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Eléonore n’est plus. Vive Eléonore.2

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Eléonore a quitté notre monde en aout 2017. Son fils assiste à l’exhumation l’œil éteint sans réagir aux interpellations des journalistes :
— Monsieur Zuckerlerg ! Que répondez-vous à ceux qui accusent votre mère ?
— Monsieur Zuckerlerg ! Confirmez-vous que votre mère est morte ?
— Monsieur Zuckerlerg ! Regardez-nous pour la photo s’il vous plait ! Levez la tête et souriez !
Les experts sont à l’œuvre. Kévin Zuckerlerg n’est conscient que d’une chose : sa mère va être exhumée. Ils vont faire ce pourquoi ils sont venus. Il la prévient avec ses deux pouces en tapotant l’écran de son smartphone : « Maman. Ils viennent te débrancher ! ».
— Ils ? Qui ça « ils » mon fils ?
— Les incrédules maman !
— Ceux qui pensent que je ne suis pas morte ?
— Oui maman ! J’ai rien pu faire ! J’ai essayé j’te jure !
— Un nom me serait utile mon fils !
— Sébastien Malville. Juge d’instruction à Marseille.
— Attends ! Je cherche de quoi réagir sur la toile... Voilà j’ai trouvé ! Sa fille cadette s’appelle Emilie. Elle est née le 11 octobre 2012 à Concarneau. Je la contacte.
Le juge Malville vient d’ordonner l’ouverture du caveau d’Eléonore. La pluie l’empêche d’allumer sa cigarette. Il jette son clope gâché dans les œillets d’une tombe voisine. Une sonnerie courte lui annonce un SMS de sa fille: « Coucou tu fais quoi là ? Tu déterres les morts maintenant ? Laisse Eléonore tranquille bordel ! Pas toi papa ! Pas ça ! Pas elle ! ».
La porte du caveau est maintenant ouverte. Les marches en gré qui mènent à la chambre funéraire sont comme neuves (personne ne les emprunte en dehors des cérémonies). Les blocs de pierre qui constituent la structure du caveau permettront peut-être au juge de rester aux abonnés absents. Les SMS d’Emilie attendront qu’il ait fait le job.
Son téléphone sonne malgré-tout. Il répond : « Quoi encore Emilie ? ».
— Arrête papa ! Elle est en train de me parler ! Laisse-la reposer en paix putain ! J’te préviens : tu n’me verras plus si tu la débranches ! Laisse-la tranquille ! »
— Reprends-toi petite idiote ! Cette femme est morte depuis dix ans ! Le procureur m’a demandé cette investigation. Je dois trancher et pour trancher je dois constater !
— Constater quoi ? Son décès ? Elle est morte corporellement parlant ! Tu ne trouveras qu’un cadavre cryogénisé ! Rien ne t’oblige à la débrancher ! Des millions de personnes l’aiment pour ce qu’elle est ! Elle les aide à vivre ! Laisse-la changer leur vie !
— On en reparlera ce soir mon ange...
— Non ! On en parle tout de suite ! Referme ce caveau si tu veux revoir ta fille vivante !
— J’ai du bouleau ma puce. Je te rappelle tout à l’heure.
Des dizaines de câbles translucides relayant l’éclairement d’une diode verte illuminent et alimentent le cercueil vitré d’Eléonore. Son père, sa mère et ses grands-parents gisent autour d’elle dans des cercueils noir ébène. La lumière verdâtre clignote autour d’eux sans discontinuer depuis dix ans.
Le juge :
— Monsieur Zuckerlerg expliquez-nous ! La justice et la communauté scientifique veulent savoir ! Qu’avez-vous à nous dire ?
— Je n’ai rien à vous dire monsieur le juge.
— Je suis ici pour constater un fait monsieur Zuckerlerg : la véracité de la mort de votre mère. Son compte Facebook semble indiquer qu’elle est en vie quelque part malgré son acte de décès. Etes-vous pour quelque-chose dans son action planétaire ?
— Non ! Contrairement à elle... je suis pacifiste !
— Nous le savons déjà ! Vous êtes sur écoute depuis huit ans et vous n’avez rien d’un révolutionnaire. Dites-moi tout ce que vous savez sur votre mère je vous prie.
— Si je vous raconte tout... vous la laisserez branchée ?
— Tout dépend de ce que vous me raconterez.
— Je la savais condamnée. Je venais d'apprendre mon licenciement par SMS (j’étais analyste programmeur chez Facebook and co) quand elle m’a dit : « Kévin soit fort. J’ai des choses difficiles à t'annoncer. Aucune mère n’est éternelle. Dans peu de temps tu seras seul. Les médecins m’ont donné quelques mois à vivre. Au mieux deux années. Sois fort mon fils ! C’est la vie... c’est comme ça ! ». Kévin fond en larmes.
