Ellis

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La terre tremble. Du fond de la tranchée, on ne distingue plus le ciel, voilé par une lourde fumée âpre. Un détonation monstrueuse vient de retentir, à quelque mètres de là. Je me recroqueville, crispant entre mes doigts un petit bout de papier. Une photo, cette silhouette tant aimée qui se tient devant une statue gigantesque, dont la seule vue suffit à raviver l'espoir.
Une pluie de terre s'abat sur nous. Un obus est passé tout près.

Des rires retentissent dans la tranchée. Je ne me joins pas à eux. Je viens de perdre mon couteau dans un stupide jeu de dés. Il m'avait été offert par mon père le jour de mes quinze ans. Il tenait une entreprise de coutellerie à New York, hérité de son père, émigré irlandais arrivé au « pays des rêves », comme il aimait l'appeler, dans les années 1890. Mon père était alors un jeune homme pauvre, prêt à tout donner pour réussir dans ce nouveau monde où tout paraissait possible. Lorsque j'étais petit, il me racontait souvent ce qu'il avait ressenti en voyant la Statue de la Liberté s'élever au loin, alors que le bateau qui les faisait fuir la misère approchait des côtes américaines. J'ai grandi dans l'idée qu'il était possible de toucher le ciel si l'on y mettait suffisamment de coeur, et la vue de la Statue au flambeau, que nous allions voir tous les dimanches après messe, me faisait me sentir un homme dans mes plus jeunes années.
-« Allez Moore, fais pas cette tête, tu en verras d'autres des couteaux! » me nargue Johnson.
Je lui tends mon couteau, gravé du nom de ma famille, et le voir quitter mes mains me brise le coeur. Quatres ans auparavant, mon père me l'avait donné pour qu'il m'aide dans mon combat pour devenir un homme.
Il y a trois jours, j'ai pris part à mon premier assaut. J'ai survécu à cette bataille. Etait-ce un miracle? Ou le fruit d'un incroyable élan héroïque? Non, juste le fait d'une effroyable lâcheté. Lors de la montée à l'assaut, alors que mes compagnons chargeaient vers la tranchée ennemie, je ne pouvais m'enlever une image de la tête. Un visage. Celui d'Ellis, le seul amour que j'aie jamais connu. Ses cheveux bruns qui battent dans le vent marin, et encadrent son sourire angélique, restaient gravés dans mon esprit, comme pour m'empêcher de me jeter dans l'horrible gouffre qui se présentait à moi. Je me suis donc jeté à terre, mon fusil collé à mon corps, et j'ai attendu, là, comme un misérable ver.
Soudain, une voix rauque se fait entendre. C'est celle du lieutenant Grimes, qui apporte un nouvel ordre de mission. Le dernier en date nous ordonnait de creuser de nouveaux abris à mitrailleuses, pas franchement ce qu'il y a de plus noble. Alors que les gars commencent à faire silence, il dit de sa voix puissante :
– « Aujourd'hui, les hauts gradés nous ont délégués une mission hors norme les gars! Assez de nettoyage de tranchées, nous partons à l'assaut! Estimez-vous heureux, survivez à cette bataille et vous partirez en permission. L'ordre est arrivé ce matin, nous partons demain à l'aube ! »

Après deux heures d'intenses bombardements, le lieutenant ordonna l'attaque. Les échelles étaient dressées contre les murs de la tranchée, alors que les premiers hommes commençaient à monter à l'assaut. Je mis un premier pied sur l'échelle. Après, tout se passa très vite. Je couru droit devant moi, parmi mes frères d'armes. Une explosion. Les premières balles meurtrières fauchaient mes compagnons. Je me mis à terre. Trois hommes furent tués d'un coup par une rafale de mitrailleuse. La bête qui se dressait en face de nous se réveillait doucement. Une détonation. Des corps démembrés s'envolent. La bête gronde. Je vois des hommes pris dans les barbelés se faire massacrer par les balles. Un corps tomba près de moi. Johnson venait de mourir, son bras arraché par un éclat d'obus.
C'était un mensonge. Des hurlements d'agonies se mêlaient aux explosions d'artillerie. Il n'y aura pas de permission. Sifflements de balles. Pas de voyage retour. Un sifflement sonne la retraite, mais plus personne n'est encore suffisamment en vie pour faire marche arrière. Je ne reverrai jamais New York.
Ici, l'air est lourd. Ca sent la poudre, la boue, et la mort. Les corbeaux commencent déjà à tourner. Soudain, une accalmie. Les obus arrêtent de pleuvoir, les balles ne fendent plus l'air telles de lames de fond. Je me lève, doucement. Ce que j'aperçois me révulse. Des hommes rampent, leurs jambes séparés de leurs corps, tandis que d'autres tentent de maintenir leurs entrailles à l'intérieur de leur panse. Je plonge la main dans la poche, quand une vive douleur transperce ma cuisse. Je tombe à genou. Tout ceci n'était qu'un mensonge. Mon sang coule le long de ma jambe. Il n'y a pas de batailles héroïque. Tout ceci n'est qu'un massacre, une boucherie. Une deuxième balle m'atteint à l'épaule. La violence du choc me projette à terre. Je ne peux plus bouger mon bras. Le ciel est sombre au-dessus de moi. J'entends de nouvelles détonations. Ils achèvent les blessés. Je vais bientôt mourir. Je tourne la tête, et aperçois mon porte-monnaie, à quelques centimètres de ma main. Mais mon bras ne répond plus. Je me rend compte avec horreur que je ne verrai plus jamais New York. Je ne verrai plus la Statue qui m'a vue grandir. Et par-dessus tout, je ne verrai plus le doux visage d'Ellis. Une ombre s'étend sur moi. Un ange passe. Un ange de mort.
Une silhouette à casque à pointe dirige son fusil vers moi. Elle ramasse le porte monnaie, regarde l'image. Il détient le seul objet qui fait de moi un homme libre entre ses mains. Les larmes coulent sur mes joues. Je ne peux pas mourir maintenant, pas comme ça.. Il arme son fusil. Tout est fini. Soudain, en un ultime geste de fraternité, il abaisse son canon, et me tend la photo. De mon bras valide, je la saisis, et plonge mon regard une dernière fois dans ce souvenir si doux. Le sourire d'Ellis, ses yeux bleus, ses cheveux dans le vent. Ma dernière pensée d'Homme heureux me ramène à New York.
Parmi les cratères d'obus, un croassement déchire le silence.

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