?... Ah oui ! - Il réfléchit quelques instants, et proposa :
- à dix je le prends ! - «... »
- Finalement quinze euros ça ne fait que cent balles - pensa-t-il, son épouse ne serait peut-être pas très heureuse de son achat mais cet objet l’intriguait vraiment. Il retrouva ses enfants un peu plus loin à l’étalage d’un vendeur de jouets anciens, une petite voiture mécanique y était en démonstration. Mais son esprit trop accaparé par sa trouvaille, il décida de rentrer tranquillement chez lui.
Un peu plus loin, face au fleuve il s’assit sur un banc, les enfants observaient les cormorans pêcher, évaluant le temps de plongée et devinant l’endroit où les oiseaux réapparaîtraient. Il sortit l’objet-livre de son sachet pour l’étudier plus attentivement, et de nouveau il eut le pressentiment de déjà le connaître, une intuition étrange mais certaine qui le laissa songeur. Les quelques pages intitulées « Voyage, voyages » ne comportaient aucune date ni aucun auteur. C’était un texte en prose, un peu naïf, une sorte de long poème, dans un style désuet. L’histoire d’un long périple en des terres inconnues et habitées de peuples sauvages et colorés. Le cuir de la boite était assez usé et défraîchi, le papier du livret jauni, les agrafes rouillées et les caractères d’imprimerie ne dataient pas d’hier. Il estima que tous cela devait dater de la fin du dix neuvième siècle ou du début du vingtième. Il se promit de chercher à la médiathèque ou sur Internet les indices qui pourraient lui en dire plus.
Quant aux cormorans, ils restaient sous l’eau le temps de compter lentement jusque vingt et on ne pouvait deviner où ils ressortiraient.
Cependant il fallut se hâter de rentrer à la maison car l’averse menaçait.

Une bibliothèque bien remplie.

En arrivant à la maison, sa femme Barbara ne fut pas surprise de son achat et la joua magnanime, c’était une femme épatante. Il alla aussitôt ranger sa trouvaille dans la bibliothèque qui se situait dans une chambre au rez-de-chaussée, à l’arrière de la maison. Cette pièce était un petit capharnaüm qui servait de chambre d’amis, de bureau, de salle de jeux et donc de bibliothèque. Celle-ci était sa grande fierté, il l’avait fabriqué de ses mains. C’était en fait une vieille barque en bois vermoulu, trouvée au fond du jardin, parmi les roseaux et les iris, et qu’il avait restaurée et aménagée, en lui bricolant des planches horizontales, en la ponçant et en la vernissant. Debout sur deux grosses cales, elle mesurait plus de deux mètres et touchait presque le plafond.
L’idée de cette transformation lui était venue en parcourant un magasin de meuble Peu-Importe l’un de ces samedi après-midi plombé par l’activité « Shopping » : il était, lui aussi un homme magnanime et épatant. Dans ce magasin il avait repéré un petit meuble bleu et blanc, une armoire pour chambre d’enfant en forme de bateau, ce genre de meubles fabriqués en série par des travailleurs asiatiques sous-payés. L’idée était là, l’après-midi n’avait pas été totalement perdue. Aujourd’hui le contenu de la bibliothèque était aussi remarquable que son contenant. Il y avait là une somme hétéroclite d’ouvrages où se côtoyaient : Le Petit Prince, Blaise Cendrars, Corto Maltese ou Henry de Monfreid. Mais aussi des guides touristiques cornés et annotés, un dictionnaire « portable » de géographie datant de 1759 ou Le Tour de la France par Deux Enfants dont la première page comportait l’inscription maladroitement enfantine : « Pour mes 11 ans offert par pépé et mamie ».
Au cours des dernières années, la bibliothèque s’était bien remplie, elle était maintenant entièrement pleine. Pourtant l’étrange ouvrage découvert ce matin là, vint ce ranger en haut du meuble de façon parfaitement symétrique à la pointe de la barque, comme la clef de voûte d’une œuvre achevée. Il comprit alors qu’il avait effectivement rêvé de cet objet. Une prémonition faite lors d’une de ces siestes qu’il affectionnait particulièrement le week-end après un bon repas. En effet il aimait s’endormir dans le canapé en feuilletant un récit de voyage ou un roman d’aventure, et souvent sa femme le réveillait en plein soleil dans la savane africaine en compagnie d’Ernest Hemingway ou bien avec Michel Strogoff poursuivie par une horde de Tartares dans l’immensité sibérienne. Ce dimanche après le café, il s’endormi avec sur le nez un ancien numéro du magazine Géo consacré à la Sicile...
Un voyage, un vrai, était prévu pour le printemps prochain. Ensemble, ils commençaient à préparer leur séjour entre farniente et découvertes : piscine, Soleil et culture, nature et gastronomie. Les enfants voulaient voir les volcans et se baigner. Sa femme, elle, rêvait d’une grande piscine, d’une belle plage et, peut-être pour se donner bonne conscience, à quelques sites archéologiques. Lui ne savait pas ce qu’il voulait précisément, aussi il s’était fait une liste de livres sur le sujet, et pour l’heure il roupillait en songeant probablement à Ulysse ou aux premiers grecs accostant sur l’île hostile vers 700 avant Jésus-Christ.

