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Elle voulait juste s'envoler...

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Là où elle se tenait, elle pouvait tout voir. Juchée au sommet de sa tour d’ivoire, elle laissait errer son regard sur le vaste monde qui s’étendait à ses pieds. Là-haut, perchée sur son nichoir, elle retrouvait enfin un peu d’espoir. Libérée de ses chaînes, elle pouvait, pour la première fois, rire sans peine de tout, de rien et même de demain.

Elle était si heureuse, la tête dans les nuages. Elle n’était plus la petite fille peureuse qui baissait la tête, honteuse, chaque fois qu’elle n’avait pas été sage. Elle se serait presque crue capable d’affronter des tempêtes, mais en attendant de trouver ce courage, elle préférait lever la tête et admirer les rayons du soleil couchant qui illuminaient l’horizon de leur lumière crépusculaire. La beauté de cet astre chatoyant qui se reflétait dans l’océan miroitant tel des milliers de diamants ne cessait de la subjuguer. Toutes ces si belles couleurs faisaient palpiter son cœur à mille à l’heure et elle sentait peu à peu renaître en elle un feu incandescent qu’elle pensait éteint depuis si longtemps.

Là-haut, dans ce si beau monde d’oiseaux, elle aspirait enfin au repos. Elle retrouvait le plaisir de sentir sur sa peau nue, l’air frais d’une douce nuit d’été. Cette air si bon qui respirait la vie et ne lui donnait plus qu’une seule envie : s’enfuir, partir, pour ne plus jamais revenir. Le léger vent qui soufflait au sommet de cette grande tour isolée faisait virevolter ses cheveux emmêlés, il ravivait sa flamme passionnée et chaque fois qu’un coup de brise venait caresser ses joues exquises, elle frissonnait et sentait l’emprise de ce sentiment si doux de liberté se renforcer.

Dans ce vaste espace où régnaient en maître les plus grands rapaces elle pouvait enfin respirer librement. Elle ne se sentait plus étouffer, comme en bas dans ces villes de papier qu’elle haïssait avec tant d’âpreté. Ces villes si détestables, elle les connaissait et les fuyait du matin au soir car tout, dans les méandres de leurs rues surpeuplées, l’emplissait d’un affreux désespoir. Elle les trouvait si immondes ces rues noires de monde et noires de crasse où elle ne se sentait pas à sa place. Elles étaient bien trop bourdonnantes d’animations ces villes en perpétuelle mutation. Si bouillonnantes et abrutissantes qu’elles vous empêchaient d’éprouver la moindre émotion, si ce n’est une amère déception. De jour comme de nuit, elles étaient emplies de tant de bruits, qu’on finissait par en oublier le silence et sa douce délivrance. Quant au ciel étoilé, ne vous laissez pas duper, très peu sont les chanceux qui, une fois le soleil couché, parvenaient à l’admirer. Tout ce que l’on pouvait espérer croiser dans les rues grouillantes de ces villes, se résumait à quelques regards froids et obscurs, des regards parfois plein de haine et souvent gorgés d’indifférence des passants qui se permettaient sans aucune gêne de vous scrutez de la tête aux pieds. D’un coup d’œil, ils dédaignaient votre différence, jaugeaient votre intelligence et réduisaient votre assurance. L’effervescence et l’ignorance étaient les reines de ces lieux si ternes et sans saveur, ces villes de malheur qui n’avaient aucun cœur et où les petits coins de verdures étaient plus rares que les monceaux d’ordures.

Alors elle en était certaine, elle avait pris la bonne décision en choisissant de quitter cette prison pour s’élever vers de nouveaux horizons. Sans aucune hésitation, elle avait rejoint ce lieu silencieux où elle n’avait qu’à lever la tête pour apercevoir de jolies alouettes. Ces oiseaux au vol gracile qui pouvait évoluer en toute liberté et voler d’île en île, elle les avait toujours enviées. Déjà petite, elle rêvait de leur ressembler, de les imiter et de partir à la découverte de centaines de contrées lointaines. Mais elle avait fini par oublier ce rêve si cher à son cœur. Toutes ces idées étaient trop futiles et ridicules. Elle les avait donc chassées de ses pensées et s’en était détournée à grand regret.

