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Élévation

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K. N. Bolt

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Finaliste
Sélection Jury

Écrire un journal intime n’était pas le genre de passe-temps que Simon Péjean avait envisagé avoir un jour. Vraiment pas. Mais se découvrir capable de soulever les objets par la pensée ne faisait pas non plus partie de son plan de vie. Et pourtant...
Soulever des objets, c’était toute sa vie, mais pas exactement de la façon dont il le faisait maintenant qu’il tenait un journal intime. Tout avait commencé quand il avait cinq ans, un de ces jours sans intérêt où la télévision le gardait dans le salon parental, alors que sa mère était occupée ailleurs, et son père parti depuis longtemps pour un autre ailleurs. Une quelconque émission lui avait montré, pour la première fois de sa courte vie, ce qui aurait pu lui apparaître comme des dieux, si son jeune esprit avait eu en tête une définition tant soit peu précise de ce mot. Des dieux faits de muscles, de stéroïdes, d’anabolisants et d’autobronzant, engoncés dans des slips de bains ridiculement trop étroits. Et des dieux dont les miracles, répétés des dizaines de fois sous les yeux ébahis de quelques (télé)spectateurs – dont un enfant de cinq ans – consistaient à soulever des dizaines de kilos de fonte en poussant des gémissements de parturientes au milieu du crépitement des flashs, des applaudissements du public et des odeurs de sueur.
Simon avait su, à ce moment précis, qu’il voulait devenir l’un de ces dieux, et surpasser en miracles tout le panthéon contemporain, pour s’élever au firmament de l’Olympe haltérophilique. Sa volonté n’avait cessé de grandir depuis ses cinq ans, en même temps que ses mensurations, et à l’âge de quinze ans il était déjà plus grand et plus musclé que tous les garçons de sa classe réunis. À défaut de charisme, d’intelligence, de beauté ou d’humour, Simon en imposait par son tour de biceps, et se réjouissait d’être né dans un monde où les yeux de ses congénères, et notamment de ceux du sexe opposé, étaient bien plus sensibles aux mensurations du corps qu’à celles du cœur.
Libéré à seize ans du poids inutile de l’école, Simon s’était résolu à consacrer sa vie entière à libérer de l’apesanteur toutes les barres, tous les disques et tous les cylindres de métal qui croiseraient sa route. Et la route en question l’avait mené de la modeste Mamers-sur-Sarthe de son enfance à la capitale, où le club national, ses entraîneurs, son matériel, ses kinés et ses supportrices lui avaient tous ouvert grand leurs bras.

Champion de France d’haltérophilie à vingt-ans, d’Europe à vingt-deux, champion olympique à vingt-quatre ans, Simon s’élevait vers les sommets mondiaux quand l’anomalie lui était tombée dessus par inadvertance.
Il avait choisi lui-même le terme, parce que c’était le mot qui lui était venu en tête quelques instant après « la-première-fois-où », et sans doute parce qu’il espérait d’abord qu’il y avait vraiment là quelque chose d’anormal, et que tout rentrerait vite dans l’ordre.
C’était à ce moment-là qu’il s’était mis à écrire un journal intime, ou plutôt à remplir nerveusement les pages de ce livre vierge que lui avait offert son parrain quand il n’avait que dix ans, et qu’il n’était pas encore tout à fait clair pour tous qu’il ne serait jamais un intellectuel, et encore moins un littéraire.
Mais près de vingt ans plus tard, le cadeau avait donc enfin trouvé son usage, et la première page du livre avait été couverte de mots écrits en vitesse et d’une main hésitante qui n’avait ni l’habitude d’écrire, ni celle de raconter des choses aussi étranges.
L’anomalie s’était manifestée pour la première alors qu’il terminait son entraînement matinal en soulevant une barre de quatre-vingt. Il était heureusement seul dans la salle, et son entraîneur, Marco, avait eu l’idée lumineuse d’aller obéir aux injonctions de sa vessie au moment où tout avait commencé.
