Elle

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De Madame de La Fayette à John Green, je lis de tout, tout le temps. J'adore voyager dans l'imaginaire d'un autre. Et je fabrique, au fur et à mesure, un imaginaire qui me correspond. J'espère  [+]

Elle faisait des vidéos sur Internet.
Elle faisait des courts-métrages. Puis elle en parlait.
Elle me fascinait.
Je ne ratais aucune de ses sorties.
Elle m’inspirait. Elle était tout ce que j’avais voulu être : passionné, persévérant, créateur d’histoires.
Moi j’écrivais. Personne n’avait jamais cru en moi. Je n’osais pas en parler. Pas terminées, pas assez bien, des amis qui n’aimaient pas lire. Trop d’excuses.
Puis, ça s’est arrêté. J’avais des études royales. Une prépa, puis l’ENS pour enseigner la biologie à l’université. Le corps humain m’avait toujours fasciné. Je n’avais plus le temps d’écrire. Et je n’y pensais plus.
Pourtant, quelque chose manquait à ma vie. Je n’arrivais plus à mettre le doigt sur quoi.
Elle, elle était arrivée comme une coquille dans la soupe. Je la trouvais géniale, pleine de ressources, enthousiaste. J’avais l’impression de la connaître en l’écoutant derrière son objectif. J’espérais secrètement qu’elle parvienne à vivre son rêve : vivre de la fiction.
Je l’ai vue évoluer. D’abord, elle ne faisait que de l’humour, parlait d’elle, de ses passions. Puis elle a publié un livre, puis deux. Toujours sur le ton de l’humour. Facile à lire, désopilant. Il y a peu de temps, elle est parvenue à concrétiser son rêve.
Son court-métrage n’était pas triste, mais j’ai pleuré. Longuement. Elle avait réussi. Et elle était douée. Elle avait un univers bien à elle, affirmé, ses histoires étaient entraînantes, intéressantes, mystérieuses, parfois pleines de réflexions. Profondes. En tout cas, c’est ce que je ressentais en les voyant.
Plus elle sortait de courts-métrages, plus j’étais heureux pour elle. Mais dévasté dans ma vie. Quelque chose clochait. Je n’avais jamais été si émotif.
Puis elle a tout bouleversé. Pas elle exactement, mais quelque chose en elle. Je ne lui en voulais pas. Mon petit monde, celui que j’avais construit était chamboulé. Celui-là même qui me contentait puisque rien ne bougeait, l’imprévu n’existait que très rarement, je gagnais bien ma vie, j’avais une bonne réputation, j’avais une femme formidable et deux enfants adorables.
Je n’aimais même pas les femmes !
Je me retrouvais devant le débriefing de ses fictions à me poser des questions existentielles, à monter sur un nuage sur lequel plus rien n’existait que moi, mes passions et le chemin que j’avais parcouru.
J’étais devant une bifurcation. J’avais quarante-cinq ans.
Pourquoi son histoire me touchait-elle autant ? Pourquoi est-ce que je mettais tant d’espoirs en elle alors que je ne la connaissais pas ? Je n’avais même pas essayé de la contacter. Si ! La première fois, sous son premier court-métrage. « Continue comme ça. Ton histoire est géniale, bien construite, bien filmée. On s’identifie si bien aux personnages et à leurs sentiments. Bravo ! ». Un commentaire noyé dans les autres. Aucune réponse.

