Elle est la seule

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"Moi j'étais seul comme le bruit dans le silence" Louis Aragon  [+]

« - Comment savoir si cette personne est la bonne ? Comment être sur que c’est lui, grand-père ? »

Sa petite fille de vingt-deux ans le regardait avec ses grands yeux noisettes de la même manière qu’elle le faisait lorsqu’elle était enfant. Elle avait grandit, son visage était devenu plus mature, mais son regard restait le même.

« - Comment as tu su que c’était grand-mère et pas une autre ? »

Le vieil homme s’assit, le souffle court. Les questions de sa petite fille le ramenait des années en arrière. Le passé surgit devant ses yeux sans qu’il puisse en empêcher le flot discontinu. Très vite, des larmes brûlantes coulèrent sur ses joues. La jeune fille se précipita vers lui, inquiète. La rassurant, il lui dit d’une voix faible :

« - Ce n’est rien ma chérie. Je me souviens simplement... Reprenant son sang-froid, Jack décida d’assumer son rôle de grand-père et de répondre au mieux aux questions de sa petite fille.

« Il m’a fallu une nuit pour savoir. Une nuit pour comprendre que c’était elle et pas une autre. Que toutes les autres seraient des erreurs, des bavures.

C’était en 1926. Je m’étais engagé comme musicien sur un bateau de croisière qui transportait aussi bien des hommes de la haute société que des immigrants européens pauvres et rachitiques à la recherche du bonheur au-delà de l’océan.
J’étais jeune à l’époque et le fait de rejoindre l’orchestre du navire et d’entamer cette aventure maritime me renvoyait l’image d’un violoniste solitaire, vagabond des mers, à la recherche de lui-même. Après deux années au large, cette vision poétique de moi-même s’effilocha lentement, la vie à bord me rappelant violemment la réalité de la vie. Souvent, après avoir joué pour les riches, je descendais jouer pour les pauvres, dans les niveaux inférieurs. Je voyais alors leurs yeux se poser sur moi, et leurs regards las me consumaient de toute part. J’ai alors compris que mon aventure n’en était pas une comparée à la leur, c’était une aventure déguisée, construite de toute pièce, pour poser des dangers là où il n’y en avait pas, pour me donner l’impression de vivre.
J’étais accoudé au bastingage en ce matin d’hiver, le bout des doigts frigorifiés, prêt à quitter cette ville d’Europe dont le nom ne m’importait guère. Direction New York. La nébuleuse, l’insondable porte d’entrée de l’Amérique, ville fière, moderne et froide.
C’était ma dernière traversée. J’y songeais depuis quelques mois déjà. Je voulais retrouver la terre, reposer mon poids sur sa surface rassurante. L’océan Atlantique, cœur battant que rien n’arrête suçait la coque du bateau. Et nous sommes partis. C’était ma dernière traversée. Et elle changea ma vie.

J’étais en train de jouer dans les bas fonds du navire quand je l’ai vu. Ses yeux étaient fermés, elle avait la main sur le cœur transporté par la musique, une larme au coin des yeux. Elle s’est levé lentement, en tremblant, et a danser. Au milieu de la misère, des corps maigres, de la sueur humaine. Elle était belle. Pas de cette beauté que le temps fane à coup d’années, non. C’était une beauté de charme à ciel ouvert, des gestes de grâce pure que venait épouser un corps malmené par la vie qui restait élégant malgré tout. Elle était abîmé, c’était indéniable, mais elle continuait à danser.

Plus tard, j’ai voulu lui parler, hypnotisé. Elle ne parlait pas ma langue. Mais mes yeux comprenaient les siens. Jamais je n’avais lu de tristesse plus grande dans un seul regard. Un regard qui pleurait. J’ai vu les marques sur son cou, sa veine perforé sur son bras amaigri. Elle se détruisait elle-même, sans l’aide de personne. Nous nous sommes reconnus comme le font les âmes sœurs, à la croisée des chemins et de l’océan.
Je descendais jouer tous les soirs, pour elle, pour la voir. Mon cœur enflammé, mon âme envoûté, je me souviens de tout.

Une nuit glaciale où je n’arrivais pas à dormir, je suis monté sur le pont, prêt à affronter le froid et le silence Atlantique. Elle était là, un châle rose pâle recouvrant ses épaules, perdue. Elle avait froid et faim. Le cœur battant de peur et d’amour à la fois, je lui ai pris la main. Je l’ai entraîné dans les couloirs sombres, puis dans ma chambre. La laissant se réchauffer et manger, je me tenais dans un coin de la minuscule pièce, tétanisé. Après un temps interminable, elle s’est tourné vers moi. Son beau visage était éclairé par un rayon de lune blanche. Elle s’est levé, approché et m’a embrassé. Mes lèvres ont répondus à la pression des siennes, comme si elles l’attendait depuis toujours. Et alors j’ai su. J’ai su de tout mon corps, de toute mon âme que c’était elle et elle seule. Cette nuit, nos corps se sont emboîtés, touchés en soupirant, en gémissant. Sa peau sur la mienne, son être en moi, comme un oiseau sui vole, qui vibre, qui chante. Comment te dire, comment exprimer cette nuit là ? Tout brûlait autour de moi, la nuit, le silence, mon cœur. C’était de la poésie, de l’amour, de l’alchimie.