Embarquement immédiat.

Ils arrivèrent à l’aéroport de Roissy sous une pluie battante, en espérant un printemps sicilien plus ensoleillé. Derrière leur hublot, les enfants s’étonnèrent qu’il n’y eu pas de pluie au-dessus des nuages.
- On dirait le pays du Père Noël - Dit l’un - Parce que toi, tu sais à quoi il ressemble, le pays du Père Noël ? - Non, mais je l’imagine.
Au-dessus des Alpes ils essayèrent d’apercevoir des chamois, en vain. Puis ce fut la Méditerranée où ils virent des baleines, ce n’était que des bateaux. A l’arrivée, la douceur sicilienne était au rendez-vous, les vacances commençaient bien.
Pendant ce temps les averses redoublaient sur le centre de la France. Le Massif Central, le Forez, le Limousin essuyaient des giboulées jamais vues de mémoire d’homme, leurs rivières abreuvaient la Loire qui n’en demandait pas tant. Quelques jours à ce régime et elle commençait à grossir, à déborder par endroit. Des digues, des levées cédèrent bientôt. Nos vacanciers n’étaient pas au courant de cela, qui avaient décidé de ne plus s’informer - ni télé, ni journaux - de se couper du monde, comme des Robinson volontaires, des Robinson de luxe, néanmoins. La Loire, donc, avait décidé, elle aussi, de bouger un peu. Tel un reptile antédiluvien, elle sortait de son lit, se rappelant sa jeunesse. Elle avait commencé à investir le jardin de leur pavillon. Puis ses eaux forcèrent la porte-fenêtre à l’arrière de la maison. L’eau envahie à gros bouillon la pièce où se trouvait la bibliothèque. Les meubles vacillaient, d’une table basse un globe terrestre tomba sur un tapis flottant. Un pouf fit « plouf ! », des chaises voguaient, les objets devenaient vivants. Les cales de la bibliothèque ripèrent sous la pression, et comme pour un baptême maritime le meuble glissa lourdement dans les eaux fluviales. Retrouvant sa fonction initiale, la barque dont la ligne de flottaison était basse parvint pourtant après quelques minutes de flottement à sortir dans le jardin. Passant sous la balançoire, abandonnée des enfants, elle se dirigea naturellement dans le courant du fleuve en crue.
En haut de l’Etna la vue était magnifique, mais le volcan était un peu trop calme aux yeux des enfants et beaucoup trop fréquenté aux yeux des parents, ils décidèrent d’aller se baigner sur une de ces plages désertées qu’on apercevait au loin en bas. C’est là qu’ils eurent, par hasard, à la vitrine d’un marchand de journaux, les premières informations concernant les inondations en France. Ils estimèrent, pour se rassurer, que la Loire n’était pas plus dangereuse que l’Etna ce jour là, de toute façon il n’y avait pas grand chose à faire puisqu’ils devaient rentrer deux jours plus tard.