Simon poussait de toute la force des six-cent-trente-neuf muscles de son corps (il avait vérifié le chiffre sur Wikipedia des années plus tôt) pour arracher le métal froid à l’attraction terrestre, quand la barre lui avait subitement glissé des mains. Il s’était demandé pendant une fraction de seconde s’il ne l’avait pas laissée échapper et s’attendait à la douleur d’un pied écrasé sous quatre-vingt kilos de fonte. Mais aucune douleur n’était venue. Quand il avait levé les yeux au ciel pour vérifier ce qu’il était advenu de sa barre, il l’avait trouvée là où il l’avait laissée, pile au-dessus de sa tête, mais quelques centimètres plus haut que là où ses mains l’avait amenée.
La barre flottait dans les airs au-dessus de sa tête, comme une question enfantine sur la manière de faire les bébés lancée en plein repas de famille dominical. La chose n’avait aucun sens, et le mot « anomalie » avait dû commencer à germer dans l’esprit de Simon à ce moment, en même temps que l’idée de raconter l’impensable à la seule personne qui se contenterait de l’écouter sans poser de question : le journal intime qu’il n’avait encore jamais écrit. Mais sur le moment, tout n’était pas encore aussi clair.
Il avait fixé la barre quelques secondes, pour s’assurer qu’il n’était pas en train de rêver. Il avait songé à se décaler d’un pas, pour ne pas se retrouver pris entre la barre et le centre de la terre, dans l’éventualité où sa vision se dissiperait pour le ramener à la cruelle réalité. Il s’était finalement décidé à toucher du bout des doigts la barre qui flottait obstinément devant lui, et il avait senti l’objet lui opposer une faible résistance avant de partir à la dérive en pivotant doucement, comme n’importe quel objet anodin emporté dans une station spatiale par des astronautes batifolant en apesanteur. Il n’avait été ramené à la réalité que par le retour de Marco qui, selon son tic habituel, annonçait son arrivée et sa ferme intention de se rendre utile en tapant dans ces mêmes mains qu’il n’avait pas lavées en sortant des toilettes.
Simon avait sursauté, se sentant honteux d’être surpris en flagrant délit de violation des lois de la physique. Son tressaillement s’était accompagné d’une désagréable sensation de vide intérieur, avant que le fracas du métal s’écrasant au sol vienne répondre au claquement des mains de son entraîneur. La surprise fut aussi grande pour l’un – qui savait confusément ce qui se passait mais n’y comprenait rien – que pour l’autre – qui ne savait rien et n’y comprenait pas davantage.
Deux heures plus tard, Simon était penché sur le cahier vierge qui s’était imposé dans son esprit avec une évidence aussi surprenante que celle du mot « anomalie ». À défaut de pouvoir raconter à qui que ce soit ce qui venait de lui arriver, et à défaut d’accepter de se le dire à lui-même, Simon avait décidé de le raconter à quelqu’un qui ne se moquerait pas, qui ne poserait pas de question et qui ne répèterait rien.
La vie tranquille et linéaire de Simon venait de basculer : il avait vu une barre de quatre-vingt kilos s’arracher à la gravité, et il s’était vu commencer un journal intime. La vérité ne lui était pourtant pas encore apparue dans sa totalité, puisqu’il n’avait pas tout à fait saisi ou accepté le fait que c’était lui qui avait fait flotter la barre dans les airs, et se réfugiait derrière l’idée absurde d’une anomalie propre à la barre elle-même, d’un bug momentané de la gravitation universelle, ou d’une quelconque erreur passagère de la physique – merci de votre compréhension ! – qui n’aurait rien à voir avec lui.
La dure vérité s’imposa dans les jours qui suivirent, quand l’incident se reproduisit dans des circonstances similaires, malgré les efforts de Simon pour ne pas laisser échapper son outil de travail. La deuxième occurrence de l’anomalie lui fit questionner sa santé mentale ; la troisième étendit l’interrogation aux cocktails de stéroïdes, d’anabolisants, d’hormones et autres compléments « alimentaires » qu’il ingurgitait et à leurs effets sur sa santé mentale ; la quatrième acheva de le convaincre que tout cela était bien réel ; la cinquième qu’il pouvait donc continuer stéroïdes, anabolisants, hormones et compléments « alimentaires ».