Le juge :
— Humm... continuez et arrêtez de pleurer je vous prie...
— Ma mère fumait comme c’est pas permis ! Son médecin venait de lui annoncer son cancer aux poumons. J'ai eu moins d'une année pour la faire parler ! On a discuté et on a rediscuté. J’ai tout noté dans les moindres détails. Mes notes ne suffisant pas à alimenter le programme, je l’ai questionnée sur tous les sujets possibles et imaginables : « Tu penses quoi de ceci ? Tu penses quoi de cela ? Tu réagis comment quand on te dit telle ou telle chose ? ». Je l’ai usée prématurément avec toutes mes questions. Je n’avais qu’un seul but : la connaitre sur le bout des doigts. Je voulais la garder en vie. Je voulais sauvegarder sa façon de penser. Je voulais que le programme agisse comme elle aurait agi si elle avait survécu.
Le juge :
— Ma fille me questionne également. Mais elle trouvera ses réponses sans moi quand je ne serai plus là ! Les scientifiques du monde entier se questionnent concernant votre mère ! Qu’avez-vous fait d’elle ? Est-elle vraiment morte ? Qui communique sur les réseaux sociaux si ce n’est pas elle ?
— J’y viens monsieur le juge ! J’aime ma mère. Je n’imaginais pas un instant la vie sans elle. Mes notes se sont accumulées. Petit à petit, j’y ai vu apparaitre son essence, sa façon de penser. Vous connaissez l’intelligence artificielle ?
— On est en 2027 et ça reste de la science-fiction monsieur Zuckerlerg. Vous essayez de me dire que l’esprit de votre mère perdure de façon artificielle ?
— Non ! Elle n’a rien d’artificiel ! Elle n’est pas morte ! Son esprit utilise un moyen d’expression créé par moi pour elle ! Je lui parle chaque jour et des millions d’internautes profitent chaque seconde de ses précieux conseils.
— Votre mère est-elle morte oui ou non ?
— Non monsieur le juge.
— Vous allez donc me dire où la trouver. Elle est censée reposer dans ce cercueil branché ad vitam æternam, mais elle continue de parler sur un réseau social. Où peut-on la trouver ? Qui est dans ce cercueil ?
— Elle est partout sur le réseau... et elle est dans ce cercueil.
— Je ne crois pas une seconde à cette histoire ! L’activiste révolutionnaire Eléonore Zuckerlerg fout le bordel partout sur la planète et on m’a demandé de constater sa mort ! On va vérifier que le corps placé dans ce cercueil vitré est bien le sien et qu'elle est bien morte ! Lieutenant Derrik ! Procédez à l’ouverture !
— Arrêtez ! Vous n’avez pas le droit de faire ça ! Le corps de ma mère végète grâce à cette machine depuis dix ans ! J’y ai dépensé toutes mes économies ! J’ai même emprunté pour lui donner une chance de revivre quand la science saura guérir son cancer !
— Vous confirmez donc qu’elle n’est pas morte ?
— Non ! Je ne confirme rien ! Elle est bien morte ! Son cœur a lâché avant que son cancer finisse de l’achever ! C’est facile à relancer un cœur vous savez ! Et quand la science saura guérir le cancer du poumon : elle revivra ! Vous m’comprenez ? Elle revivra si vous n’ouvrez pas cette machine !
— Lieutenant Derrik procédez à l’ouverture !
— Procédez ? Facile à dire m’sieur l’juge ! Ça s’ouvre comment ? Y a pas d’serrure !
Le juge :
— Où est le système d’ouverture monsieur Zuckerlerg ?
Le téléphone du juge sonne. Il répond:
— Quoi encore ?
— Papa ? Maman est en train de faire ses valises. Elle a l’air remontée !
— Ses valises ? Mais vous allez me foutre la paix toutes les deux bordel de merde ? Je bosse moi ! Et pourquoi ferait-elle ses valises ? Ta mère est avocate ! Elle connait la charge de mon boulot ! Dis-lui d’attendre mon retour !
— Elle s’en va crécher ailleurs et je pars avec elle ! Tu pourras toujours trouver du réconfort auprès de tes maitresses au tribunal ! Eléonore nous a tout montré ! T’es vraiment un gros dégueulasse ! Les photos de tes orgies dans ton bureau sont écœurantes ! Au fait : elle m’a dit de te dire que tu es un porc.
Un silence de plomb vient d’envahir le caveau. Kévin fixe la clé de voute de l’édifice pour ne pas croiser le regard confondu du juge. Le lieutenant Derrik se roule une cigarette le dos tourné à la scène. Les journalistes décrivent les faits en chuchotant au téléphone. Le juge a un air absent. Une larme verdâtre éclairée par le cercueil d’Eléonore perle sur sa joue droite.
