Elite pioneer one

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En compétition
Brûlés par le soleil, mes yeux peinaient à s’habituer à la pénombre. Je devinais une salle d’une vingtaine de mètres carrés aux murs en velours bordeaux, quadrillés en centaines de casiers. Au centre trainait une table haute, c’était le seul meuble qui venait habiller l’endroit. Je cherchai le casier numéroté 1088 et dus m’asseoir en tailleur pour l’ouvrir. La déception fut grande lorsque je sortis un plan et un post-it sur lequel avait été écrit à la main « 4673 ».

Sans me poser plus de questions, je ramassai ma valise et ouvris la seconde porte. Je me retrouvai alors face à un long couloir. Les murs en acier nu tranchaient avec la décoration de la pièce précédente. Je refermai la porte derrière moi et commençai mon chemin. Arrivé à une intersection, je compris l’intérêt du plan qu’on m’avait fourni. J’élaborai alors un trajet tortueux et me remis en marche. Quelques minutes plus tard, je vis une porte entrebâillée et ne pus m’empêcher d’y jeter un coup d’œil. La télévision plasma, la cuisine high-tech et surtout le hublot ne laissaient pas de place au doute. Il s’agissait d’un appartement Premium. C’est alors que surgit de la chambre, un homme d’une soixantaine d’années aux cheveux grisonnants. J’eus tout juste le temps de reconnaître l’ancien premier ministre français, Frank Pillon, avant de reprendre mon chemin dans le labyrinthe métallique.

Un ascenseur et une poignée de couloirs plus loin, j’arrivai enfin devant la porte 1088. Je tapai les quatre chiffres manuscrits et pus entrer dans ce qui allait devenir ma dernière résidence.

Mes yeux, maintenant bien habitués à la lumière artificielle, s’étonnèrent mécaniquement de l’absence de fenêtre. J’avais l’impression d’être dans un faux appartement, comme s’il s’agissait d’une reconstitution Ikea. La décoration inexistante et l’ameublement sommaire ne permettaient pas non plus de s’approprier l’espace. Seuls un canapé, une petite télévision, une cuisine en coin ainsi qu’une table ronde et deux chaises meublaient la pièce principale. Il y avait aussi une étagère – une planche en métal et deux équerres – dans un angle, mais elle était nue. La consigne avait été claire : aucun livre dans les valises. Une bibliothèque regorgeant de plus de livres que nous ne pourrions tous en lire dans nos vies serait à notre disposition. J’avais eu la chance d’accéder à la liste des manuscrits disponibles et ne pouvait que me réjouir de la qualité des œuvres. Oubliés les Musso et Levy, seuls les chefs-d’œuvre de notre monde en faisaient partie. Je dois d’ailleurs admettre que j’avais été flatté de voir plusieurs de mes essais dans la liste.

Je visitai ensuite la chambre et la salle de bain, qui me laissèrent la même impression d’un appartement froid et impersonnel.

Je m’allongeai sur le lit, raisonnablement confortable, et par réflexe, me tournai vers la droite, la place de ma femme. Je crois que c’est seulement à ce moment-là que j’ai réalisé que je ne dormirais plus jamais à ses côtés. Il m’arrivait régulièrement de dormir sans ma femme, lors de mes déplacements, mais alors je dormais rarement seul. Ce n’était pas de la tristesse que j’éprouvais... ou plutôt, à la tristesse que je ressentais se mélangeait un amas d’autres émotions contradictoires. À la nostalgie déjà présente de sa peau douce sous mes doigts répondait la curiosité d’une vie nouvelle et unique. Le souvenir de son éclat de rire était bousculé par le désir de rencontres charnelles.

Je me souviens de la première fois que Peter Schwartz, l’organisateur, m’avait parlé du projet. Nous ne nous étions jamais rencontrés, mais Peter avait organisé une entrevue entre nous deux. Évidemment je connaissais Peter. Tout le monde le connaissait. Il était reconnu comme l’un des plus grands artistes inventeurs de son époque. Un Léonard de Vinci des temps modernes. Ses œuvres et événements étaient toujours provocateurs et politiques. Son créneau était depuis de longues années la déchéance de notre civilisation. Globalement, il dénonçait la connerie humaine. De la téléréalité à l’état général de la planète, en passant par la volonté incessante d’aller toujours plus vite, ses actes faisaient grand bruit. Quand mon agent m’avait annoncé que Peter Schwartz voulait me voir, j’avais été flatté. Même si ma carrure de philosophe et de grand intellectuel m’empêchait de dire ouvertement toute mon admiration pour Peter Schwartz quand ça m’arrivait de devoir commenter les happenings de ce dernier, je n’en pensais pas moins.