Quand l’anomalie se fut assez répétée pour devenir presque ordinaire, Simon commença à penser que peut-être il pouvait la contrôler, et peut-être même la faire subvenir quand il voulait. Les premiers essais furent infructueux, l’athlète ne sachant pas s’il fallait, pour déclencher la lévitation, pousser avec ses bras, son esprit, ses sphincters, ou quoi que ce soit qui puisse pousser sur une barre de près de cent kilos, même symboliquement.
À défaut de maîtriser tout de suite son nouveau pouvoir, Simon réalisa progressivement – et ne manqua pas d’en faire part à son journal – que le moment où survenait la lévitation spontanée s’accompagnait d’une sensation agréable qu’il n’aurait pas su définir, mais qui semblait chaque fois plus forte et plus précise, et s’évanouissait instantanément sitôt la barre retombée au sol. À force de concentration et d’observation, il réalisa que la sensation semblait émaner de sa poitrine et s’apparentait à une sorte de remplissage intérieur, comme si son corps devenait une batterie de téléphone portable dont les anneaux verts s’empilaient sitôt branché, jusqu’à envahir tout son espace intérieur.
Quelques jour après cette découverte, Simon se concentrait sur sa poitrine et visualisait son corps en train de se remplir d’une énergie qu’il imaginait verte (et pourquoi pas ?) et qui, après l’avoir empli tout entier, fusait par ses mains pour emporter vers le haut la barre qu’il portait à bout de bras.
Et la barre s’éleva dans les airs.
De la même façon que les dizaines de fois précédentes, certes, mais cette fois au moment où Simon l’avait choisi. Il lui suffit ensuite de visualiser son énergie verte refluant en sens inverse et s’échappant par les parties moins nobles de son corps-batterie pour que la barre retombe dans ses mains, accompagnée du vide intérieur caractéristique.
Ce soir-là, Simon se précipita vers son journal, dont une double-page entière fut consacrée au récit glorieux de l’exploit qu’il venait d’accomplir et dont lui seul pouvait et devait être le témoin. Aussi curieux que cela pourrait paraître, il s’était accoutumé avec une facilité déconcertante à l’idée de soulever des objets par la pensée. La chose était survenue avec tellement de naturel et de banalité qu’il y avait de quoi déconcerter même un esprit plus fort que le sien. Mais Simon s’était dit assez rapidement qu’il avait consacré sa vie à soulever des objets lourds, et qu’il était donc logique que, le jour où un pouvoir surnaturel lui surviendrait, il devrait avoir un lien avec le fait de soulever des objets. C’était aussi simple que ça.
Quant à savoir pourquoi cela lui arrivait à lui... Sa carrière de sportif de haut niveau avait tué en lui ce qu’il restait de modestie innée et avait achevé de le convaincre que si quelque chose de positif devait arrivait à quelqu’un, il était parfaitement logique que cela arrive en priorité à lui.

La vie de Simon Péjean reprit donc un cours en apparence normal, même si l’entraînement quotidien qu’il infligeait à son corps stéroïdé se doublait désormais d’un entraînement plus secret, au cours duquel il s’employait à soulever encore la même barre, mais sans l’usage de ses muscles. Après quelques tentatives infructueuses – et dont le plancher de la salle devait garder quelques souvenirs – il était parvenu à soulever la barre directement depuis le sol où elle reposait, et à lui faire atteindre l’altitude qu’il voulait.
Les pages quotidiennes de son journal ne tardèrent pas à se réduire, à mesure que la surprise et l’expectative s’effaçait devant la satisfaction de repousser une nouvelle limite du corps humain, même si l’exploit souffrait encore de devoir rester inconnu.
En même temps que l’idée de dévoiler un jour son talent à la face du monde ébahi, celle de le diversifier surgit un jour dans l’esprit de Simon, qui s’employa d’abord à tenter d’autres mouvements avec sa barre que la simple élévation. Accompagner la redescente vers le sol des quatre-vingt kilos de fonte lui demandait déjà un effort de concentration intense, mais rendait la sensation de vide qui suivait l’arrêt de la lévitation moins brutale qu’une chute libre de la barre. La mise en mouvement de la barre s’avéra en revanche étonnamment facile, dès lors que Simon eut l’idée de faire tourner puis tourbillonner son outil de travail, le transformant en un bâton de majorette monstrueux.