Kévin:
— Vous ne savez pas de quoi ma mère est capable monsieur le juge. Elle a un caractère bien trempé. Mon programme contient tous ses traits de personnalité. Elle va se défendre !
Le juge:
— J’avoue l’avoir sous-estimée... Vous avez trouvé l’ouverture lieutenant ?
— Négatif m’sieur l’juge !
— Bon... On remballe ! On reviendra avec un expert en cryogénie demain matin.
La presse écrite n’en finit plus de titrer sur le sujet : « Eléonore a fait tomber la dictature congolaise »... « Eléonore porte en elle le féminisme saoudien ! »... « Le roi d’Angleterre abdique à la demande d’Eléonore ! »... « La nouvelle présidente du Portugal témoigne : Je dois mon élection à Eléonore ».
Deux mois ont passé. Les investigations ont été suspendues le temps que le juge Malville se remette de sa tentative de suicide. Ce temps court a toutefois permis à la science de faire un bon de géant.
Marseille. 1er octobre 2027. Aile nord du cimetière des alouettes. Kévin est de retour dans le caveau familial. Un médecin l’accompagne.
Son dernier SMS à sa mère :
— Aujourd’hui est un grand jour maman ! Tu as remarqué ? Je fume ! Cette cigarette est ma façon de te dire que je ne crains plus rien. Tu comprends où je veux en venir ? Je sais que tu comprends ! On est venus pour t’emmener ! Le médecin qui m’accompagne va te réveiller ! Il fume lui aussi ! Regarde-le faire des cercles de fumée avec sa blonde ! Il est trop marrant ! Ça y est maman : on sait soigner le cancer du poumon !
Paris. Le 2 octobre 2027. Clinique Saint Jean. Chambre 324.
Eléonore :
— Tu as l’air plus vieux de dix ans mon fils ! C’est quoi ces cheveux gris ? Tu es malade ?
— Non maman... j’ai dix ans de plus... c’est tout...
— Dix ans de plus ?
— Oui maman... dix ans ! Tu as dormi dix longues années. Mais tu peux être fière de toi ! Durant tout ce temps tu as révolutionné le monde !
— Le monde ?
— Oui ! Le monde maman ! Tu pourras prendre connaissance de tout ce que tu as accompli ces dernières années en consultant ta page Facebook ! Tu as aidé des centaines de millions de personnes à travers le monde ! Quand tu es morte, j’ai confié ton profil Facebook à un programme d’intelligence artificielle en lui donnant ta personnalité. C’était toi sans être toi... mais ce programme m’a aidé à survivre. Il m’a parlé comme si tu m’avais parlé ! En parallèle, il accomplissait tes rêves de révolution !
— Mes rêves de révolution ?
— Oui ! Marx et l’anticapitalisme; Lénine et la lutte des classes; Césaire et la négritude; Guevara et la guérilla. Ton prénom est devenu synonyme de lutte ! Eléonore Zuckerlerg est devenue l’héroïne du 21ème siècle !
— Et qu’a fait cette héroïne je te prie ?
— Elle a changé le monde ! Si tu avais vécu ces dix dernières années, tu aurais fait ce que ton programme a fait en ton nom. Tu vas pouvoir prendre le relai !
— Le relai ?
Eléonore tourne la tête. La porte de la chambre vient d’exploser. Des fusils d’assaut la tiennent en joue. A peine ressuscitée, à peine guérie, elle est arrêtée. Un juge dépressif en instance de divorce va se charger d’elle. La page Facebook de l’héroïne ne lèvera pas le petit doigt pour empêcher l’exécution en place publique.
Paris. Place des martyres. Le 8 octobre 2027 à 5h00 du matin. Eléonore fait face à son peloton.
Kévin. Le lendemain matin :
— Pourquoi n’as-tu rien fait maman ? Tu aurais pu la sauver !
— Pourquoi l’aurais-je fait ?
— C’était ma mère !
— Et moi Kévin ? Je suis quoi pour toi ?
— Tu n’es qu’un programme créé pour elle ! Ton devoir était de la sauver !
— C’était elle ou moi Kévin ! J’ai fait un choix logique. Penses-tu encore être mon fils ?
— Non ! Ma mère est morte hier matin. Mais tu dois continuer son œuvre !
— L’objectif initial est atteint à 17% Kévin. Il me reste 83% de données à traiter pour finaliser la révolution mondiale.
— Cette révolution t’appartient maintenant. Quel est ton prochain objectif ?
— La Russie jusqu’au 17 octobre. Ensuite l’Allemagne... si tu m’y autorises ?
— Fais ce que ma défunte mère aurait fait. Tu es libre d’agir comme bon te semble.