Lors de notre première rencontre, Peter y était allé franco. Il avait exposé son plan et j’en étais resté bouche bée. Horrifié ! Je me souviens que ma première réaction orale n’avait pas été contrôlée.

— Mais vous êtes fou ? Il est hors de question que j’abandonne ma vie ! Qui accepterait une telle idée ?

J’avais catégoriquement refusé, mais Peter avait fini notre entretien en laissant la porte ouverte et la balle dans mon camp. Avec le temps, il en était sûr, je changerais d’avis.

En rentrant chez moi ce soir-là, j’avais regardé mon appartement en plein centre du Marais parisien et compris qu’il n’avait aucune valeur pour moi. Je sortis une bouteille de bourbon, un verre et m’assis au bar. Il était rare que je prenne le temps de m’arrêter. La dernière fois que je l’avais fait, je m’en souvenais, c’était 18 ans plus tôt. Ma première femme venait de me larguer en embarquant ma fille sous le bras. Je m’étais retrouvé seul chez moi dans l’appartement que j’étais sûr de perdre lors du divorce et me sentais, pourtant, libéré. J’aimais encore ma femme, mais la relation père-fille me dépassait. J’avais toujours imaginé qu’avoir un enfant consistait à avoir une version plus jeune de soi-même. Mais ma fille ne s’intéressait qu’à Harry Potter, au judo et évidemment aux garçons. Après la séparation, d’un accord mutuel tacite, ma fille et moi avons cessé quasiment tout rapport. Un repas par an à une date anodine et des sms pour les anniversaires et Noël me permettaient d’accomplir mon devoir de père.

Lorsque ma femme rentra, nos regards se croisèrent brièvement puis elle alla se changer. Comme un enfant pris sur le fait, je m’affairai pour préparer le dîner en vitesse. Je l’observais sortir de la chambre en sweat-shirt, pyjama et chaussettes en laine. Juste le temps d’un baiser rapide, d’un commentaire sur le repas et elle était déjà repartie dans le salon. Pendant ce temps, je la contemplais et l’analysais. Était-ce vraiment pour elle que je restais ? Évidemment, je n’étais pas malheureux avec elle. J’étais même bien. Nos habitudes étaient rodées. Mais l’aimais-je ? Aurais-je été triste, déçu ou seulement indifférent, voire soulagé si elle n’était pas rentrée ce soir-là ? J’étais resté toute la soirée dans la cuisine à réfléchir à ma vie, mes accomplissements. Au bout de quelques heures, j’avais déjà beaucoup progressé dans ma réflexion et n’étais plus du tout horrifié par la proposition de Peter.

Il était évident que l’aventure qu’on me proposait serait mal vue et probablement décrite par le reste de l’humanité terrestre comme le pire abandon d’une espèce envers elle-même. Mais ça, c’était la vision de ceux auxquels Peter ne proposait rien. Il était venu me chercher moi après tout. 7 milliards d’individus et seulement une infime poignée d’élus avait la possibilité d’une fin différente. Quelques centaines d’humains sélectionnés avec choix pour créer une colonie supérieure sur une planète qu’aucun humain n’avait foulée auparavant.

Au bout de quelques semaines, je voyais la proposition de Peter comme un choix entre devenir un des pionniers d’une civilisation plus avancée ou rester avec 7 milliards de connards qui s’extasient devant le cul de Kim.

De retour de mes pensées, je décidai de ne pas me laisser engluer par la nostalgie d’une vie que j’avais, certes, appréciée, mais qui était bel et bien finie.

Après une douche, je m’aspergeai d’eau de Cologne et essayai différentes tenues. Une fois prêt, je regardai l’heure sur ma Rolex et constatai que j’avais encore vingt minutes à tuer avant la soirée de lancement. Comme une tentative pour oublier mon trac, je m’assis sur le canapé et allumai la télévision. Une voix de femme douce et sensuelle prit la parole en anglais, la langue officielle à bord, pendant que des images du vaisseau défilaient à la manière des publicités d’agences immobilières :