Un jour d’égarement, j’avais pris un stylo, une feuille et j’avais laissé ma main s’agiter sur le papier.
J’ai écrit vingt pages. J’étais dans un autre monde. Celui d’un médecin excentrique qui taquinait ses amis, aimait son métier et ne se laissait jamais emporter par la déprime.
La biologie... Je ne me souvenais plus pourquoi j’avais fait ce choix. Moi, le littéraire. Je me souvenais seulement que, mon bac en poche, j’étais perdu et que la seule idée qui m’étais venue, c’était celle-ci.
Mais surtout, ce personnage existait déjà. Vieux comme mon monde. Et je l’avais abandonné, dès la prépa. Ce personnage pour lequel je me renseignais sur la médecine et la biologie. Pour savoir de quoi je parlais.
Et je venais d’écrire vingt pages sur lui. Je venais de continuer sa vie, comme si de rien n’était.
Ce jour-là, j’avais des copies à corriger. Puis, elle avait sorti un nouveau court-métrage dans la journée. Ce jour-là, j’ai retourné la maison pour retrouver mes vieux papiers. A l’ère du numérique, j’avais plus d’aisance sur les feuilles. J’avais malgré tout publié quelques histoires sur Internet. Ça, je l’ai retrouvé plus tard.
Des pages vieilles de plus de vingt ans. Des rêves perdus. Non, oubliés.
Je me suis senti si mal ce soir-là que je n’ai pas voulu manger avec ma famille. Ne plus être irréprochable. Je n’ai tenu qu’une heure. J’étais trop vieux, les idéaux de ma jeunesse n’étaient plus atteignables, et c'était déraisonnable. J’avais fini par reprendre les copies de mes élèves, les corriger, puis manger vers vingt-trois heures parce que j’avais finalement eu faim. Enfin me coucher près de ma femme.
Ses baisers n’avaient plus la même saveur.
J’ai laissé tomber.
Deux semaines.
Je me suis souvenu du court-métrage. Elle venait de sortir le making-of. Sa fiction avait été sélectionnée pour participer à un prix national.
Elle avançait loin. Son rêve était devenu quelque chose qu’elle n’aurait jamais pu imaginer. C’était ses mots. Et même si elle remerciait ses spectateurs, elle le devait aussi à son caractère, son combat, qu’elle n’avait jamais lâché.
A la fin de la vidéo, je n’ai pas pu passer à autre chose. Pourquoi diable étais-je si heureux de savoir la vie de cette femme formidable ? Ses victoires ne m’apportaient rien, et ma joie, elle n’en avait sûrement pas besoin.
La pile de feuilles jaunies, de ma dernière escapade était dans un coin de mon bureau.
J’avais retrouvé là-dedans un roman que j’avais terminé, et sur la couverture papier duquel était collé un post-it griffonné « A revoir ». Celui-là ne parlait pas du médecin.
Je l’ai pris. Je l’ai feuilleté, et je me suis de nouveau oublié. J’ai noté tout ce que je pouvais améliorer, avec mon expérience de vie, j’ai stabiloté, corrigé au crayon, raturé sauvagement.
Une journée entière. Le quart du livre.
Puis, je me suis mis à pleurer. Encore.
Ce récit, je ne voulais plus le quitter. Comment avais-je fait pour l’oublier ? Oublier ce rêve qui m’étais le plus cher ? Je me souviens, adolescent, que c’était ma raison de vivre, ce qui me faisait tenir debout. Alors pourquoi est-ce que j’avais effacé cette partie de moi ? J’avais jeté à la poubelle tout ce qui faisait que j’étais moi.
Mon cerveau d’homme me dictait de jouer stratégique : continuer les cours, mais travailler moins pour me laisser du temps pour reprendre cette histoire. Correctement et jusqu’au bout cette fois.
Sans l’écriture, ma vie était devenue plate, monotone, décevante. Je venais de réussir à mettre le doigt sur ce qui me dérangeait.
Peu à peu, j’ai trouvé les mots pour exprimer ce que je ressentais, sur mon passé et sur mes choix. J’en ai fait part à ma compagne, qui n’a pas compris. Et je suis parti de la maison, faisant promettre à mes enfants qu’ils viendraient me voir. Je leur avais expliqué avec des phrases plus simples. Une version moins détaillée aussi.
J’ai mis beaucoup de temps à trouver un rythme qui me convenait. J’avais été habitué au travail intensif. J’ai sorti mon roman sur Internet, j’en ai fait la publicité sur tous les réseaux sociaux et j’ai attendu.
En attendant, j’ai commencé un nouveau roman, perfectionnant la vie de mon médecin préféré.
J’en suis aujourd’hui à la quatre-vingt-dixième page.
Je fleurte aussi avec un homme à qui j’ai l’air de plaire et qui me soutient dans mon projet.
Mes enfants ont grandi. L’adolescence leur a fait comprendre mes choix.

La vie ne peut plus jamais être monotone quand on se tue pour ses rêves.
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