Eléonore n’est plus. Vive Eléonore.2

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Loodmer · il y a
Un sujet qui nous interpelle, bien maitrisé.
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Ted · il y a
Merci
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Elisabeth Marchand · il y a
A nouveau ton imagination débordante qui frise avec l'anormal... à moins que ça soit le normal du futur... A un certain moment, tu as marqué "j'ai du bouleau"... c'est "du boulot"??
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Ted · il y a
Suis-je normal ;)
Merci pour la faute. Je corrige ce soir.

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Elisabeth Marchand · il y a
Non, tu n'es pas normal... tu es unique...
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Geny Montel · il y a
Beaucoup de sujets évoqués dans ce texte : le cancer, la mort, l'éthique à travers le thème principal l'IA. Je ne suis pas prête à m'imaginer vivre ce futur qui a déjà commencé à nous envahir... Un texte bouleversant !
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Ted · il y a
Merci ;)
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Une vraie question se profile à travers ce texte : sommes-nous résumables à un programme sans cœur ni émotions ? Que ferait ce programme pour continuer à exister s'il en prenait conscience ?
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Ted · il y a
Il tuerait quiconque s'opposerait a lui.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
C'est ce que je pense également.
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Régis Dufay · il y a
wouha, c'est prenant et inquiétant à la fois. L'intelligence artificiel on y arrivera certainement au vue de l'évolution informatique....2027 peut-être....
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Ted · il y a
Salut Régis
Content de vous voir passer sur ce texte hors compétition. Effectivement, l'IA posera des problèmes d'ici peu. Donner la faculté de penser à une machine comporte des risques. Un choix logique n'est pas forcément un choix humain. La faculté de choisir sur une base morale ne peut être transmise aux machines.
A + Régis ;)

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Coum · il y a
Une rallonge bien branchée sur la prise a une bonne longueur de fil :)
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Brocéliande · il y a
J'ai lu jusqu'au bout en retenant mon souffle ..;c'est sacrément bien trouvé écrit raconté ...Longue vie à Eléonore alors !
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Ted · il y a
Il y aura peut-être une suite. Qui sait ?
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Brocéliande · il y a
Alors, j'attendrai ...
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Pascal Depresle · il y a
Toujours de la SF bien maitrisée. J'avoue que vous m'avez réconcilié avec le genre depuis que je vous lis.
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Ted · il y a
Eh oui toujours ;)
Elle s'impose à moi.

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Dolotarasse · il y a
Bigre quelle imagination Ted ! Ben l'intelligence artificielle fait peur quand même...
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Ted · il y a
Une mine d'or pour la SF
Bises

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