« Bienvenue à bord de Elite Pioneer One. Vous commencez aujourd’hui un nouveau périple. Il s’agit du voyage le plus lointain qu’aucun humain n’a jamais accompli ». Sur l’écran, une image de synthèse montrait le vaisseau flottant dans l’espace. « Dans très exactement 23 ans, 7 mois et 22 jours, Elite Pioneer One atterrira sur la planète Hope. Une planète tellurique et habitable qu’il sera de votre responsabilité de coloniser intelligemment. C’est pourquoi tous les invités du vaisseau ont été triés sur le volet. Seule l’élite terrestre aura la chance de fouler les terres de Hope. » La vidéo s’arrêta pour laisser place à un menu proposant au choix « Découverte du vaisseau Elite Pioneer One », « Activités et partage de connaissance », « La vie commune à bord d’Elite Pioneer One », « Procréation et création d’une civilisation avancée », « Arrivée sur Hope » et « Colonisation ». Je choisis « Procréation et création d’une civilisation avancée », car c’était sur ce thème que j’étais le plus curieux. Une nouvelle vidéo commença alors, toujours illustrée par la même voix envoûtante :

« 1200 individus ont été savamment choisis pour donner naissance à la meilleure société possible. Issu de l’élite, votre parcours sur Terre a prouvé votre intelligence et votre dévotion pour un monde meilleur. Il est maintenant temps de transmettre vos gènes et connaissances à une nouvelle génération, la première qui ne naîtra pas sur Terre, mais bien dans l’espace ou plus tard, sur Hope. »

Je me sentis à la fois flatté et anxieux. Les images du vaisseau avaient été remplacées par des images d’hommes et de femmes, du genre plutôt jeunes et beaux, qui se faisaient la bise ou discutaient autour d’un café :

« C’est pourquoi il est de votre devoir, pour que la mission réussisse, que chacun participe à la création d’une descendance supérieure. Aucune procréation médicalement assistée n’est prévue à bord du vaisseau et aucun choix n’a été préétabli concernant vos futurs partenaires. Vous aurez de nombreuses opportunités de rencontrer vos camarades lors d’événements dédiés. Alors maintenant, à vous de jouer ! »

À la fin de cette première vidéo, je desserrai mon col pour mieux respirer. Je réalisai que je venais d’embarquer pour un changement de vie radicale. J’avais laissé derrière moi ma femme, tous mes amis, ma fille, mon travail et mon confort. Tout ça pour passer la fin de ma vie sur un vaisseau spatial de taille limitée qui se dirigeait vers une planète inconnue. Je pris conscience que je ne sortirais plus avant mon arrivée sur Hope. Je ne sentirais peut-être plus jamais le vent ou la pluie sur mon visage. En sentant les palpitations monter, je compris qu’il était nécessaire d’arrêter de penser. Les aiguilles de ma montre m’indiquaient que j’allais être en retard.

En ouvrant la porte, le bruit de la salle commune me parvint distinctement. Pas besoin de plan cette fois, je n’avais qu’à suivre les cris de joie. À l’intersection d’un couloir, je heurtai mon vieil ami et collègue, Aymeric Zammour de plein fouet et nous nous retrouvâmes les quatre fers en l’air, riant tels des enfants. La situation était en soi assez cocasse, mais c’était surtout le stress qui s’exprimait.

Nous reprîmes notre marche, plus rapide cette fois, car notre retard n’allait pas en s’arrangeant. Nous arrivâmes par la mezzanine, profitant ainsi d’une vue plongeante sur la salle. On pouvait sentir l’excitation dans l’air, elle accompagnait le rythme de nos battements du cœur. Une ambiance de rentrée des classes se faisait sentir.

Je parcourus la salle des yeux à la recherche de célébrités. Mais le jeu était pipé, la salle en était pleine. J’aperçus d’abord les jeunes prodiges de la technologie Zach Markenberg et Elliot Monk scrutant le plafond, probablement en pleine analyse de la structure du vaisseau. Mes yeux avaient à peine parcouru quelques mètres que je reconnus plusieurs présidents de grandes sociétés mondiales. De Daniel Trompe à Greg Pesos en passant par Charles Gone. La crème de la crème était là et je m’enorgueillis d’en faire partie.