Le voyage continu.

Deux jours plus tard, la Loire avait regagné son lit et retrouvé son âme. Pendant ce temps, la bibliothèque passait sous un pont de Touraine ou d’Anjou devant les yeux étonnés de quelques éternels pêcheurs.
- On m’a volé ma bibliothèque ! - avait-il dit à son assureur. L’assureur se fichait un peu de ces quelques kilos de papier, et avait d’autres chats à fouetter
- Vous serez remboursé ! - lui avait-il répondu. Seulement, lui, ce qu’il voulait c’était retrouver ses livres.
Après être passé à hauteur de St Nazaire, la bibliothèque voguait maintenant sur l’Atlantique loin de l’estuaire, croisant de temps en temps des chalutiers pressés, des cargos aveugles ou des baleines indifférentes.
Lui, après plusieurs jours de recherche dans les environs, s’était résigné à la perte de sa bibliothèque et de ses chers livres. Mais dans un arbuste du jardin, il avait retrouvé le globe terrestre pendu comme une grosse boule de Noël oubliée. Ce globe, il l’avait acheté quelques années plus tôt sur cette fameuse brocante en bord de Loire. Certes il datait un peu, l’URSS et la Haute Volta y existaient encore ainsi que le Dahomey et la Yougoslavie, alors que la Namibie n’y était pas, pas plus que l‘Érythrée. Son Histoire et ses couleurs étaient passés, et il grinçait sur son axe. C’était une terre d’antiquaire, une planète fatiguée. Pourtant elle lui tenait à cœur. Aussi il l’avait séché doucement, puis nettoyé avec précaution afin de la remettre en place dans la pièce où il y aurait bientôt une nouvelle bibliothèque et bien d’autres livres. Curieusement un grain de sable ligérien s’était incrusté précisément sur le point du « i » d’Atlantique, il avait décidé de le laisser là, comme un souvenir des évènements de ce printemps mémorable.
La bibliothèque embarquée s’échoua un beau matin ensoleillé sur une petite plage de sable fin, un peu au sud de l’Équateur - « Fluctuat nec mergitur » c’était bien de la littérature - Une plage déserte sur une toute petite île parfaitement circulaire, carrément ronde, comme le point sur le « i » d’Atlantique. . .

Comme le point sur le « i » du mot FIN.
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Maud Garnier · il y a
j'ai bien aimé cette nouvelle, qui aurait mérité plus de lectures !... moi aussi je publie en libre ici et de moins en moins, je publie "ailleurs" je n'ai plus envie de me plier au système des votes ici, qui se traduit par vote pour moi je voterai pour toi... je suis arrivée à la FIN de la lecture des textes sur votre page et elle se termine sur le mot FIN, c'est épatant, non ? ;-))
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Philéliot · il y a
Pour le manque de lecture ; Je crois que je ne me suis pas "plié au système", je publie aussi "ailleurs" et autrement. Bonne journée à toi.
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Nastasia B · il y a
Une jolie nouvelle, pleine d'évasion. L'île du naufrage est sans doute Sainte-Hélène. Que de symboles et clins d'œil en tous sens encore une fois. Moi aussi j'aime beaucoup les vieux objets et j'adore me raconter les mille vies possibles qu'ils ont pu avoir avant que je ne les tienne entre mes mains. Bref, une très belle évocation tout à fait ravissante. (P. S. : je me permets simplement de signaler quelques petites coquilles orthographiques ici ou là mais que vous devez pouvoir modifier car je crois que l'on a encore accès au texte lorsque la nouvelle n'est pas en compétition.)