Un soir qu’il écrivait son journal, après une longue journée d’entraînement terminée dans le lit d’une supportrice insipide dont il avait déjà oublié le nom, Simon s’aperçut que d’autres objets pouvaient peut-être également être soulevés par son pouvoir. Son fidèle journal fit les frais de l’expérience, et fut le second objet à s’élever dans les airs par la seule volonté de son propriétaire, qui – pour être honnête – le catapulta davantage vers le plafond, réalisant de facto que soulever un objet moins lourd requérait moins de concentration et moins « d’énergie verte » qu’une barre de quatre-vingt kilos.
La manipulation des objets légers s’avéra logiquement bien plus simple, et Simon devint bientôt suffisamment à l’aise pour manipuler deux objets à la fois, puis trois, puis quatre, puis autant qu’il le souhaitait, tant que ses yeux lui permettaient de suivre la trajectoire des projectiles de fortune qu’il s’amusait à lancer partout autour de lui.
Bien sûr son nouveau passe-temps requérait la plus grande prudence. Il n’était pas question de laisser qui que ce soit le surprendre en train de faire tournoyer une boîte de protéine en poudre dans sa salle à manger, ou même de faire léviter jusqu’à lui les blancs d’œuf qu’il faisait cuire à distance, confortablement installé dans son canapé. Vivre seul – sauf quelques aventures occasionnelles sans envergure ni lendemain – aidait admirablement à maintenir son secret, et Simon avait décidé de ne plus s’entraîner à la lévitation à la salle de sport, où il risquait à tout moment d’être surpris. Il avait amplement de quoi soulever, projeter, tournoyer et réceptionner à la maison, et hormis le désordre plus prononcé depuis que ses bibelots voyageaient quotidiennement à travers les airs, aucun changement ne laissait présager de la vérité.
Les ennuis commencèrent une nuit où il fut brutalement réveillé par la chute d’un objet qui avait terminé sa course gravitationnelle précisément dans le lit de son propriétaire, lui heurtant cruellement le crâne. Simon avait confusément compris que ce qui avait été son radioréveil s’était écrasé sur sa tête, vraisemblablement après avoir lévité dans les airs. Faire léviter des objets en dormant n’était pas tout à fait prévu, et il pensa aussitôt que s’il pouvait aussi utiliser son pouvoir sans en être conscient, et même sans être conscient tout court, il risquait fort d’être vite démasqué. Il avait l’habitude de se déplacer beaucoup, en général avec son entraîneur qu’il l’emmenait exhiber ses muscles tartinés d’autobronzant dans divers galas et événements qui ramenaient à l’occasion un surplus de sponsors et d’aventures nocturnes. Ne pas pouvoir de s’endormir dans la voiture, sous peine de se réveiller avec un téléphone portable, un gilet de sécurité ou un sachet de protéines flottant sous le nez de Marco risquait de devenir problématique.
Pragmatique dans l’âme, Simon trouva une solution au problème des chutes nocturnes de radioréveil en vidant sa chambre de tout objet superflu – c’est-à-dire de tout objet – optant pour un style dépouillé qui – heureusement – était tout à fait à la mode. Mais les cruelles lois de cette physique qui semblait ne s’appliquer qu’à lui le rattrapèrent une nuit, quand il se réveilla subitement en se demandant où il se trouvait. Quelques tâtonnements dans les ténèbres lui apprirent qu’il n’était plus sur son lit, ni sur quoi que ce soit d’autre, mais qu’il flottait librement dans les airs, à une distance indéterminée de son matelas qu’il ne tarda pas à parcourir en sens inverse quand la panique s’empara de lui.
Le choc fut double pour Simon, qui réalisait d’abord que son pouvoir constituait une menace manifestement croissante pour sa sécurité (et pour celle des lattes de son sommiers), et ensuite qu’il pouvait se faire léviter lui-même. La chose lui parut à la fois totalement inattendue et parfaitement logique.