Désormais, là où elle se trouvait, dans ces hauteurs si dégagées, tout lui apparaissait tellement plus clairement. Elle s’était fourvoyée et n’aurait jamais dû abandonner. Le brouillard qui pendant si longtemps, avait terni sa vision, troublé son esprit et nourri sa dépression, s’était envolé au contact de l’air si pur. Disparues les pensées impures. Elle se sentait invincible et lorsqu’elle levait les yeux vers le ciel, ce ciel d’un bleu limpide qui à chaque regard ensorcelait la moindre parcelle de son corps immobile, plus rien ne semblait pouvoir lui échapper. Alors elle s’était remise à rêver. Elle s’était éprise d’un besoin pressant de s’envoler, de rejoindre les goélands, de flotter au gré du vent, de fondre vers le firmament, de frôler la lune d’argent et d’approcher le soleil brulant. Elle voulait simplement vivre son rêve d’enfant et passer son temps à écouter les oiseaux chantant l’aube naissante. Elle voulait traverser ce monde à la vie si féconde, tutoyer les étoiles et les aurores boréales, planer entre les nuages aux heureux présages, se poser sur les plus hautes montagnes et par-dessus tout, elle voulait sentir cette sensation de totale liberté qu’elle avait si souvent imaginée. Elle en avait tant rêvée. Voler, c’était sa destinée, une obsession, au-delà de toute raison qui, aujourd’hui, pouvait devenir réalité. Chaque cellule de son corps le savait et la poussait à s’élancer. Elle était faite pour s’envoler. Cette certitude, comment avait-elle pu en douter ? Les airs, c’était son univers, le domaine dont elle était la reine. C’était la plus grande évidence de toute son existence. Ses doutes s’étaient envolés mais pour chasser les derniers remords et regrets qui l’habitaient, elle devait vaincre sa peur et exaucer ce vœu si cher à son cœur. Pour cela, il n’y avait qu’une seule solution : elle devait tendre le bras, faire un tout petit pas et oser. Oser défier la gravité.

Alors elle ferma les yeux et sauta. Et pendant un instant, un très court instant, elle avait réussi. Dans un geste grandiose, elle s’était envolée vers ce beau ciel rose. Vidée de toutes ses peines et de toutes ses craintes, elle s’était élevée vers ce monde aux milles teintes. Le cœur léger, l’esprit libéré. Elle était épanouie, comme jamais elle ne s’était sentie et pour la première fois de sa vie elle avait éprouvée cet élan de liberté si parfait. Elle l’avait savouré, s’était sentie comblée comme jamais. Car elle était libre comme l’air, légère comme une hirondelle qui étend ses ailes et parcourt le ciel sans entrave ni réserve. L’amertume, la solitude des jours anciens avaient disparues, remplacées par une plénitude, un bonheur enchanteur et salvateur auquel elle n’avait plus l’habitude.

Mais cette joie si puissante, si enivrante, cette euphorie si grisante, si exaltante, n’avaient été que de courte durée. Ses ailes s’étaient comme enrayées et à vitesse grandissante, elle avait vu cette ville si détestée se rapprocher. Son bitume, sa grisaille, ses rues en pagaille et ses constructions sans âme. La réalité l’avait alors brusquement rattrapée et sur le béton des pavés, son corps s’était violement écrasé. Il s’était brisé, disloqué et sa vie s’était brutalement arrêtée, fauchée en plein vol. Elle gisait désormais dans une mare de sang, méconnaissable. Son corps était broyé, désarticulé, écrabouillé sous le poids des petits tracas ou des gros soucis qui s’étaient accumulés depuis tant d’années. Mais qu’importe. Quoi qu’on dise, quoi qu’on pense, il n’y avait rien à regretter car son rêve s’était réalisé. Elle avait enfin pu voler.

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