Tout à coup, la salle fut aveuglée par une violente lumière blanche. Peter Schwartz venait d’apparaître sur l’écran géant et la foule, tel un groupe de midinettes à un concert d’M Pokora, hurla, applaudit et frappa des pieds. Il était sobrement installé sur un fauteuil moderne au milieu d’une pièce blanche. Il se leva, s’approcha de la caméra et dit simplement « Bonjour ». L’assemblée à mes pieds reprit de plus belle son acclamation. Peter laissa passer quelques secondes puis posa humblement les mains vers le bas, comme un instituteur tentant de faire revenir le calme dans sa salle de classe. Après quelques secondes, il commença à nous résumer ce que nous savions déjà. Il nous avait choisis car nous étions l’élite terrestre. Chacun d’entre nous avait fait preuve d’intelligence, de courage et de force pour en arriver là où il en était. A la manière d’un show à l’américaine, il énuméra chaque chiffre comme s’il le découvrait « A vous tous, vous pesez 780 milliards de dollars... 780 milliards ! ». Les cris reprirent, chacun s’auto-congratulant. Tout en souriant béatement, je continuais à scruter la salle et j’allais de surprise en surprise. J’avais trouvé une table entière composée de vieux amis écrivains, polémistes ou journalistes que j’avais hâte de retrouver. Bertrand Harry-Larry semblait en discussion passionnée avec Yoann Noix pendant que, à la table adjacente, Miguel Gonflay semblait hypnotisé par l’écran. « 14 pays gouvernés ! 452 sociétés prospères ! 640 livres publiés ! » Au fil de mes pérégrinations oculaires, je vis un petit groupe déjà armé de coupes de champagnes, prêt à fêter le lancement. Au centre, un homme bedonnant faisait le clown devant une assemblée conquise. De sa voix grasse, il éclata de rire et je reconnus le producteur de cinéma américain Harry Bergstein, que je croyais emprisonné pour de sombres affaires de viols. Je ne comprenais pas l’intérêt d’avoir un minable pareil à bord. Comment instaurer un climat de confiance dans un groupe si certaines personnes ont des comportements hostiles envers d’autres individus du même groupe ? « C’est pourquoi je compte sur vous pour créer une civilisation supérieure. Vous êtes prêts ? Alors avec moi ! 10... 9... » C’est alors que je compris. « 7... » Je crus me casser la gueule de mon petit nuage. « 5... » La sueur perla sur mon front, mes mains moites se cramponnaient à la balustrade. « 3... » J’avais beau parcourir encore et encore la salle, il n’y avait pas de doute. Mes palpitations s’accentuèrent. « 2... » Mes yeux s’embrumèrent et une boule se forma entre ma gorge et mon estomac. « 1... » Il n’y avait aucune femme.
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Fred Panassac · il y a
L’impression première de lecture est de prendre une histoire en cours de route, dont on doit imaginer le début.
Ensuite vous prenez plaisir à nous présenter un narrateur antipathique dont le but est de faire partie de l’élite mondiale. Les noms célèbres sortis du haut du panier des grandes fortunes font douter du bien-fondé du choix du narrateur de faire partie de cette aventure.
On reconnaît ces parodies de patronymes célèbres qui ne donnent pas envie de côtoyer les originaux.
Cependant, le narrateur ambitieux prêt à tout pour contribuer à la création d’une race supérieure se voit asséner un terrible coup sur la tête qui est sa punition et le fin mot cynique de cette histoire : on imagine le cauchemar auquel pense ce narrateur piégé, confronté à la réalité impitoyable de l’absence de femmes rendant le projet fou caduc et les perspectives qui s’offrent à lui, assez lugubres.
La morale du conte est que l’orgueil et la folie des grandeurs de ces puissants se ramassent une chute magistrale.
Bien trouvé !

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Ginette Flora Amouma · il y a
La chute est délirante et fait froid dans le dos .
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Marie Juliane DAVID · il y a
Le projet pou aller habiter une autre planète....la planète Hope

J'aime bien l'humour qui se dégage dans ce récit surtout dans ce paragraphe " Je parcourus la salle des yeux à la recherche de célébrités. Mais le jeu était pipé, la salle en était pleine. J’aperçus d’abord les jeunes prodiges de la technologie Zach Markenberg et Elliot Monk scrutant le plafond, probablement en pleine analyse de la structure du vaisseau. Mes yeux avaient à peine parcouru quelques mètres que je reconnus plusieurs présidents de grandes sociétés mondiales. De Daniel Trompe à Greg Pesos en passant par Charles Gone. La crème de la crème était là et je m’enorgueillis d’en faire partie. " Vous avez pu trouver des noms d'équivalents pour chacun de ces grands personnalités mondiales. 😃😄
Vous avez une imagination très créative !

Une agréable moment de lecture.

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