À ce stade, il pourrait sembler que Simon manquait puissamment d’imagination et de suite dans les idées. Après tout, n’importe quel individu normalement constitué qui se retrouve subitement doté du pouvoir de faire léviter les objets par la seule force de sa volonté, puis de se faire léviter lui-même, devrait aussitôt chercher d’une part à savoir d’où lui venait pareille bénédiction, et d’autre part s’interroger sur le meilleur moyen de tirer profit de ce pouvoir. Le caractère, la morale, l’éducation et les valeurs de chacun entreraient alors en jeux pour différencier celui qui choisirait de léviter pour faire le bien (et s’affublerait d’un costume et d’un masque ridicules pour fondre sur le crime depuis les airs), de léviter pour faire le mal (et détrousser la banque, la veuve et l’orphelin avant de s’évanouir dans les airs), ou de léviter pour son seul plaisir (et de parcourir les airs un soir d’été, en contemplant le monde d’en-bas et ses petites gens cruellement enchaînées au sol). Mais Simon n’était pas un individu normalement constitué. Il avait déjà pour lui la gloire immense de soulever plus que quiconque pouvait soulever à la force de ses bras, et le fait de pouvoir en faire autant par la pensée ne lui semblait être qu’un bonus, certes amplement mérité, mais qui n’était destiné à rien d’autre qu’à parachever sa grandeur.
Sauf que cette grandeur risquait bien d’être mise en danger s’il finissait par se rompre la nuque – ou pire pour un haltérophile, par se casser un bras – une nuit ordinaire mais par trop aérienne. Après en avoir longuement parlé avec son journal de plus en plus intime, et après quelques nouveaux réveils nocturnes trop aériens, il avait résolu ce nouveau problème aussi pragmatiquement que le précédent, et avait fait poser sur son lit des sangles qu’il attachait tous les soirs à ses chevilles et à ses poignets, et qui le maintenaient à une distance raisonnable du matelas, à défaut de l’empêcher de léviter tout à fait. Le livreur-installateur qui s’était chargé de la besogne l’avait dévisagé avec une certaine appréhension en apprenant ce qu’il devait faire du matériel. L’idée de se retrouver dans la même pièce qu’un lit à sangles et qu’un haltérophile au sommet de sa gloire lui évoquait manifestement des scénarios désagréables. Mais heureusement pour Simon, tout comme le dépouillement de sa décoration, le sado-masochisme était devenu tout à fait trendy.

La vie de Simon reprit donc une fois de plus son cours et sa lente marche vers les championnats du monde, qui devaient marquer l’apogée de sa carrière et le commencement de ce qu’il avait fièrement baptisé dans son journal « son plan » pour faire connaître au monde son deuxième talent. La chose était encore embryonnaire, mais Simon était résolu déjà. Il attendrait d’être une célébrité pleinement reconnue, d’être le nouveau Zeus du Panthéon des souleveurs de fonte, pour révéler à la face du monde ébahi qu’il ne se contentait pas de soulever des montagnes avec ses bras, mais qu’il pouvait aussi le faire avec son esprit.
Les scénarios alternatifs, impliquant le costume de justicier, le détroussage de banques et les balades aériennes nocturnes, avaient tous été méthodiquement écartés l’un après l’autre, Simon arrivant invariablement à la même conclusion : aucun d’eux n’ajouterait à sa gloire personnelle. À quoi bon être un justicier masqué adulé par la terre entière si personne ne sait qui se cache sous le masque ? À quoi bon devenir le voleur le plus insaisissable de tous les temps, si précisément l’on reste totalement insaisissable et anonyme ? Quant aux balades aériennes nocturnes... Fallait-il vraiment préciser ?
