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Elle s’appelait Claire

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Ashe

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Je suis dans le salon chez mes parents. C’est Noël. On est le soir. Ma mère et mon père sont resté.e.s dîner chez ma tante et mon oncle. Moi j’suis rentrée. Mon téléphone sonne. C’est une amie. Elle a déjà essayé de m’appeler ce matin. J’étais pressée alors j’ai pas pris. Là je réponds, heureuse de lui parler. J’n’aurais pas dû.

Je raccroche le téléphone et le pose avant de tituber dans le salon. Je n’y crois pas. Je m’assieds. J’éclate en sanglot. Non, pourquoi. Pourquoi elle. Pourquoi maintenant. Je n’y crois pas.

Je regarde les cartes de condoléances dans le magasin. Condoléances. Comment on fait ça ? Je choisis quoi ? Pourquoi je dois faire ça ? C’est une putain d’idée à la con. Je n’connais pas ses parents, rien ne m’y oblige, iels ne le sauront pas après tout. J’en choisi une qui a l’air jolie. « Jolie ». Putain, comment ça peut être « joli », c’est une putain de carte de condoléances. Pourquoi je dois faire ça ? Je n’y crois toujours pas.

Mon amie est de passage. On prend un café. Elle revient de l’enterrement. Moi j’ai pas pu y aller. Elle me raconte. J’y crois toujours pas. On pleure. On parle d’elle, un peu. On a encore du mal. Elle repart. On se voit bientôt hein. Promis. On ne l’fait pas. Pas tout de suite. Pas parce qu’on n’s’aime plus, mais parce qu’on était toujours trois. Comment on fait, à deux, maintenant ?

Je prends le train pour rentrer chez moi après les vacances. J’n’y pense pas vraiment. J’arrive sur place. Je ferme les yeux. Tout va bien se passer. Je sors de la gare, prends le tram et rentre chez moi. Je m’éffondre.

Je perds mon souffle, souvent, quand je suis dehors. Les gens passent autour de moi sans s’arrêter et je me demande alors comment le monde peut continuer de tourner comme si de rien n’était. Alors je reste chez moi parce que j’ai peur de sortir, peur de croiser son image, de la voir dans chacun.e des passant.e.s, de me retrouver dans les endroits où on allait ensemble.

Je passe devant ce bar et je m’arrête. Je me souviens de la dernière et unique fois où j’y suis venue. Il pleuvait. On était là, toutes les trois. On a couru pour se mettre à l’abri. On était assises sur des bancs hauts à une table haute. Je leur racontais que j’avais un rendez-vous de prévu avec une jeune femme qui me plaisait. Je leur montrais une photo. Canon, m’a-t-elle dit avec un sourire pétillant. Il faudra que tu nous racontes la prochaine fois. Je suis devant ce bar et je n’respire plus. Je nous vois sous la pluie. Je la vois devant la porte. Je nous vois trinquer en irlandais. « Sláinte ».

J’ai traversé la place des dizaines de fois depuis, mais je passe toujours par l’autre côté. Celui le plus éloigné des terrasses où on allait. J’essaye d’ignorer la fontaine devant laquelle nous avions eu rendez-vous un jour. Ce jour-là, je suis forcée de passer du côté que j’évite. J’ai presqu’oublié. Et puis j’vois le nom du bar. J’vois la terrasse. J’nous vois assises là, elle avec une bière, moi j’ai un verre de vin. On trinque, on rit. Son copain est là aussi. On parle concerts et groupes de métal, littérature et politique. On parle beaucoup politique. Elle se revendique anarchiste, elle n’aime pas le système en place. Moi non plus. On critique. On parle de nos études. Et politique, à nouveau. On parle d’écriture, de fanfiction. Elle me demande si elle peut lire ce que j’ai écrit. Elle écrit aussi. Et puis on parle de comics et de Harry Potter, des derniers films qu’on a vus. Nos avis divergent, mais on s’en fiche, c’est ça qui nous plait. Nos conversations se mélangent dans mon esprit, on s’est retrouvées tant de fois sur cette terrasse. Je ferme les yeux un instant, je respire, je repars rejoindre mon groupe. Je suis pâle mais je ne dis rien.

Je suis dans le tram quand je vois la notification Facebook qui me dit que c’est son anniversaire. Je n’respire plus. Je me hais. J’avais oublié. Pas son anniversaire, le jour qu’on était. J’y avais pas pensé. J’avais presqu’oublié qu’elle n’était plus là. J’me reprends. J’écris à une amie, essaye de parler un peu d’elle. Ça me fait sourire. Ça me fait rire. Nos souvenirs sont toujours là, j’n’ai pas oublié. Elle me manque, mais je revis un peu plus chaque jour. J’me sens coupable. Beaucoup. Puis un peu. J’me dis c’est la vie. Et puis je pleure, je crie, c’est pas juste, c’est tellement injuste bordel. C’est la vie de crever à vingt-cinq ans ? C’est la vie d’avoir un putain d’accident de voiture à la con ? C’est pas juste putain. C’est pas juste. J’essuie mes larmes. Je respire.

On m’invite à un événement qui a lieu là où on s’est rencontrées. Je ne peux pas y aller. J’n’ai pas encore passé ce cap. J’n’explique pas pourquoi. Comme j’n’explique pas pourquoi je n’sors pas. Comme j’n’explique pas pourquoi je vais mal. Comme j’n’explique pas pourquoi je pique ces putains de crises de colère. Moi-même j’le comprends pas. Pas trop en tout cas. En fait, si. J’y réfléchis et je comprends d’où ça vient. C’est parce que c’est pas juste. Et je sais que je devrais déjà être passée à l’étape suivante. Bordel, j’ai vu assez de séries pour connaitre les étapes. Mais ça vient pas. Pas tout de suite en tout cas. Ça prend du temps.

Et en attendant, je crie à l’intérieur de moi-même, je pleure à l’intérieur de moi-même et parfois ça ressort. Parfois, pendant un instant j’oublie, j’me réveille et je sais plus qu’elle est partie, je sors et j’y pense pas. Et puis j’m’en souviens. Et j’m’en veux. Et j’veux juste rentrer chez moi. Je pense à elle et j’y arrive pas.

Je ferme les yeux et je la vois. Elle est là, assise en face de moi. Elle a sa bière et un sourire. On parle de tout et de rien, mais surtout de politique, et aussi d’écriture, de Harry Potter et de comics. Elle est là devant le centre, on discute, j’viens d’arriver dans cette ville, j’connais personne, elle prend mon numéro, la semaine suivante on se voit déjà. Elle m’emmène dans les bars, me montre où aller, les coins à connaitre, ceux à éviter. J’me souviens de plein de choses, tout se mélange dans ma tête. J’me souviens de notre soirée ratée et je souris, si on l’avait réussi, elle aurait pas été aussi mémorable. J’me souviens des tartes flambées au bar à bières, pas celui des quais, celui qui est un peu loin. J’me souviens de notre sortie pour mon anniversaire alors qu’on s’connaissait à peine. J’me souviens de nos discussions, de nos soirées avec le trio qu’on avait formé. J’me souviens qu’elle m’a accepté tout de suite et sans poser de questions, qu’avec elle y avait pas de prises de tête. J’me souviens d’elle et elle me manque.

Elle s’appelait Claire.
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