Quand je me suis réveillé le lendemain, le matin était déjà bien avancé. Elle reposait près de moi, sa peau basanée dans les couvertures blanches. Son corps chaud, vivant avait le goût du bonheur. Mais la lumière du jour étalait sous mes yeux les cicatrices que la nuit avait cachée. Son bras était défoncé de trous creusé par les seringues, son cou barré d’un trait de chair boursoufflé qui parcourait sa trachée. C’était une camée, une droguée, à la recherche de je ne savais quoi. D’un bonheur perdu. D’une extase éphémère. L’amour remplira son vide, l’amour comblera le manque, essayais-je de m’en persuader. Et j’avais raison. L’amour triomphe de tout, tu sais.
On est arrivé en Amérique, plus amoureux que jamais. La suite, tu la connais. Nous sommes allés nous installer en Floride. Ton père est né. Elle est morte quelques mois après sa naissance, mais elle est toujours là, avec moi, en moi. »

Son histoire finie, Jack remarqua les yeux embrumés de sa petite-fille.

« - Grand-mère devait être une femme incroyable pour que tu l’aimes autant. Merci de m’avoir raconté son histoire, votre histoire. Maintenant, moi aussi, je sais. »

Essuyant ses yeux humides, la jeune fille se leva, embrassa le vieil homme, et s’apprêta à quitter la pièce, le cœur léger.

« -Chérie ? Jack posa un regard grave sur sa petite fille. Évite de parler de cette histoire à ton père. Il ne sait rien du passé de sa mère... S’il te plaît, garde le pour toi, comme un secret. »

La jeune fille esquissa, intrigué. Pourquoi son père ne connaissait t’il pas l’histoire de sa mère avant son arrivée en Amérique ? Elle chassa rapidement cette question de sa tête, son grand-père avait toujours eu un côté mystérieux, impénétrable, il devait avoir ses raisons.

Quand elle partit, le silence s’installa dans la pièce. Jack soupira et se demanda s’il avait bien fait. Car il avait menti. Il n’avait pu se résoudre à raconter la véritable fin. Si triste. Mais sa petite fille était jeune, pleine de vie et d’espoir, il n’avait pas le droit. Cette vérité qu’il ne pouvait lui révéler, il la gardait pour lui, la laissait le dévorer, année après année.

L’amour ne triomphe pas de tout.

Et il en savait quelque chose. Car le grand amour de sa vie n’était pas descendu avec lui à New York. Elle n’avait même pas eu la chance d’apercevoir ses lueurs et ses rues à travers le brouillard. Quelques heures avant d’arriver en Amérique, une jeune femme, immigré italienne dont personne ne connaissait le nom fut retrouvé morte, étendue sur le pont supérieur la gorge ouverte offerte aux étoiles.
On essaya de garder l’évènement secret pour ne pas affoler les passagers. Personne ne remarqua l’absence de la jeune femme. Sauf Jack. Il ne connaissait pas son nom, ni même son prénom, c’est vrai. Mais il connaissait sa peau, son odeur et la forme de ses seins. Il était encore plein des baisers échangés en douceur et des souffles saccadés dans le noir. Comment avait t’elle pu faire une chose pareille ? Lui qui lui offrait le plus beau, le plus pur des sentiments, sans tricher ni ciller ? L’Amour. Un mot, une caresse, une promesse à laquelle elle n’avait pas cru. Jack avait pourtant perçu son désespoir dès le premier regard, quand il avait vu ses yeux pour la première fois, mais il n’avait pas voulu y croire. Il espérait qu’aimer lui redonnerais des couleurs et une raison pour ne pas sombrer. Mais il y a dans ce monde des détresses si grandes et des vides si profonds qu’on ne peut que se perdre dedans. Elle s’était laissé submerger, fatigué de se battre, fragile et seule dans son mal être.

Qu’est ce qui convainc Jack de rester en vie ? De construire une vie en Floride même s’il savait au fond de lui que l’amour était partit pour toujours sans espoir de retour ? La réponse arriva au moment où le navire entrait dans le port de New York. On découvrit que l’immigré italienne n’était pas monté seule à bord.
Dans une boîte de chaussure, recouvert d’un châle rose pale, reposait un minuscule bébé de quelques semaines. Le musicien reconnu tout de suite le châle. A l’intérieur, un papier plié en quatre disait simplement : « Merci pour la musique. Il s’appelle Lorca. » Jack rangea le bout de papier dans la poche de sa chemise, près de son cœur. Il observa le nourrisson.

Il avait les yeux de sa mère.
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Image de François B.
François B. · il y a
Une histoire poignante, pleine de la générosité de cet amant devenu grand-père
Image de Mickaël Gasnier
Mickaël Gasnier · il y a
Quand la sagesse transmet ce qu'est une Muse...