Mais alors que « le plan » commençait à se préciser dans l’esprit de Simon, son parcours imaginaire vers la gloire redoublée vint subitement s’écraser sur le mur de la dure réalité. Une affaire anodine, qui n’avait aucun rapport avec lui, ses muscles, sa fonte, ses sangles et son pouvoir, vint percuter de plein fouet ses projets. À l’autre extrémité de la galaxie des sports grand public générateurs de gloires éphémères, un scandale venait d’éclater sur la lointaine planète des cyclistes. Un quelconque champion, dont Simon n’avait jamais entendu parler, venait d’être déchu et privé de toutes ses médailles après qu’un ancien collaborateur malintentionné avait révélé à des journalistes – qui ne l’étaient pas moins – qu’un mécanisme hautement ingénieux avait été introduit dans l’armature du vélo du champion et, à l’aide d’un petit moteur électrique, accompagnait fort opportunément l’exploit en cours, quand la pente se faisait trop raide ou la concurrence trop rude.
Simon n’avait pas immédiatement vu venir la menace, et il avait fallu une mauvaise plaisanterie de Marco pour qu’il en prenne conscience. Alors qu’une journaliste sans doute aussi malintentionnée que ses collègues demandait à Marco si le monde de l’haltérophilie était plus « propre » que celui du cyclisme, l’entraîneur avait ricané avant de répondre que jusqu’à preuve du contraire, les barres ne se soulevaient pas toutes seules.
La plaisanterie n’avait fait rire que lui. La journaliste était reste de marbre, et Simon avait changé de couleurs trois ou quatre fois avant de retrouver ses esprits. Pour une fois dans son existence, il s’était reproché son manque d’intelligence et d’anticipation. Habitué qu’il était à cumuler les talents, à être à la fois fort, musclé, costaud, bien bâti et athlétique, il n’avait pas réalisé que son nouveau talent pouvait ne pas seulement s’ajouter à l’ancien, mais aussi s’en retrancher. Que dirait le monde si, après l’avoir reconnu comme le plus grand souleveur de fonte de son temps, il réalisait en apprenant la vérité sur son pouvoir, qu’il n’avait peut-être pas soulevé ses centaines de kilos à la force de ses bras, mais peut-être aussi grâce à la force de son esprit.
Et subitement Simon en voulait au monde entier d’avoir pensé avant lui à la possibilité d’une tricherie qu’il venait seulement de formuler en pensée, qu’il était encore le seul à pouvoir envisager, mais dont il aurait aimé qu’on lui accorde le mérite de ne pas l’avoir envisagée plus tôt. Mais le monde était ainsi fait, et les sans-muscles-et-sans-gloire était ainsi jaloux que toute tentative d’expliquer que sa victoire aux championnats du monde n’avait rien à voir avec son pouvoir était d’avance vouée à l’échec.
Le débat fut intense, entre Simon, lui-même et son journal, pour savoir ce qu’il convenait de faire. Les malheurs renouvelés du cycliste pris le moteur électrique dans le guidon, ses aveux larmoyants à une heure de grande écoute, les yeux rougis de sa troisième épouse et les cris de détresses de ses fans atterrés par cette trahison inconcevable qui ruinait leur vie entière achevèrent de convaincre Simon que la probité restait le moins mauvais des choix. Il lui fallait renoncer à tricher, et gagner ces championnats à la régulière.
Mais l’idée lui vint bientôt que même s’il ne trichait pas, même s’il se gardait de faire part au monde ébahi de la nature de ses pouvoirs, la découverte accidentelle de la vérité, par Marco, par une de ses rencontres nocturnes éphémères, par n’importe qui, risquait à tout moment et à tout jamais de ruiner toute la gloire qu’il était en train de bâtir à la force de ses bras. Il y aurait toujours un journaliste malintentionné pour révéler au monde que Simon Péjean, le Zeus du Panthéon moderne, le champion du monde des souleveurs de fonte, l’homme aux muscles de fonte – comme il se plaisait à imaginer qu’on le surnommerait un jour – avait triché, parce que – rendez-vous compte ma bonne dame, c’est incroyable, mais c’est vrai – la nature lui avait donné un pouvoir supplémentaire.
Simon et son journal en étaient finalement arrivés à la salle conclusion logique possible : il leur fallait se débarrasser de ce pouvoir. Y mettre un terme, le supprimer, le renvoyer à l’expéditeur, effacer toutes les traces, et redevenir le glorieux haltérophile qu’il était avant, et qu’il serait bientôt davantage.
Mais se débarrasser d’un pouvoir qu’on n’a pas sollicité, dont on ne sait presque rien, et dont on ne sait ni à quoi ni à qui on le doit n’est pas chose aisée. Simon noircit des dizaines de pages de son journal en interrogations stériles sur le moyen de se libérer de ce qui était devenu un poids. Rien de ce qu’il essayait ne fonctionnait. Se concentrer pour sortir la batterie verte de sa poitrine ne donnait rien, pas plus que s’épuiser en soulevant par la pensée des objets de plus en plus lourd en espérant user son pouvoir. Quand à cesser totalement de l’utiliser, cela ne faisait qu’aggraver ses séances de lévitation nocturne involontaire, voir provoquer des lévitations involontaires en période d’éveil.
La date des championnats approchait à grand pas, et avec elle les angoisses de Simon enflaient comme ses biceps à l’effort. L’idée d’être découvert en train de faire flotter par inadvertance un objet quelconque, et d’anéantir ainsi vingt ans d’efforts, de rêves, de sacrifices et d’anabolisants le tétanisait, au point de nuire à son sommeil, à son entraînement et à ses chances de décrocher enfin le graal de fonte.
Et puis l’idée lui vint un beau soir, aussi lumineuse que la nuit était sombre. Simon n’aurait pu dire quand ou comment elle lui était venue. Elle s’était juste imposée aussi naturellement que l’anomalie ou l’idée du journal. Et c’était justement ça : le journal.
Si son pouvoir était lié à une chose, si quelque chose dans sa vie avait changé en même temps que le pouvoir était apparu, c’était bien son journal, et ses rédactions compulsives de dizaines de pages que personne ne lirait jamais. À mesure qu’il avait noirci les feuillets de ce livre vierge, son pouvoir n’avait cessé de grandir, de se développer, de se déployer comme le récit incroyable qu’il prolongeait nuit après nuit dans les pages de ce livre. Et si ce pouvoir était lui aussi un cadeau, et qu’il voulait maintenant le rendre, alors peut-être fallait-il lier les deux, et rendre le journal en même temps qu’il rendait le pouvoir. Et ainsi faire disparaître toute trace...
Simon se heurta alors à un nouveau problème : le parrain qui lui avait offert le journal était mort depuis longtemps. Une sombre histoire d’alcool au volant un soir de weekend avait laissé Simon orphelin de parrain alors qu’il n’avait pas même vingt ans. Et rendre son cadeau à un mort n’avait rien de simple.
La solution apparut encore comme une évidence, et Simon réalisa que si son parrain était au ciel, comme se plaisaient à le dire les curés de son enfance, alors il suffisait d’envoyer le journal au ciel. Et dans ce domaine, il avait justement quelques qualifications utiles.
La vieille du départ pour les championnats, Simon était fin prêt pour le grand final libérateur. Seul chez lui, il avait pris un repas léger, bu un ultime verre d’alcool pour se donner du courage, et rédiger ce qui devait être la dernière page de son journal. En grosses lettres rendues tremblantes par l’émotion, il s’adressait à son parrain, à qui il demandait de reprendre son cadeau et de le libérer de ce pouvoir qui hypothéquait ses chances de gloire. Après lui avoir recommandé de prendre soin de lui, Simon avait terminé le bref roman autobiographique de sa vie de télékinésiste involontaire par ces mots : « je renonce et je me libère de ce journal et de ce pouvoir ».
Il sortit avec le journal et un deuxième dernier verre d’alcool dans son jardin finement entretenu par un autre, posa le journal au sol, se concentra quelques instant et le souleva dans les airs. L’ascension s’accéléra rapidement, et le cahier disparu dans la nuit, lancé à une vitesse que Simon espérait naïvement suffisante pour qu’il ne retombe jamais.
Satisfait de sa résolution et de sa solution, Simon rentra se coucher, convaincu de se réveiller un nouvel homme, tout de muscle et sans pouvoir particulier, mais en route pour la gloire. Il attacha tout de même ses sangles à ses chevilles et ses poignets, par prudence, au cas où la disparition de son pouvoir pendant la nuit s’accompagnerait d’un dernier coup d’éclat antigravitationnel.

Sa surprise n’en fut que plus grande quand il se réveilla en pleine nuit, loin de son matelas, flottant dans la pièce, plus léger que jamais et manifestement libéré des sangles qui auraient dû le maintenir au voisinage du sol. Furieux de n’être pas libéré de son pouvoir, et se sentant déjà trahi par son parrain, il fit à peine attention au fait que sa chute vers le lit s’accompagna d’un bruit moins fort qu’à l’accoutumée.
Ce n’est qu’en se levant pour allumer la lumière qu’il prit conscience du problème. Son corps ne semblait pas tout à fait répondre comme il aurait pu aux ordres que lui envoyait son cerveau embrumé. Mais ce n’est qu’en ramenant la lumière dans la pièce, et en voyant enfin le bras avec lequel il venait de le faire, qu’il commença à prendre conscience du problème.
Simon se rua dans la salle de bain en projetant tout autour de lui les objets qui avaient le malheur de croiser sa route et qu’il n’avait même pas besoin de toucher pour les envoyer se fracasser sur les murs. Il alluma la lumière en enfonçant le bouton dans le mur par la pensée, et il le vit.
L’homme dans le miroir.
C’était lui. Assurément. Simon Péjean. C’était son visage, son regard, ses yeux affolés, ses cheveux coupés courts pour ne pas perdre de temps le matin, son menton un peu fuyant et dont il n’avait jamais été fier, sa petite cicatrice d’enfance sur la joue gauche. Tout ça était bien à lui.
Mais ce corps...
Un corps d’adolescent. Maigre. Fluet. Squelettique. Rachitique. Décharné.
Simon se demanda où étaient ses muscles, où étaient sa fierté, où était sa force, où était son pouvoir, où était sa gloire.
Et puis il se souvint de tout.
Il avait renoncé à son pouvoir...

PRIX

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Clément Dousset · il y a
Le mélange de merveilleux et d'humour est constamment maintenu jusqu'à la chute.
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Lain · il y a
Pas hyper fan de la chute mais tout le reste, ambiance, personnage et écriture sont vraiment sympa. On accroche bien
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Yann Suerte · il y a
Très touché par votre texte. Si vos pas vous y perdent, je vous invite bien cordialement à visiter mon texte l' "Atelier". Belle journée à vous.
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Klelia · il y a
Il a quand même réussi à anéantir vingt ans d'efforts... Par la pensée !
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Bernard Boutin · il y a
Plus légère sera la chute ! Intelligente nouvelle qui tient autant de la fable que du conte philosophique ! Bravo Tipikcell !
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Guy Bellinger · il y a
Marcel Aymé aurait... aimé ce conte à sa façon (il n'est pas sans évoquer le "Passe-Muraille" ou "La belle image"). Même sens du fantastique quotidien, même causticité pince sans rire mais dans le contexte d'un récit qui est sans conteste une création originale, parfaitement maîtrisée, laquelle après avoir lévité longtemps dans les hautes sphères d'une littérature non sanglée retombe sur ses pieds de façon magistrale.

Je suis moi aussi finaliste avec "Entre cabot et loup". Si vous n'avez pas peur des canidés, ceux-ci vous attendent là : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/entre-cabot-et-loup

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Camille G · il y a
belle imagination
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Elisabeth Marchand · il y a
Captivant, un récit qui nous tient en haleine du début à la fin, bien écrit, bien décrit... une perle d'écriture sur le site... Mon vote...
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Odile Duchamp Labbé · il y a
J'ai bien aimé l'idée des vols de nuit. Qu'il vous mènent en bonne place dans cette finale.
si vous avez trois minutes pour un TTC en finale : "trois femmes" : http://short-edition.com/oeuvre/ttc/trois-femmes-1

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Cécile Rivard · il y a
Bien, vous avez mon vote. Si vous avez 5 min, je vous invite à lire mon texte : "Ce qu'il s'est passé après la bataille de Poudlard", qui concours en fanfiction. Merci.
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